Recension: La bibliothèque du patriarche

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Claude le Liseur
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Recension: La bibliothèque du patriarche

Message par Claude le Liseur »

Luciano Canfora, La bibliothèque du patriarche, traduit de l'italien par Luigi-Alberto Sanchi, Les Belles-Lettres, Paris 2003, 314 pages + 8 pages de photographies (édition originale: La Biblioteca del Patriarca, Rome 1998).

L'auteur était professeur à l'université de Bari, dans les Pouilles, vieille terre orthodoxe dont on se donne encore aujourd'hui beaucoup de mal pour effacer le passé.

Il s'agit d'une enquête bibliophilique qui vaut bien tous les romans à suspense (Le nom de la rose d'Umberto Eco ou Club Dumas d'Arturo Pérez-Reverte, pourtant des références dans le genre, font pâle figure à côté).

Il y eut, en 1653, à Rouen, une édition de la Bibliothèque de saint Photios (italien Fozio), patriarche de Constantinople - le célèbre Myrobiblion résumant quelque 300 auteurs de l'Antiquité - dont plusieurs centaines d'exemplaires subsistent dispersés à travers les bibliothèques d'Europe et des Amériques, plus un exemplaire en Tunisie et un exemplaire en Australie. Paris en a 15, Cambridge 23, Oxford 16, Milan 5, Rio de Janeiro 2, mais le livre a tout de même abouti jusque dans des endroits aussi inattendus que Chaumont, Locarno ou Stresa, et un exemplaire a trouvé sa place dans la bibliothèque du monastère Saint-Jean de Patmos.

Mais voici qu'il existe 4 autres exemplaires de cette édition de 1653, conservés à Rouen, Nantes, Camerino (Italie) et Cambridge qui se distinguent de tous les autres par l'existence d'une préface en latin fort pédant, intitulée Candido Lectori (Au lecteur candide) et signée d'un mystérieux sigle Th. M. Roth. Eccl. Presb. (Th. M., prêtre du diocèse de Rouen).

Cette préface a été remplacée par une autre introduction sur intervention de la censure du cardinal Mazarin, alors principal ministre de France, car on y trouvait un éloge appuyé des vertus du patriarche Photios, "inter viros orbis Christiani doctrina et virtute maxime conspicuos", "au nombre des personnalités les plus illustres par la doctrine et la vertu dans tout le monde chrétien".

Saint Photius le Grand, premier à avoir affronté l'idéologie naissante du papisme professant la primauté de juridiction du patriarche de Rome sur l'univers entier, était, et est encore, un témoin gênant pour la Papauté. Il était toutefois, en ces temps d'érudition, d'humanisme et de polémiques confessionnelles à cinq acteurs (la Papauté, les jansénistes, les luthériens, les calvinistes et les orthodoxes), impossible de faire l'impasse sur ce personnage. En revanche, aujourd'hui, en des temps où l'attention culturelle et médiatique consacrée aux questions religieuses se limite à rapporter les discours du pape de Rome régnant (et ceux de l'actuel sont particulièrement vides), le Vatican a réussi à évacuer Photios. A l'époque, il fallait bien tolérer les réimpressions de sa Bibliothèque (au demeurant toujours rééditée de nos jours puisque je la possède dans l'édition bilingue grec-français des Belles Lettres), mais en même temps le diaboliser (d'où la fresque représentant le bûcher des livres de Photius au salon sixtin de la Bibliothèque Vaticane de Rome ; cf. Canfora, pp. 277-290). Mais on ne pouvait pas tolérer qu'une réédition du Myrobiblion s'accompagnât d'un éloge aussi appuyé de celui en qui la Papauté voyait le "premier Luther" et en qui l'Eglise voit, avec raison, un des trois saints Nouveaux-Docteurs.

Au terme de cette passionnante enquête, le professeur Canfora démasque le mystérieux préfacier qui se cachait derrière le sigle Th. M. Roth. Eccl. Presb. et reconstitue l'histoire des quatre exemplaires qui ont été conservés avec la préface d'origine Candido Lectori. Au demeurant, l'exemplaire qui a atterri à Camerino est celui que Mazarin avait conservé après avoir ordonné la censure du livre et la suppression de la préface.

