la circulation sanguine chez saint Nicodème l'Hagiorite

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Claude le Liseur
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la circulation sanguine chez saint Nicodème l'Hagiorite

Message par Claude le Liseur » mar. 17 janv. 2006 9:55

N.B.: J'avais d'abord posté ce message, hier soir, sur le fil "Acheter et vendre: la Bête est-elle déjà parmi nous?". Mais je me suis rendu que la place occupée par l'image déformait le message à l'écran et rendait difficile la lecture des autres messages du fil "Acheter et vendre..." Aussi, je préfère poster de nouveau ce message, dans un nouveau fil, et l'effacer du fil où était sa place logique, afin de faciliter la lecture des autres (et nombreux) messages du fil "Acheter et vendre..."

Que le lecteur sache toutefois qu'il s'agit ici d'un complément au message posté par notre frère Jean-Louis Palierne le 7 janvier 2006 à 20h10 dans le fil "Acheter et vendre...".
Jean-Louis Palierne a écrit : L’Église qui a conservé l’ancienne et unique Tradition sacrée, orale et écrite, telle que le Seigneur et Fondateur de l’Église l’a remise à ses Apôtres, qui l’ont transmise à nos Pères dans la foi, les premiers évêques de chaque Église, qui se la sont à nouveau transmise jusqu’à nos jours de synode épiscopal à synode épiscopal, cette Église c’est l’Église orthodoxe. S’il y a “des” traditions, alors ce sont des détails folkloriques et subalternes. Elle respecte le travail des hommes de science. À peine un savant d’Occident (rappelez-moi son nom) avait-il découvert la circulation sanguine et son rôle central dans la physiologie humaine, et alors que les “Églises d’Occident faisaient la fine bouche, se demandant s’il ne s’agissait pas là d’une innovation hérétique, à l’autre bout de l’Europe, sous la domination ottomane et dans sa solitude du mont Athos un moine, Nicodème l’hagiorite l’utilisait comme argument pour justifier l’excellence de la prière du cœur.

Il se trouve que j'ai retrouvé dimanche soir, dans l'ouvrage de l'archiprêtre Georges Métallinos, professeur à la faculté de théologie d'Athènes, Τουρκοκρατία, Editions Akritas, 4e édition, Athènes 2000, p. 234, une reproduction de la planche sur la circulation sanguine que saint Nicodème l'Hagiorite avait dessinée dans son ouvrage Le Manuel des Symboles pour apporter une justification supplémentaire de la prière du coeur qui était à l'époque fort attaquée et condamnée sans réserves par les catholiques romains. (Il est d'ailleurs significatif que la prière du coeur ait disparu chez les uniates.) C'est aux dernières phalanges des personnages qu'Eliazar évoquait avec beaucoup de verve dans un message de samedi après-midi, et qui professent encore que l'Eglise orthodoxe est plongée dans un sous-développement culturel dont elle attend leurs lumières pour sortir, que je dédie cette planche de saint Nicodème:

Image

Le livre de l'archiprêtre Métallinos est consacré au peuple grec sous la domination ottomane. A la fin du livre, il y a des extraits d'oeuvres significatives écrites par les Grecs de ce temps-là. Il reproduit ainsi quelques pages de saint Nicodème sur la prière du coeur, qui étaient accompagnées de cette planche sur la circulation sanguine. La dernière réimpression en date du Manuel des Symboles date de 1969 et été publiée à Volos.
Je signale au passage qu'une icône contemporaine de saint Nicodème l'Hagiorite se trouve sur la rubrique "Iconographie" du présent forum orthodoxe francophone.

ICI le lien direct pour l'icône

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne » mar. 17 janv. 2006 21:28

Merci beaucoup pour cette planche et aussi pour cette magnifique icône.
Jean-Louis Palierne
paliernejl@wanadoo.fr

Sylvie
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Message par Sylvie » mar. 17 janv. 2006 21:52

Est-ce que quelqu'un pourrait traduire ? Je n'y comprends rien dans ces lettres.

Madeleine

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mar. 17 janv. 2006 22:10

Dans un livre classique, toujours pillé, jamais cité, ce grand témoin de l'Orthodoxie française que fut l'archimandrite Lev (Louis Gillet), "un moine de l'Eglise d'Orient" (1893-1980), signalait que saint Nicodème l'Hagiorite avait aussi mis des schémas de la circulation sanguine dans la Philocalie. Ces schémas n'ont en tout cas pas été reproduits dans l'édition française de la Philocalie.

"Cet écrit de Nicodème déconcertera le lecteur occidental par l'union d'une certaine technique corporelle à la spiritualité la plus dépouillée, la plus intérieure. L'étonnement du lecteur occidental (dirons-nous sa gêne?) s'accroîtra si, à la page 328 de l'édition 1801 que nous avons sous les yeux, il regarde les schémas anatomiques du coeur humain: celui-ci est d'ailleurs représenté d'une manière scientifiquement très exacte. Voici donc, au début du XIXe siècle, un écrivain d'une culture littéraire et théologique exceptionnelle, d'une expérience spirituelle authentique et profonde, et qui n'ignore pas ce que savent les anatomistes et physiologistes de son temps; et il n'hésite pas à recommander des méthodes psycho-physiologiques de prières fixées, au moyen âge byzantin, par des moines dont les idées sur la respiration, le coeur et le cerveau peuvent sembler assez primitives." (Un moine de l'Eglise d'Orient, La prière de Jésus, Livre de Vie, Paris 2000, pp. 48 s.; 1ère édition Chevetogne 1963.) J'ajouterai cum grano salis: peuvent sembler, seulement...

Chère Madeleine, les inscriptions décrivent simplement le coeur et sa physiologie. Il vaudrait mieux que je numérise tout le texte de saint Nicodème qui accompagnait cette planche, mais ça me prendra du temps, et encore plus de temps pour le traduire. Sauf si un de nos amis hellènes (Apostolos? Yannis? Giorgos? Nicolas?) veut bien se dévouer.

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mar. 17 janv. 2006 22:25

Jean-Louis Palierne a écrit :Merci beaucoup pour cette planche et aussi pour cette magnifique icône.
Et surtout merci à vous pour tout ce que vous avez fait pour nous, et merci d'avoir été le premier à rappeler ce fait à propos de saint Nicodème l'Hagiorite de Naxos.

Autre fait souvent oublié à propos de saint Nicodème: il parlait, lisait et écrivait l'italien et le français. Comme je l'avais déjà écrit dans un autre fil "J'ai même trouvé des saints francophones", il doit être un des cinq ou six saints réellement francophones de tout le calendrier, avec saint Gérasime d'Eubée, qui prêchait en français pour ramener à l'Orthodoxie les Croisés installés en Grèce, saint Jean de Montfort, ascète en Chypre, sainte Hélène d'Anjou, reine française de Serbie, saint Nectaire d'Egine le Thaumaturge et saint Elie Fondaminsky. Car j'hésite à vraiment qualifier de "francophones" nos saints du premier millénaire; il me semble quand même que le parler roman des temps mérovingiens devait être assez éloigné de la langue de Molière, et même le français du Serment de Strasbourg (qui, paraît-il, serait en fait du roman lorrain!) ou du Cantilène de Sainte-Eulalie (qui, paraît-il, serait en fait du picard!) nous est difficilement compréhensible. (Et c'est vrai que même pour l'arpitan, dont le professeur Tuaillon disait que c'était du "protofrançais" conservé jusqu'à nos jours, je n'ai guère de difficulté à le lire, mais pour le prononcer, c'est déjà autre chose.) Alors, il ne faut pas y voir du chauvinisme étroit, mais simplement l'expression d'une connivence: cela me réchauffe le coeur, de penser que saint Nicodème l'Hagiorite, l'auteur de la Philocalie, le grand hésychaste, le grand canoniste, et saint Nectaire d'Egine, ces deux lumières de l'Hellade, connaissaient et appréciaient notre langue.