Une enquête remarquable, une réflexion sur la censure et sur les religions que l'on a construites à partir de la censure et qui amène le lecteur orthodoxe à la constatation surprenante que le patriarche Photius était au centre de bien des polémiques en Europe occidentale voici à peine plus de 350 ans.

patrik111
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Re: Recension: La bibliothèque du patriarche

Message par patrik111 »

Merci, Claude le liseur, d'avoir signalé ce livre à notre attention.

Mais comment faire tomber ce mur de préjugés?

Cela rejoint ce que je pense depuis un bon moment: s'il est un auteur à faire connaître au grand public, c'est bien Wladimir Guettée.

Cette notion de «témoin gênant» que constitue l'orthodoxie pour l'imposture romaine est capitale et je me souviens que Guettée l'a clairement formulée. Pour l'avoir employée devant un prêtre orthodoxe breton, j'ai eu la très nette impression qu'elle l'agaçait et la gênait. Elle ne devait pas être assez «œcuménique» à son goût...

Cordialement.
Patrik111

J-Gabriel
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Re: Recension: La bibliothèque du patriarche

Message par J-Gabriel »

patrik111 a écrit :
dim. 05 janv. 2020 21:21
Mais comment faire tomber ce mur de préjugés?
Cet après-midi je lisais un livre "L'Europe, Histoire de ses peuples" d'un Jean-Baptiste Duroselle, à la section "La rupture de l'Occident avec Byzance" c'est toujours la faute à st Photios : sa faute parce que le roi Boris a été catéchisé par la Nouvelle Rome plutôt que par l'Ancienne. Sa faute parce que les sts Cyrille et Méthode ont devancé les Latins en Moravie. C'est même lui dans son mépris de Rome qui aurait eu l'idée de la légende de st André puisque frère aîné de st Pierre, aurait créé la chrétienté de Byzance. Et tout ce qui c'est passé même 150ans après sa mort, c'est encore de sa faute...

patrik111
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Re: Recension: La bibliothèque du patriarche

Message par patrik111 »

Duroselle était un historien d'obédience catholique romaine.
Dernière modification par patrik111 le lun. 06 janv. 2020 17:56, modifié 1 fois.
Patrik111

J-Gabriel
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Re: Recension: La bibliothèque du patriarche

Message par J-Gabriel »

Bon à savoir, st Photios faisait des résumés, commentaires sur les auteurs et ouvrages qu'il lisait. Ceux-ci sont disponible ici :

BIBLIOTHÈQUE DE PHOTIUS, collection de 280 codices (chapitres) consacrés à des auteurs antiques et chrétiens antérieurs, dont il cite des extraits ou donne des résumés
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

Claude le Liseur
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Re: Recension: La bibliothèque du patriarche

Message par Claude le Liseur »

J-Gabriel a écrit :
lun. 06 janv. 2020 17:34
Bon à savoir, st Photios faisait des résumés, commentaires sur les auteurs et ouvrages qu'il lisait. Ceux-ci sont disponible ici :

BIBLIOTHÈQUE DE PHOTIUS, collection de 280 codices (chapitres) consacrés à des auteurs antiques et chrétiens antérieurs, dont il cite des extraits ou donne des résumés
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
C'est justement ce livre qui est appelé la Bibliothèque ou Myrobiblion et qui est le sujet du livre de Canfora.

J-Gabriel
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Re: Recension: La bibliothèque du patriarche

Message par J-Gabriel »

Claude le Liseur a écrit :
ven. 10 janv. 2020 11:26

C'est justement ce livre qui est appelé la Bibliothèque ou Myrobiblion et qui est le sujet du livre de Canfora.
Au temps pour moi. La confusion vient du fait que dans l’ouvrage ci-dessous le codex 114 est beaucoup plus long que la traduction dans le lien que j’indique, alors je pensais qu'il s'agissait d'une oeuvre plus vaste encore.