Sylvie
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Message par Sylvie » mer. 18 janv. 2006 13:34

Cher Lecteur Claude,
Chère Madeleine, les inscriptions décrivent simplement le coeur et sa physiologie.
Merci de m'avoir éclairé. Je pensais qu'il y avait l'explication de saint Nicodème sur la prière du coeur en lien avec cette image de la circulation sanguine.

Madeleine

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » mar. 24 janv. 2006 19:34

Merci pour toutes ces précisions.
Non, les saints du premier millénaire n’étaient pas francophones. Ils parlaient gaulois (dixit saint Irénée), latin, francique puis des dialectes mêlant le francique et le latin à divers degrés. C’est très clair dans le serment de Strasbourg. Dans le sud, on a mêlé le latin et le gotique. Dans l’ouest, on parlait brittonique ou gallois, ou cornique, ce qui a donné in fine le breton actuel ou, à la frontière linguistique, le gallo. Les Irlandais venus en Gaule parlaient évidemment le gaélique et un peu de latin en tant que langue véhiculaire. Ce sont les saints de notre sol, les contemporains de nos ancêtres et de nos racines culturelles profondes, mais pas des saints de notre langue.
Et la langue de Molière elle-même commence à s’éloigner de la nôtre.
Mais je voudrais, à ce propos, soulever une simple remarque. Le passage des dialectes médiévaux au français n’est pas une évolution totalement spontanée. Le français est presque une langue artificielle, remodelée par les grammairiens du XVIe siècle à partir du grec et imposée par l’écrit, par l’école et… par la mode de la cour ! Et rejetant les dialectes alors langue vivante dans le mépris dû aux « patois ». Après quoi, c’est l’école de Jules Ferry qui l’a imposé, avec le sabot* pour les contrevenants qui « patoisaient » ; enfin la radio et la télévision ont achevé le travail.
Jusqu’à ce que l’immigration venue des quatre coins de la terre ronde et, par ailleurs, le SMS remettent tout par terre, à commencer par l’orthographe et la grammaire, ô Malherbe !
Comme quoi le plus parfait des artifices ne peut rien contre la vie…même si elle est nettement moins belle à lire et à entendre.
Alors, dans quelle langue célèbreront nos descendants ? Parfois, il m'arrive de l'imaginer et c'est une étrange impression. Comme lorsque je me suis aperçue que certains langages informatiques retrouvaient sans le savoir la construction du cas régime des langues médiévales...

*Pour ceux qui n’en auraient pas entendu parler : une pièce de bois assez lourde pour des gosses, tenue par une ficelle et qu’on passait autour du cou du premier gamin surpris à « patoiser ». Il devait le refiler au premier camarade coupable de la même faute et le dernier à le porter, le soir, recevait quelques coups de règle sur les doigts ou une autre punition. C’était à la fois une humiliation et un apprentissage de la dénonciation. Assez répugnant dans son principe – mais efficace quant à l’unification linguistique. Et cela s’est pratiqué jusqu’à la dernière guerre.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne » jeu. 26 janv. 2006 9:52

Non, les saints du premier millénaire n’étaient pas francophones.
Mais il n’utilisaient pas non plus les parlers celtiques ou germaniques. Ils étaient presque tous des produits de la vie urbaine de langue latine. Les autres parlers, connus des paysans ou des serfs ruraux ou domestiques, étaient le fait des “païens”. Il est significatif que déjà les paroles de Blandine, petite esclave domestique au début du IIème siècle, pouvaient être entendus de la foule urbaine : elle ne parlait pas gaulois. Et ce sont les charges de l’épiscopat qui amenèrent saint Irénée à faire connaissance des parlers barbares. Plus tard saint Martin, pur produit de la société militaire romaine, né dans une garnison du Danube, lorsqu’il parcourt les campagnes gallo-romaines pour abattre les idoles des “païens” (= paysans) leur parle en latin “vulgaire” local. Mais lui et ses disciples parlaient latin et même grec, puisqu’il a lu “la vie d’Antoine” d’Athanase (qu’il a rencontré à Trèves). Les saints martyrs de Nantes portent des noms éloquents : Donatien et Rogatien. Plus tard les Irlandais venus relancer le monachisme et par conséquent toute la vie de l’Église en Gaule étaient certainement celtophones de naissance, mais ils parlaient tout aussi certainement le latin, sans quoi ils n’auraient pu se faire comprendre. La conversion des campagnes est allée de pair avec le passage aux parlers romans. Certes il ne s’agissait plus du vrai latin, et bientôt même plus du latin vulgaire, mais de langues romanes fort variées à l’origine. Les poches de langues non-romanes qui subsiste correspondent à des poches de marginalisation. C’est tout à fait regrettable, mais c’est comme ça. Le germanique de divers envahisseurs a laissé des traces beaucoup plus nettes sur la langue française (et sur les autres langues romanes) que le lointain substrat celte.

Je suis moi-même un pur produit du pays gallo. Une linguiste compétente m’a dit que mon accent est perceptible (mais je ne m’en suis jamais aperçu). Dans mon enfance (c’es-à-dire il y a très longtemps, avant la guerre, à Nantes) j’ai constaté des survivances d’attitudes méprisantes envers les parlers bretons. Je n’ai presque jamais entendu parler cette langue, mais je sais que j’ai des amis dont c’est la langue maternelle.

Enfin il a fallu que j’attende l’an 2000 pour que j’entende à Paris une serveuse de café me parler basque, mais c’était en confidence et en secret.
Jean-Louis Palierne
paliernejl@wanadoo.fr

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » jeu. 26 janv. 2006 10:48

La disparition du gaulois a été beaucoup plus lente que ce que l'on croit généralement. Le bienheureux Jérôme notait encore au IVe siècle que la langue parlée à Trèves était étonnamment semblable à celle parlée en Galatie. Il y a donc eu un large bilinguisme gaulois-latin pendant des siècles. Et puis, comme tout le prestige était lié au latin, le gaulois s'est effacé. Mais il y avait encore des poches où l'on parlait gaulois en Lorraine au VIIIe siècle. Toutefois, les locuteurs du gaulois devaient être bilingues depuis des générations et des générations.

La seule langue celtique présente en Europe continentale, le breton, n'est probablement pas une survivance d'un isolat gaulois. Il est probable que sans l'arrivée, aux Ve-VIe siècles, des Celtes de (Grande-)Bretagne venus se réfugier en Armorique pour fuir les envahisseurs saxons, angles et jutes et y fonder une nouvelle (Petite-)Bretagne, on parlerait la langue d'oïl à Brest comme à Tours. Il y a simplement une thèse qui veut que cela ait été différent dans le Vannetais, et que les particularités du dialecte vannetais par rapport au KLT viendraient de la rencontre entre le celtique insulaire et le gaulois (tandis que, dans le reste de la Basse-Bretagne, le celtique insulaire aurait été confronté au parler roman). De toute façon, la moitié de la Bretagne est "francophone" (le parler gallo est une langue d'oïl) depuis le IXe siècle. On n'a jamais parlé breton à Nantes (mais on l'a parlé dans la presqu'île de Guérande).

En tout cas, les différences semblent considérables entre le gaulois et les langues brittoniques (breton, gallois) qui sont elles-mêmes très différentes de l'irlandais et de l'erse.

Depuis le XIXe siècle, les peuples francophones ont pris l'habitude de se rattacher au glorieux souvenir de leurs ancêtres celtes: les Français se sont réclamés de Vercingétorix l'Arverne, les Suisses se sont transformés en Helvètes et le nom même de Belgique évoque le souvenir d'un peuple gaulois (le plus brave de tous selon Jules César). Mais force est de constater, en effet, qu'au point de vue linguistique, l'influence celte est minime. Le vocabulaire français contient beaucoup plus de mots d'origine germanique que d'origine celtique, mais cet aspect des choses a été volontairement nié pour des raisons politiques à partir de la catastrophe de 1870. Une grande partie du vocabulaire de l'artisanat, de l'armée et de la navigation est d'origine germanique.
Et bien sûr, les dialectes d'oïl du Nord (picard, wallon) et de l'Est (lorrain, welche) contiennent encore plus de mots d'origine germanique que la langue standard. Par exemple, en picard, "servante, bonne" se dit métchinne (et méskène en wallon), ce qui est évidemment similaire à l'allemand (Dienst-)Mädchen (mot qui se retrouve dans toutes les langues germaniques occidentales - anglais maid, schwyzertütsch Meitli, alsacien Màgd, francique mosellan Maad, francique rhénan Màd, francique luxembourgeois Mod, néerlandais meid; cpr. vieux frison bortmagad - mais pas dans les langues germaniques septentrionales ). Le choix de ce mot est intéressant, parce que très utilisé dans la société rurale d'autrefois, celle dans laquelle ces langues d'oïl non officielles étaient florissantes. On constate donc que, dans des dialectes qui sont pourtant à tous égards extrêmement proches du français standard, certains mots du vocabulaire de la vie quotidienne pouvaient être des mots germaniques à peine digérés.

Ce qui reste de typiquement celtique chez les Français (et les francophones d'Amérique du Nord, qui sont d'origine française), c'est l'habitude de dire soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix: c'est un héritage de la numérotation celtique, où on compte par multiples de vingt. A noter que les Romands (beaucoup plus latinisés que les Français) disent septante et nonante, de même que les Belges. Les formes huitante et octante existent ici et là en Suisse et en Belgique, mais la grande majorité des Suisses francophones dit quatre-vingts, comme les Français.
Autre héritage celtique dans la langue française: le fait d'exprimer deux semaines par "15 jours" quand l'allemand dit "14 Tage", parce que le français a hérité du gaulois l'habitude de compter deux fois le premier jour. Un casse-tête. Quand j'étais collégien, j'ai perdu un point pour avoir traduit "in 14 Tagen" par "dans 14 jours" au lieu de "dans 15 jours". Par la suite, dans la vie professionnelle, on m'a appris le contraire, et j'ai dû me remettre à traduire "in 14 Tagen" par dans "14 jours".


Le basque est un isolat linguistique qui semble bien être la plus vieille langue d'Europe. Mais il n'a commencé à s'écrire que sept siècles après le français.

Pour finir ce tour des dernières survivances de langues non romanes en pays francophone, il faut naturellement aborder le flamand, l'alsacien et les parlers germaniques de Moselle.

Du flamand du Westhoek, parlé dans une petite partie du département français du Nord, il n'y a pas grand chose à dire, si ce n'est qu'au haut Moyen Âge il était parlé jusqu'à Boulogne-sur-Mer et qu'il n'a fait que reculer depuis. Dunkerque porte un nom flamand: "l'église sur la dune".

L'alsacien est issu du peuplement de cette région par les Alamans aux Ve-VIe siècles, et il est apparenté aux autres parlers alémaniques (schwyzertütsch, dialectes du pays de Bade et du Vorarlberg). Ces parlers se distinguent de l'allemand standard (qui, à la base, est du thuringien) par une déclinaison plus simple, un vocabulaire différent ("cheval" se dit Pferd en allemand, mais Ross en schwyzertütsch; "petit" se dit klein en allemand, mais chly en schwyzertütsch), une prononciation plus gutturale et une quantité stupéfiante de mots français empruntés (pas seulement en Alsace, mais aussi en Suisse et dans le Bade-Wurtemberg).

Notons que si, contrairement aux Francs et aux Burgondes, les Alamans ont fait reculer la frontière linguistique, même l'Alsace n'a jamais été totalement de langue alémanique. L'Alsace traditionnelle comptait 128 communes "francophones", correspondant en fait à deux régions: le Welschsundgau, c'est-à-dire l'actuel Territoire-de-Belfort plus Montreux-Vieux, Montreux-Jeune et Levoncourt; et certaines vallées vosgiennes d'Alsace (le Val d'Orbey, le Val de Lièpvre, le Ban de la Roche). Lors de l'annexion de 1871, 90 de ces communes sont restées à la France, grâce à la résistance du colonel Denfert-Rochereau à Belfort, mais 38 autres ont suivi le sort du reste de l'Alsace.

Reste le cas des parlers germaniques qui occupent à peu près la moitié du département de la Moselle (Thionville, Boulay-Moselle, Forbach, Sarreguemines et Sarrebourg). Pour leur donner plus de prestige, l'usage a été de les rebaptiser "francique" et de réunir ces huit dialectes en trois groupes: francique luxembourgeois autour de Thionville, francique mosellan autour de Boulay-Moselle et Bouzonville, francique rhénan autour de Bitche. Or, il est très improbable que ces parlers germaniques soient héritiers de la langue des Francs comme l'alsacien est l'héritier de la langue des Alamans. La langue des Francs devait probablement être plus proche du flamand que du luxembourgeois. De toute façon, il est à noter que, comme les Burgondes et contrairement aux Alamans, les Francs n'ont rien fait pour assurer la persistance de leur langue en Gaule. Il est frappant, quand on lit l'Histoire des Francs de saint Grégoire de Tours, de constater que les nouveaux maîtres de la Gaule semblaient n'avoir aucune conscience linguistique. Chilpéric faisait des vers latins et proposait une réforme de l'alphabet latin pour le rendre plus proche de la prononciation réelle (ce qui montre que, dès le VIe siècle, le latin était déjà devenu du roman). Il n'y a pas un seul passage de l'Histoire des Francs où apparaisse un Franc incapable de baragouiner le latin. La seule fois où apparaît un interprète, c'est lorsque saint Hospice le Reclus de Nice négocie avec les Lombards (et non avec les Francs).

Comme l'archéologue lorrain Alain Simmer l'a fait dans son remarquable L'origine de la frontière linguistique en Lorraine (Editions Fensch-Vallée, 2e édition, Knutange 1998), on peut donc mettre en doute le fait qu'un groupe qui avait aussi peu de conscience linguistique ait pu germaniser 3'000 kilomètres carrés de territoire mosellan sans jamais faire basculer Metz, "l'invincible rocher", qui est toujours resté francophone (sauf entre 1910 et 1918, après quarante ans de politique d'allemandisation forcenée), alors que c'était précisément une des capitales des rois francs. Il se pourrait bien que les parlers germaniques de Moselle soient simplement la résurgence, après la chute de l'Empire romain, d'un élément germanique qui aurait existé dans cette région depuis l'époque gauloise. Tout ceci reste bien mystérieux.