Dans une étude sur l’apocryphe Acte de Jean (AJ) les chercheurs signalent que grâce au codex 114 du Myriobiblion, ils savent ainsi que st Photios fut le dernier à lire les AJ :
Pour trois raisons, au moins, cette notice de Photius est un document exceptionnel. Tout d’abord, Photius est le dernier lecteur connu des cinq Actes énumérés. Plus personne après lui ne déclarera avoir lu ces cinq textes. [...]

L'histoire des Actes apocryphes des apôtres du IIIe au IXe siècle : le cas des Actes de Jean par Éric Junod et Jean-Daniel Kaestli, dans les Cahiers de la Revue de théologie et de philosophie 7 Genève Lausanne Neuchâtel 1982, p.133

A la page 135 dans le lien suivant on peut lire ce codex 114 : https://books.google.rs/books?id=aofkPI ... &q&f=false

Je transmettrai dans un message suivant l'entier de la page 133.

Claude le Liseur
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Re: Recension: La bibliothèque du patriarche

Message par Claude le Liseur »

J-Gabriel a écrit :
dim. 12 janv. 2020 20:18
Claude le Liseur a écrit :
ven. 10 janv. 2020 11:26

C'est justement ce livre qui est appelé la Bibliothèque ou Myrobiblion et qui est le sujet du livre de Canfora.
Au temps pour moi. La confusion vient du fait que dans l’ouvrage ci-dessous le codex 114 est beaucoup plus long que la traduction dans le lien que j’indique, alors je pensais qu'il s'agissait d'une oeuvre plus vaste encore.

Dans une étude sur l’apocryphe Acte de Jean (AJ) les chercheurs signalent que grâce au codex 114 du Myriobiblion, ils savent ainsi que st Photios fut le dernier à lire les AJ :
Pour trois raisons, au moins, cette notice de Photius est un document exceptionnel. Tout d’abord, Photius est le dernier lecteur connu des cinq Actes énumérés. Plus personne après lui ne déclarera avoir lu ces cinq textes. [...]

L'histoire des Actes apocryphes des apôtres du IIIe au IXe siècle : le cas des Actes de Jean par Éric Junod et Jean-Daniel Kaestli, dans les Cahiers de la Revue de théologie et de philosophie 7 Genève Lausanne Neuchâtel 1982, p.133

A la page 135 dans le lien suivant on peut lire ce codex 114 : https://books.google.rs/books?id=aofkPI ... &q&f=false

Je transmettrai dans un message suivant l'entier de la page 133.
Vous avez raison, cher Jean-Gabriel, ô combien raison, de donner cet exemple des Actes de Jean dont saint Photius est le dernier lecteur connu. En fait, Canfora explique, dans le chapitre final de son étude, celui qui est consacré aux fresques du salon sixtin de la Bibliothèque vaticane célébrant le bûcher des livres de Photios, que lors du pseudo-concile de 869 organisé par l'empereur Basile Ier et le pape de Rome Adrien III, et que les catholiques romains continuent à célébrer comme le "huitième concile œcuménique", la main de fer de la Papauté n'a pas seulement fait brûler des livres écrits par Photios, mais aussi des livres possédés par Photius. Il en va des Actes de Jean comme de beaucoup d'autres textes: si personne ne les a lu après le saint patriarche de Constantinople, s'il en est le dernier lecteur connu, s'ils ne sont connus qu'à travers le Myrobiblion du patriarche Photius, c'est parce qu'on a brûlé les exemplaires qu'il détenait sur ordre de Rome et de l'empereur.
Canfora indique au demeurant qu'en dehors du bûcher des livres de Photios, il y a eu une autre perte gravissime pour la culture antique: lors de la prise de Bagdad par les Turcs seldjoukides en 1055, les collections de manuscrits grecs des califes abassides auraient été jetés dans le Tigre. Pour ma part, je crois qu'il y a une confusion et que c'est lors d'une autre prise de Bagdad, par les Mongols en 1258, que les collections de manuscrits grecs qui étaient conservées dans cette ville ont été détruites, non par le feu, mais par l'eau.