Il est encore à préciser qu'aucun de ces idiomes non romans qui se maintiennent dans tel ou tel coin des pays francophones n'a connu d'utilisation comme langue liturgique. A la différence des Grecs orthodoxes qui ont évangélisé les Slaves en slavon, les Gallo-Romains, tout aussi orthodoxes, n'ont évangélisé les Germains qu'en latin, avant même qu'apparaisse l'hérésie de la triglossie. Probablement parce que les Burgondes et les Francs, en tant qu'anciens fédérés de Rome, attachaient plus de prestige au latin qu'à leur langue maternelle. Quant aux Alamans, ils étaient considérés comme de purs barbares invités à se rallier à la civilisation et à la religion du royaume franc.

La preuve que cette évangélisation des Germains occidentaux en latin ne fut pas l'effet de l'hérésie de la triglossie, c'est qu'à cette même époque où nos ancêtres étaient encore orthodoxes, on eut bien recours au slovène pour commencer l'évangélisation des Slaves de Carinthie.

Les seuls Germains qui eurent une évangélisation dans leur langue furent les Goths, l'Evangile ayant été traduit en gothique par Wulfila. Malheureusement, Wulfila les avait aussi convertis à l'arianisme. On sait que le facteur qui retarda le plus longtemps la conversion des Ostrogoths et des Wisigoths à l'Orthodoxie fut le fait que les orthodoxes célébraient en latin et les ariens en gothique. Mais ce facteur ne joue que pour l'Europe occidentale: on sait que saint Jean Chrysostome eut le souci de la mission orthodoxe auprès des Goths restés en Europe centrale et orientale (essentiellement en Crimée, et sur le territoire de l'actuelle Roumanie que l'on appela un temps Gothie). Saint Jean Chrysostome donna ainsi aux Goths orthodoxes une église de Constantinople. On sait donc que des liturgies orthodoxes furent célébrées en langue gothique, mais je suis incapable de dire pendant combien de temps. Je sais juste que la langue gothique, qui survivait en Crimée, s'est éteinte au XVIe siècle.

Rappelons encore que les langues germaniques se divisent en trois rameaux:
* le germanique septentrional, avec l'islandais (la langue la plus conservatrice de toutes et la plus proche du vieux norrois), le féroïen, le danois, le norvégien (bokmal et nynorsk) et le suédois;
* le germanique occidental, qui comprend le bas-allemand (néerlandais, frison, anglais, scots), le moyen-allemand (luxembourgeois, francique mosellan, dialectes du nord de l'Allemagne) et le haut-allemand (alsacien, schwyzertütsch, souabe, bavarois, walser, et allemand standard qui est fondé sur le thuringien);
*le germanique oriental, aujourd'hui éteint, qui comprenait le gothique et le burgonde.

Ceci est important à garder à l'esprit quand nous étudions l'histoire (toujours intéressante pour les orthodoxes) des royaumes barbares d'Europe occidentale, qui virent aussi une grande éclosion de saints. Les Burgondes (groupe germanique oriental), dans leur royaume de Genève, parlaient une langue aussi éloignée de celle des Francs (groupe germanique occidental) que l'islandais peut l'être de l'allemand. Comme je l'ai indiqué plus haut, la langue des Francs devait être plus proche du néerlandais (qui est une langue bas-allemande du groupe germanique occidentale) que du prétendu francique de Lorraine (qui est une langue moyen-allemande). Et il est probable que sainte Radegonde (qui était à l'origine une princesse de Thuringe) parlait une langue plus proche de l'allemand actuel (basé sur le thuringien) que tous les autres membres de la lignée mérovingienne.
Dernière édition par Claude le Liseur le sam. 04 févr. 2006 2:11, édité 3 fois.

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » jeu. 26 janv. 2006 21:43

lecteur Claude a écrit : Ce qui reste de typiquement celtique chez les Français (et les francophones d'Amérique du Nord, qui sont d'origine française), c'est l'habitude de dire soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix: c'est un héritage de la numérotation celtique, où on compte par multiples de vingt. A noter que les Romands (beaucoup plus latinisés que les Français) disent septante et nonante, de même que les Belges. Les formes huitante et octante existent ici et là en Suisse et en Belgique, mais la grande majorité des Suisses francophones dit quatre-vingts, comme les Français.
Autre héritage celtique dans la langue française: le fait d'exprimer deux semaines par "15 jours" quand l'allemand dit "14 Tage", parce que le français a hérité du gaulois l'habitude de compter deux fois le premier jour. Un casse-tête. Quand j'étais collégien, j'ai perdu un point pour avoir traduit "in 14 Tagen" par "dans 14 jours" au lieu de "dans 15 jours". Par la suite, dans la vie professionnelle, on m'a appris le contraire, et j'ai dû me remettre à traduire "in 14 Tagen" par dans "14 jours".
Voilà ce qu'écrit un spécialiste du breton à propos du système de numérotation celtique, qui survit en français de France et d'Amérique à travers "soixante-dix", "quatre-vingts", "quatre-vingt-dix"... et l'hôpital des Quinze-Vingts du roi Louis IX.

"Examinons un des nombreux problèmes auquel est confronté l'enseignement en breton. En premier lieu, la numérotation, on a vu supra que le breton traditionnel utilise un système vicésimal (avec des traces d'un système décimal, comme le français utilise un système décimal avec des traces d'un système vicésimal). Ce système parfaitement adapté à une langue orale n'est pas applicable à l'enseignement des mathématiques. Il n'est pas applicable d'une part parce que l'on écrit les chiffres dans un système décimal et que cela suppose donc pour l'enfant ou l'étudiant de changer constamment de système lorsqu'il passe de l'oral à l'écrit ou vice-versa.
Prenons un exemple 157 (difficulté abordée en CE2), en breton traditionnel cela se dit seitek ha seizh-ugent, soit "dix-sept et sept vingt", ou encore kant seizh hag hanter-kant soit "cent sept et demi-cent". L'autre caractéristique de la façon traditionnelle de compter en breton est que l'on compte entre les unités et les vingtaines, donc "42 hommes" se dit daou zen ha daou-ugent "deux hommes et deux vingts". Imaginons maintenant le problème avec une fraction: ce que l'on compte est le dénominateur, on devra donc le mettre, en parlant, entre les unités et les dizaines du numérateur.
Prenons l'exemple suivant 4876/2387 (niveau CM2), en breton traditionnel cela se dit (je mets le numérateur, 4876, en minuscules, et le dénominateur, 2387, en majuscules): pevar mil eizh kant c'hwezek DAOU VIL TRI C'HANT SEIZHVEDENN HA PEVAR-UGENT ha tri ugent; c'est-à-dire "quatre mille huit cent seize DEUX MILLE TROIS CENT SEPTIEME ET QUATRE-VINGT et trois-vingt". Comparons maintenant 39000 et 9030 (niveau CM2),en breton traditionnel cela fait respectivement nav mil ha tregint "neuf mille et trente" et nav mil, tregont "neuf mille, trente". Ces quelques exemples nous démontrent que l'enseignement des mathématiques en breton n'est pas possible en utilisant le système vicésimal traditionnel."

(Patrick Le Besco, Parlons breton, Editions L'Harmattan, Paris 1997, pp. 163 s.)

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » sam. 28 janv. 2006 20:27

lecteur Claude a écrit :
L'alsacien est issu du peuplement de cette région par les Alamans aux Ve-VIe siècles, et il est apparenté aux autres parlers alémaniques (schwyzertütsch, dialectes du pays de Bade et du Vorarlberg). Ces parlers se distinguent de l'allemand standard (qui, à la base, est du thuringien) par une déclinaison plus simple, un vocabulaire différent ("cheval" se dit Pferd en allemand, mais Ross en schwyzertütsch; "petit" se dit klein en allemand, mais chly en schwyzertütsch), une prononciation plus gutturale et une quantité stupéfiante de mots français empruntés (pas seulement en Alsace, mais aussi en Suisse et dans le Bade-Wurtemberg).
A propos des emprunts faits par le schwyzertütsch au français, citons Dominique Stich (qui est probablement aussi le spécialiste de l'arpitan à l'heure actuelle depuis son célèbre Parlons francoprovençal) in Parlons schwytzertütsch, L'Harmattan, Paris 2004, pp. 26 ss.:

"Le nombre de mots français entrés dans la langue est impressionnant, principalement dans le vocabulaire de l'horlogerie (occupation archétypale des francophones de Suisse; la ville autrefois entièrement alémanique de Bienne dut se bilinguiser au XIXe siècle pour attirer les ouvriers romands nécessaires au développement de son industrie horlogère -NdL) , l'hôtellerie et la restauration, l'armée, la mode et les différents termes internationaux. L'orthographe originelle peut être plus ou moins conservée, mais l'accent tonique est le plus souvent sur la syllabe initiale, avec éventuellement un accent secondaire:

Confi/Gomfi "confiture"
Cotlett/Gottlett "côtelette"
Poulet "poulet" (viande)
Crawatte/ Grawatte "cravate"
Coiffeuse/Gwaffööss "coiffeuse"
merci/merssi "merci"
Pomfrit pl. "frites"
Portmonee "porte-monnaie"

(J'ajoute qu'en allemand, ces mots se disent Marmelade, Kotelett, Hühnerfleisch, Schlips, Friseurin, danke, Pommes Frites, Portemonnaie. Sur huit emprunts cités ici par M. Stich, quatre sont aussi faits en allemand.)

Il convient toutefois de se méfier du sens de certains mots d'origine française:

Cuweer/Guweer "enveloppe, pli" (et non "couvert")
àdie, àdiö "au revoir" (rarement "adieu")
Ápéro "apéritif" (pas familier comme "apéro")
Oggasioon "occasion" (objet vendu)
exgüsi! "excusez-moi, pardon"

(J'ajoute qu'en allemand, ces mots se disent Briefumschlag, auf Wiedersehen, Frühschoppen, Gebrauchtware et Entschuldigung!. Les exemples cités ici par M. Stich sont donc des emprunts propres à l'alémanique et inconnus en allemand. Ajoutons que comme des mots alémaniques s'égarent parfois dans l'allemand écrit en Suisse - Schriftdeutsch-, alors qu'en principe l'alémanique ne doit jamais s'écrire, surtout lorsque l'on s'adresse à un Romand, il m'est une fois arrivé de lire dans une correspondance professionnelle un Kuwer au lieu du Briefumschlag auquel je m'attendais "réglementairement"...)

Cependant, malgré ce vocabulaire plus facile à apprendre que celui de l'allemand, la différence de prononciation (l'allemand sonne plus harmonieusement à une oreille française que le schwyzertütsch qui paraît vraiment guttural) fait qu'un francophone apprendra presque toujours plus facilement l'allemand que le schwyzertütsch. D'où le fait que les Suisses cohabitent paisiblement parce qu'ils ne se comprennent pas.

Pour revenir à un sujet plus religieux, il est de bon ton, parmi les orthodoxes allemands, de voir en sainte Elisabeth de Russie (+ 1918), la soeur de la sainte impératrice Alexandra, comme elle convertie du luthéranisme à l'Orthodoxie et comme elle assassinée par les communistes, l'éventuelle patronne d'une Orthodoxie locale allemande. On a aussi, dans le passé, évoqué saint Procope d'Ostioug, marchand de Lübeck converti du romano-catholicisme à l'Orthodoxie et devenu le premier fol-en-Christ connu dans l'histoire russe. On notera que, dans les deux cas, on évacue totalement le passé orthodoxe de ces pays au premier millénaire, que ce soit à l'époque où Rome régnait sur la Rhénanie, les Champs décumates et le Norique ou à l'époque où les missionnaires irlandais et anglo-saxons, plus ou moins patronnés par les rois francs, vinrent évangéliser la Germanie.
Mais, pour ma part, il me semble, au vu de ce que j'évoquais dans un précédent message, que le vrai patron d'une Orthodoxie locale dans les pays germanophones ou en Scandinavie devrait être saint Jean Chrysostome, dont on a vu le souci évangélisateur à l'égard des Goths à qui il donna une des églises de Constantinople. Si par extraordinaire ce forum avait des lecteurs en Allemagne...

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » lun. 28 mai 2007 3:05

lecteur Claude a écrit :Reste le cas des parlers germaniques qui occupent à peu près la moitié du département de la Moselle (Thionville, Boulay-Moselle, Forbach, Sarreguemines et Sarrebourg). Pour leur donner plus de prestige, l'usage a été de les rebaptiser "francique" et de réunir ces huit dialectes en trois groupes: francique luxembourgeois autour de Thionville, francique mosellan autour de Boulay-Moselle et Bouzonville, francique rhénan autour de Bitche. Or, il est très improbable que ces parlers germaniques soient héritiers de la langue des Francs comme l'alsacien est l'héritier de la langue des Alamans. La langue des Francs devait probablement être plus proche du flamand que du luxembourgeois. De toute façon, il est à noter que, comme les Burgondes et contrairement aux Alamans, les Francs n'ont rien fait pour assurer la persistance de leur langue en Gaule. Il est frappant, quand on lit l'Histoire des Francs de saint Grégoire de Tours, de constater que les nouveaux maîtres de la Gaule semblaient n'avoir aucune conscience linguistique. Chilpéric faisait des vers latins et proposait une réforme de l'alphabet latin pour le rendre plus proche de la prononciation réelle (ce qui montre que, dès le VIe siècle, le latin était déjà devenu du roman). Il n'y a pas un seul passage de l'Histoire des Francs où apparaisse un Franc incapable de baragouiner le latin. La seule fois où apparaît un interprète, c'est lorsque saint Hospice le Reclus de Nice négocie avec les Lombards (et non avec les Francs).

Comme l'archéologue lorrain Alain Simmer l'a fait dans son remarquable L'origine de la frontière linguistique en Lorraine (Editions Fensch-Vallée, 2e édition, Knutange 1998), on peut donc mettre en doute le fait qu'un groupe qui avait aussi peu de conscience linguistique ait pu germaniser 3'000 kilomètres carrés de territoire mosellan sans jamais faire basculer Metz, "l'invincible rocher", qui est toujours resté francophone (sauf entre 1910 et 1918, après quarante ans de politique d'allemandisation forcenée), alors que c'était précisément une des capitales des rois francs. Il se pourrait bien que les parlers germaniques de Moselle soient simplement la résurgence, après la chute de l'Empire romain, d'un élément germanique qui aurait existé dans cette région depuis l'époque gauloise. Tout ceci reste bien mystérieux.

Voici qu'entre-temps les éditions Assimil ont publié le premier ouvrage de grande diffusion en français sur le francique lorrain:

Jean-Louis Kieffer
Le Platt lorrain de poche
Editions Assimil
Chennevières-sur-Marne, mars 2006

De ce que j'ai compris, Assimil a acheté les droits pour le domaine francophone et italophone de la collection Kauderwelsch Wort für Wort des éditions Peter Rump de Bielefeld. La collection Kauderwelsch Wort für Wort vient de publier en avril 2007 son 209e titre, consacré au frioulan (Friaulisch Wort für Wort, par Georg Pagitz)!