J-Gabriel
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Re: Recension: La bibliothèque du patriarche

Message par J-Gabriel »

J-Gabriel a écrit :
dim. 12 janv. 2020 20:18

A la page 135 dans le lien suivant on peut lire ce codex 114 : https://books.google.rs/books?id=aofkPI ... &q&f=false

Je transmettrai dans un message suivant l'entier de la page 133.
Voilà :
  • Chapitre 8

    LA NOTICE DE PHOTIUS ET LA QUESTION DE LEUCIUS
1. La valeur exceptionnelle du témoignage de Photius

Dans le codex 114 de sa Bibliothèque, Photius* résume la lecture qu’il a faite d’un ouvrage intitulé « Voyages des apôtres » et contenant les Actes de Pierre, de Jean, d’André, de Thomas et de Paul.
Pour trois raisons, au moins, cette notice de Photius est un document exceptionnel. Tout d’abord, Photius est le dernier lecteur connu des cinq Actes énumérés. Plus personne après lui ne déclarera avoir lu ces cinq textes. En fait, nous présumons que plus personne n’aura l’occasion de les lire, car ils cesseront d’être transmis dans leur entier et pour eux-mêmes, à l’exception des Actes de Thomas. Photius (env. 810-env. 895) est contemporain de la translittération des textes grecs. Il a encore accès aux manuscrits écrits en majuscules. Mais ceux-ci vont disparaître. Pour qu’un texte survive, il faudra qu’il soit translittéré. Et pour être translittéré, il faudra évidemment que sa copie soit jugée opportune au sein d’un « scriptorium ». Après la condamnation de Nicée II, comment cette copie aurait-elle pu paraître licite et utile pour ce qui regarde les Actes apocryphes, et en particulier les AJ? Bref, Photius consulte un ouvrage qui, par la suite, ne sera ni conservé, ni recopié.


*Sur ce codex 114, voir E. JUNOD, « Actes apocryphes et hérésie : le jugement de Photius » dans F. BOVON et alii, Les Actes apocryphes des apôtres, p. 11-24. Sur la question très controversée des circonstances et de la date de composition de la Bibliothèque de PHOTIUS, voir R. HENRY dans PHOTIUS, Bibliothèque, t. I, Paris 1959, p. XIX-XXV et LI-LII. Henry se base sur la lettre-préface adressé à Taraise à qui Photius destine ses notes de lecture, pour retenir une date proche de 855, c’est-à-dire proche de la mission qu’il a accomplie auprès des Arabes. F. HALKIN (« La date de la composition de la Bibliothèque de Photius remise en question » AnBoll 81 (1963), p. 414-417) soutient qu’une œuvre lue par Photius a été rédigée en 873 seulement et il en conclut que la Bibliothèque est postérieure à cette date, la lettre-préface étant une fiction littéraire. Signalons encore que d’après B. HEMMERDINGER (par exemple dans son article « Photius à Bagdad », Byzantinische Zeitschrift 64 (1971), p.37), ce n’est pas à Constantinople que Photius aurait trouvé les codex qu’il a analysés, mais à Bagdad ; cet article est intéressant dans la mesure où il prouve que Photius a pu lire des manuscrits à Bagdad. Mais ce n’est pas une raison pour croire qu’il les a tous lus dans cette ville. En ce qui concerne la question de la datation, nous sommes impressionnés par l’argument de Halkin.


L'histoire des Actes apocryphes des apôtres du IIIe au IXe siècle : le cas des Actes de Jean par Éric Junod et Jean-Daniel Kaestli, dans les Cahiers de la Revue de théologie et de philosophie 7 Genève Lausanne Neuchâtel 1982, p.133
J'ai trouvé utile aussi de recopier la note pour ses informations. Pour la suite il faut suivre le lien qui commence à page 134.

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