Il faut rendre hommage à ces collections de petits volumes de poche qui permettent enfin de sortir des ouvrages faciles à trouver en librairie et bien faits sur des langues peu répandues, et en particulier sur les langues régionales et les dialectes d'Allemagne, de France, d'Italie et de Suisse.

Il faut néanmoins se tenir au courant des publications chez Assimil, Assimil Italia et Peter Rump, car certains titres ne paraîtront vraisemblablement que dans une langue. Ainsi, s'il existe un volume pour l'alsacien, le basque ou le breton aussi bien en allemand chez Peter Rump qu'en français chez Assimil, il est plus que probable que ne seront jamais traduits en français les volumes de la collection Kauderwelsch Wort für Wort consacrés au bavarois, au dialecte de la Ruhr, au parler berlinois, viennois, de Cologne, etc.

Pour l'instant, Assimil Italia n'a publié qu'un volume consacré au piémontais (Il Piemontese in tasca) dont je doute qu'il soit jamais traduit en allemand ou en français.

En revanche, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que le volume de Kauderwelsch Wort für Wort consacré au frioulan fût traduit ou adapté en italien.


En ce qui concerne la Belgique, le Canada, la France et la Suisse, Assimil nous a gratifiés de volumes consacrés à l'alsacien, à l'auvergnat, au basque, au breton, au bruxellois, au catalan, au chtimi, au corse, au flamand, au francoprovençal, au gascon, au lyonnais, au marseillais, au picard, au platt lorrain, au provençal, au québécois, au schwytzertütsch et au wallon. Un volume sur le languedocien est en préparation. Il ne manque plus que le limousin, le nissart et le romanche et on aura fait le tour. Certaines de ces langues régionales sont très vivantes (le schwytzertütsch a au minimum 5 millions de locuteurs, l'ensemble chtimi / picard 1 million...), d'autres sont pratiquement éteintes (les estimations qui donnent 100'000 locuteurs au francoprovençal en France, en Italie et en Suisse me semblent, hélas!, bien optimistes), mais ces petits volumes sont toujours une passionnante introduction à la culture, à l'histoire et à la toponymie d'une région.

Il faut signaler qu'Assimil avait auparavant consacré des volumes de sa collection "classique" à l'alsacien, au breton, au corse et à l'occitan.

Je me suis d'autant plus réjoui de la parution du volume consacré au Platt lorrain qu'on ne trouvait pratiquement rien en librairie sur ce qui est une des langues régionales les plus parlées et les mieux enracinées sur son territoire, solidité encore renforcée depuis que le Grand-Duché de Luxembourg a fait d'une variété de francique sa troisième langue officielle aux côtés du français et de l'allemand. Il existe d'ailleurs aux éditions L'Harmattan un ouvrage de François Schanen, Parlons luxembourgeois (Paris 2004), consacré à l'étude de cette langue et de la culture qu'elle véhicule, mais il n'abordait que la forme du francique officialisée au Luxembourg et ne concernait pas la Moselle. Sur la Moselle, il me semble que l'on n'avait rien d'accessible avant l'ouvrage de M. Kieffer.

A propos de la question évoquée dans mon message du 26 janvier 2006, à savoir l'origine de la présence germanique en Moselle et le lien éventuel entre le "francique" lorrain et la langue des Mérovingiens qui furent les souverains de tout l'espace aujourd'hui ou naguère (Val-d'Aoste) francophone en Europe, M. Kieffer donne des éléments de réponse intéressants.

Sur l'origine de la langue, M. Kieffer présente une interprétation semlable à celle de M. Simmer: "On pense ainsi qu'une grande partie des peuples gaulois autour de Trèves et au nord-est de Metz était déjà "germanisée" avant l'arrivée des Romains. (...) L'installation des Francs dans le Nord-Est a permis de consolider une germanisation déjà effective dès le Haut-Empire, comme semblent le démontrer les recherches archéologiques et lingustiques récentes. Le francique parlé en Moselle et dans les régions avoisinantes est donc très ancien, bien plus ancien que le français et l'allemand." (Le Platt lorrain de poche, p. 5.)

Cela permet au moins de tordre le cou à l'hypothèse assez extraordinaire de ces Francs qui seraient parvenus à germaniser quelques archidiaconés ruraux du nord-est du diocèse de Metz, sans jamais réussir à germaniser la ville de Metz où résidaient leurs rois! (Du moins ceux d'Austrasie, dans la légendaire Cour d'Or...)

J'avais exprimé mon scepticisme quant à l'idée que le Platt lorrain mérite vraiment le nom de "francique" et soit proche de la langue des anciens Francs. De ce point de vue, l'ouvrage de M. Kieffer (op. cit., p. 16) a l'immense mérite de donner une liste de quelques mots communs au néerlandais et au francique et inconnus en allemand: Bengel, Boll, dapper, Spreew, Trauffel, andoun, wéini?, soit "bâton", "louche", "vite", "étourneau", "truelle", "s'habiller" et "quand?" en français. (Je signale au passage que ces mots se traduisent par Stock, Kelle, schnell, Star, Kelle, sich anziehen et wann? en allemand.) Comme les Mérovingiens étaient sans doute originaires de l'embouchure du Rhin, actuel pays de langue néerlandaise, c'est en effet un argument de poids en faveur de la parenté entre la langue germanique de Moselle et la langue des anciens Francs. Il se pourrait donc bien, contrairement à ce que j'écrivais en 2006, que le francique lorrain, bien que moyen-allemand, ait des titres tout à fait légitimes à porter ce nom et à se rattacher à ce glorieux passé.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » lun. 28 mai 2007 9:03

Merci de ces précisions, lecteur Claude.

Sans insister sur la question car ce n'est pas l'objet de ce forum, je note que l'initiative de ces éditeurs qui redonne vie aux langues régionales a lieu au moment où l'on parle de plus en plus de bâtir politiquement l'Europe comme une fédération de régions sur le modèle des länder allemands.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mar. 04 sept. 2007 13:18

Jean-Louis Palierne a écrit : Je suis moi-même un pur produit du pays gallo. Une linguiste compétente m’a dit que mon accent est perceptible (mais je ne m’en suis jamais aperçu). Dans mon enfance (c’es-à-dire il y a très longtemps, avant la guerre, à Nantes) j’ai constaté des survivances d’attitudes méprisantes envers les parlers bretons. Je n’ai presque jamais entendu parler cette langue, mais je sais que j’ai des amis dont c’est la langue maternelle.

Enfin il a fallu que j’attende l’an 2000 pour que j’entende à Paris une serveuse de café me parler basque, mais c’était en confidence et en secret.

Aujourd'hui, plus que jamais, je regrette que Jean-Louis Palierne ait fait le choix de ne plus venir sur le présent forum, car je viens de me procurer un ouvrage dont la parution avait été pour moi une surprise:

Nathalie Tréhel-Tas

Parlons gallo

Editions L'Harmattan

Paris 2007

La parution de ce livre est pour moi une double surprise. D'abord, parce que je croyais le gallo complètement en voie d'extinction. Je ne l'ai même pas cité, dans mon message du 28 mai 2007 de ce fil, dans la liste des langues régionales pour lesquelles j'espérais encore voir des publications(je ne citais que le limousin, le nissart et le romanche). Ensuite parce que pour moi, le gallo était le symbole même de la langue sans littérature.

Et d'aileurs, pas seulement pour moi, si je cite la préface que Henriette Walter avait donnée au Dictionnaire francoprovençal-français de Dominique Stich (Editions Le Carré, Thonon-les-Bains 2003, pp. ix pour l'original français, p. viii pour la traduction francoprovençale ORB en regard):

"Contrairement à d'autres langues régionales de tradition essentiellement orale, comme par exemple le gallo, langue romane de Haute-Bretagne, le francoprovençal est riche de documents écrits de tous genres et de toutes époques dès le XVIe siècle: textes administratifs, poèmes, récits, farces, dialogues, vies de saints."

Ce qui donne en traduction en francoprovençal ORB, pour mémoire:

"U contrèro d'ôtres lengoues de payis, que lor tradicion est ples parlâ qu'ècrita, coment per egzèmplo lo galô, lengoua romana de Hôta-Bretagne, lo francoprovençâl est recho avouéc totes sôrtes de documents ècrits de totes les èpoques dês lo XVIe sièclo: tèxtos de l'administracion, poèmos, contios, fârces, dialogos, vies de sants."

Or, il semble bien qu'une littérature en gallo se soit développée au cours de ces dernières décennies, et Madame Tréhel-Tras en donne quelques exemples, comme ce poème de Patrice Dréano dont je cite les premiers vers:

"Lez nubis du matin
Portent net au lein
La luour
Qu'il terouent en ch'min
D'belle oure.
Faùd que seije le vent
Dan son element
E l'journ
Lez mettrat sus l'temp
A coure."



Traduction française:

"Les nuages du matin
Emportent dans le lointain
La lueur
Qu'ils rencontrent en chemin
De bonne heure.
Il faut que le vent
Soit de bonne humeur
Et le jour
Les animera
Dans l'atmosphère."


Je regrette que M. Palierne ne vienne plus ici, car il aurait sans doute été plus à même que moi de commenter ce poème écrit dans la langue de sa région d'origine. Car, pour ma part, je n'ai aucun lien avec le pays gallo. Si ce n'est la lecture des Chouans de Balzac...

Il me paraît néanmoins normal de poster ces quelques lignes dans le gallo du pays de M. Palierne en hommage à ce traducteur qui a fait don à la langue française et aux peuples francophones de la solide Dogmatique (Philosophie orthodoxe de la Vérité) de saint Justin Popović, traduite par ses soins à partir du serbe et du grec ecclésiastique.

A l'occasion, il faudrait aussi que j'essaie d'analyser la mort d'une langue à partir du cas du romanche et de celui du francoprovençal de ma contrée, en sachant que toutes les langues, fussent-elles d'immenses langues de culture comme l'allemand, l'italien ou le français, sont désormais menacées de mort par les coups de boutoir de la langue des impérialistes, impérialisme dont certaines hiérarchies orthodoxes, mais aussi certains croisés néo-orthodoxes de la lutte virtuelle contre l'oecuménisme et l'"Orthodoxie mondiale", se font les complices.

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mar. 04 sept. 2007 15:00

lecteur Claude a écrit :

En ce qui concerne la Belgique, le Canada, la France et la Suisse, Assimil nous a gratifiés de volumes consacrés à l'alsacien, à l'auvergnat, au basque, au breton, au bruxellois, au catalan, au chtimi, au corse, au flamand, au francoprovençal, au gascon, au lyonnais, au marseillais, au picard, au platt lorrain, au provençal, au québécois, au schwytzertütsch et au wallon. Un volume sur le languedocien est en préparation. Il ne manque plus que le limousin, le nissart et le romanche et on aura fait le tour.



Je me rends compte que, si j'ai rendu hommage à l'effort des Editions Assimil (France et Italie) et des Editions Peter Rump (Allemagne) en faveur des langues régionales plus ou moins menacées, je n'ai mentionné le travail des Editions L'Harmattan qu'à travers la mention de l'ouvrage du professeur Schanen consacré au luxembourgeois, cette variété de francique devenue langue co-officielle dans le Grand-Duché (à la fois trilingue et fort engagé en faveur de la défense de la francophonie; je me souviens encore avec émotions de la signalétique française offerte par le Luxembourg à la ville d'Alba Iulia en Transylvanie).

Il conviendrait pourtant de rendre justice à cette maison d'édition, dont le modèle économique permet de publier des ouvrages destinés à un public restreint d'amateurs, et qui a d'ores et déjà publié un grand nombre de livres sur les langues de la France et de la Suisse. Même si je trouve que la plupart des volumes de la collection "Parlons..." sont moins bien faits que ceux de la collection Assimil Evasion (sans même parler de l'incomparable méthode Assimil classique) - encore que le Parlons mongol du professeur Jacques Legrand soit un chef d'oeuvre -, il faut quand même rendre hommage à une collection dans laquelle ont été publiés des volumes sur le provençal, le schwytzertütsch, le francoprovençal, l'alsacien, le corse, le basque, le catalan, le breton, le gallo, le luxembourgeois, et maintenant le romanche.

Il est bien tard, mais enfin, les Editions L'Harmattan nous ont gratifiés de la première monographie en français sur la quatrième langue officielle de la Suisse. Il est bien tard, car le romanche se porte mal; il était la première langue pour 40% de la population des Grisons en 1880; il ne l'est plus que pour 14,5% de la population des Grisons en 2000. Ce travail est dû à l'infatigable défenseur du francoprovençal Dominique Stich.

Dominique Stich

Parlons romanche

Editions L'Harmattan

Paris 2007

Ce livre vient très utilement compléter la très maigre bibliographie qui existe dans notre langue sur le romanche. Il est d'autant plus dommage que le romanche ne soit en général abordé qu'à travers l'allemand et soit si peu connu des Romands, dans la mesure où le romanche est la langue la plus proche du quasi-défunt francoprovençal, lequel est la langue la plus proche du français. En raison de l'orthographe surprenante du romanche, parfois déroutante en ce qu'elle applique à une langue latine les conventions orthographiques de l'allemand, on a tendance à oublier que le romanche est plus proche du français, au moins dans son vocabulaire, que ne l'est l'italien.
Il faut aussi louer le fait que le docteur Stich explique la grammaire du romanche à partir de celle du rumantsch grischun, la koinè romanche mise au point en 1982 par le professeur Heinrich Schmid de l'Université de Zurich. Cette koinè est désormais la forme de romanche considérée comme langue officielle par la Confédération, la langue d'enseignement des classes romanches dans la ville de Coire (capitale germanophone des Grisons) et la langue d'enseignement dans le Val Müstair. Les idiomes traditionnels ne sont toutefois pas négligées pour autant, puisque le vallader et le sursilvan sont présentés. (J'ai eu pendant deux ans comme collègue de travail un avocat qui était de langue maternelle puter, idiome frère du vallader; cela l'avait-il prédisposé à maîtriser cinq autres langues?) Cet accent mis sur le rumantsch grischun est d'autant plus intéressant que la (maigre) documentation disponible en français sur le romanche est presque toujours axée sur l'un ou l'autre des idiomes traditionnels: si l'on excepte le petit Mini-dico rumantsch grischun-franzos & français-romanche du même Dominique Stich (Editions Yoran Embanner, Le Fouesnant 2005), il n'y a guère que le Dictionnaire rumantsch ladin -français du professeur canadien (d'origine anglophone!) Gilbert Taggart, édité par la Ligue romanche, Coire 1990, qui, comme le titre l'indique, concerne exclusivement le puter et le vallader, et le magnifique Dictionnaire romanche sursilvan-français de Jean-Jacques Furer (Fundaziun Retoromana Pader Flurin Maissen, Glion 2001 - 632 pages!) qui ne se consacre qu'à l'idiome rhénan.
Il serait pourtant temps de s'intéresser à la koinè plus qu'aux idiomes historiques. Comme on le sait, le romanche voit son statut officiel de plus en plus amélioré au fur et à mesure qu'il recule sur le terrain et a besoin de plus en plus d'aide de la Confédération et du canton des Grisons. Le romanche avait été reconnu comme "langue nationale" (Landessprache, lingua nazionale) en 1938 par un plébisicte massif du peuple suisse destiné à affirmer la suissitude des Grisons face aux ambitions de Mussolini. Ce n'est qu'en 1996 que le romanche a été reconnu comme "langue officielle" (Amtssprache, lingua ufficiale) au niveau fédéral, mais néanmoins à un moindre degré d'officialité que l'allemand, le français et l'italien, puisqu'il n'est langue officielle que pour les relations que la Confédération entretient avec les personnes de langue romanche, ce qui veut dire que les textes de loi ne sont pas systématiquement publiés en romanche, contrairement aux trois langues "vraiment" officielles. (Au plan cantonal, le romanche est une des langues officielles des Grisons depuis 1794, reconnaissance tardive quand on sait que le vallader, par exemple, a une tradition littéraire depuis au moins l'an 1527 -cf. Gabriel Mützenberg, Destin de la langue et de la littérature rhéto-romanes, L'Âge d'Homme, Lausanne 1991, p. 21). Néanmoins, depuis la révision constitutionnelle de 1996, le romanche a obtenu une place qu'il n'avait jamais eu auparavant, et toute cette nouvelle production (jusqu'au Tribunal fédéral qui a rendu son premier arrêt en romanche le 9 juin 1996) se fait exclusivement en rumantsch grischun. Cette koinè déborde petit à petit du strict cadre administratif et judiciaire pour devenir langue de culture et langue d'enseignement. Le rumantsch grischun est d'ores et déjà devenu langue d'enseignement dans le Val Müstair dont le dialecte, le jauer, n'a pas de tradition littéraire, contrairement aux cinq idiomes historiques, ainsi que dans les classes romanches de la capitale cantonale de Coire, ville à majorité alémanique depuis 1464 et où les habitants romanches représentent une diaspora venue de tous les coins du canton. D'après le docteur Stich, plusieurs communes envisageraient de remplacer l'idiome surmiran, en net déclin, par le rumantsch grischun comme langue d'enseignement et plusieurs communes de la région d'expression sursilvane seraient aussi intéressées. Il était donc plus que nécessaire que paraisse enfin un ouvrage en français consacrant autant d'attention à la koinè rhétique qu'aux cinq idiomes littéraires traditionnels.

J'ajoute encore que j'ai quelques fois eu l'occasion de signaler à des interlocuteurs roumains que le romanche présentait des similitudes étonnantes de vocabulaire avec leur langue. Non seulement, le roumain et le romanche sont les deux seules langues à se réclamer directement de l'héritage de Rome jusque dans leur non, mais ce sont aussi les deux seules langues, à ma connaissance, ou "église" se traduit par un mot issu de basilica plutôt que par un mot issu d'ecclesia (les deux substantifs étant d'ailleurs des mots grecs, βασιλικά οἰκία et εκκλησία, latinisés par la suite): là où le reste de la latinité parle d'église, égllése en francoprovençal ORB, glèisa en languedocien, lïzà en auvergnat, chiesa en italien, iglesia en castillan, igreja en portugais, etc., et où les langues germaniques voisines ont aussi emprunté le même mot (Kirche en allemand, church en anglais, kerk en néerlandais), le romanche dit baselgia et le roumain biserica. Là où, dans toutes les autres langues de la famille, le latin albus a été supplanté par un adjectif germanique blank (d'où blanc en français, blanc en francoprovençal ORB, blanc en languedocien, blanch en auvergnat, bianco en italien, blanco en castillan, branco en portugais, etc.) qui voulait en fait dire "brillant, lumineux" (cf. anglais bright, allemand blank), le romanche continue à dire alv et le roumain alb. Là où la fête du cinquantième jour après Pâques est désignée par l'original grec (Pentecôte en français, Pentecouta en francoprovençal ORB, pentecotà en auvergnat, Pentecoste en italien, Pentecostés en castillan, Pentecostes en portugais, et d'ailleurs Pentecostes en latin, etc., tous translittérant le grec πεντηκοστή), terme repris par les langues germaniques voisines (allemand Pfingsten, anglais Pentecost), le romanche et le roumain me semblent bien être les seuls à traduire en néo-latin: Tschuncaisma et Cincizecime.
Nul ne m'a jamais donné une explication de ces similitudes entre deux langues latines séparées l'une de l'autre pour un océan germanique et une île magyare, alors que le romanche n'a pas ces similitudes avec les langues latines dont il est géographiquement le plus proche (francoprovençal, ladin des Dolomites, français, italien, etc.) Elles sont d'autant plus intéressantes que la seule existence du romanche à l'heure actuelle perpétue le souvenir de la famille des Victorides qui fit de l'évêché - alors orthodoxe - de Coire le gardien de l'identité culturelle des populations rhétiques. Les orthodoxes oecuménistes, avec leur récriture permanente de l'Histoire, devront là aussi effacer le fait qu'à l'époque carolingienne, on a à la fois changé la religion en introduisant le Filioque et fait de l'évêché de Coire un puissant facteur de germanisation. Et oui, amis oecuménistes, la thèse du professeur Romanidis et de ses épigones, cette thèse que vous trouvez si fantaisiste à propos des évêques orthodoxes romans que la monarchie carolingienne remplaçait par des fonctionnaires francs et filioquistes, vous en avez un exemple incontestable - et que donc vous passerez sous silence, comme d'habitude - dans les Grisons en 843 (cf. Manfred Grosser, adapté par Jean-Jacques Furer, Romanche Facts & Figures, publié en français - comme le titre ne l'indique pas - par la Lia Rumantscha, 2e édition, Coire 2004, p. 16).

Est-il besoin de préciser que les orthodoxes ne publient rien en romanche, ni d'ailleurs rien à destination des autochtones des Grisons en général, et que l'unique texte en romanche que j'ai jamais trouvé dans un recueil liturgique orthodoxe avait naturellement été recueilli par l'archimandrite Denis (Guillaume) le Traducteur dans son Evangéliaire polyglotte de Pâques?

Pour les personnes que la question du romanche intéresse, je me dois encore de signaler que la Lia Rumantscha (Ligue romanche), ainsi que l'association Pro Grigioni Italiano (les quatre vallées italophones - Val Mesolcina, Val Calanca, Val Bregaglia et Valposchiavo comptaient 13'947 habitants, soit 7,4% de la population des Grisons, en 2006 - cf. Vincenzo Todisco, Una finestra sul Grigioni italiano, Editions Lehrmittel Graubüden, Davos 2006, p. 23 -, et l'italien est langue officielle du canton depuis 1794), sont chaque année présentes au salon du livre de Genève afin de mettre à la disposition du public francophone des livres et des informations sur la situation de nos langues soeurs dans le canton des Grisons.

N.B.: Pour les traductions en auvergnat - une des langues latines les plus riches par son vocabulaire -, je me suis bien sûr référé à ce chef d'oeuvre de lexicologie et de dialectologie qu'est le Nouveau Dictionnaire général français-auvergnat du professeur Pierre Bonnaud, Editions Créer, Nonette 1999.

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