Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

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Messagepar Antoine » Jeu 27 Avr 2006 9:10

XB!

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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar Claude le Liseur » Mar 27 Sep 2016 22:52

Cadoudal a écrit:Passionnée par l'Histoire,voici deux sujets où informations et documents me manquent:
1-La genèse des résistants royalistes orthodoxes soutenant le roi Pierre 2 en exil et dont le chef est Draza Mihailovic.
Certain le monte au pinacle(cf.livre éditions Perrin,2001 ?),d'autres le noircissent(cf sites internet ,cf.propagande communiste de l'époque).
Qu'en est-il?

2-Lors de la Seconde guerre mondiale, les autorités catholiques auraient soutenu les extrémistes de Croatie(les Oustachis) alliés de L'Allemagne.Y-a-t'il eu massacre de Serbes?C'est ce que présente comme véridique le site:htpp//atheologie.hautefort.com.Cf archives 01.2006,article écrit le 26 Janvier 2006 mais sans référence.
Merci à tous ceux qui veulent bien me renseigner sur ces points.



Ce serait à mourir de rire si on ne parlait de choses si sérieuses.
J'ai acheté à Belgrade, à la librairie Zepter, un petit ouvrage en "croate" (ex-variante iékavienne de la désormais défunte langue serbo-croate qui s'obstine pourtant à exister) sur le camp de concentration oustachi de Jasenovac, publié en 2003... sous les auspices du ministère croate de la Culture: Nataša Mataušić, Jasenovac 1941-1945. Logor smrti i radni logor [Jasenovac 1941-1945. Camp de la mort et camp de travail], Biblioteka Kameni cvijet, Jasenovac-Zagreb 2003, 200 pages.

Bon, on était après la mort de Tuđman, il devait y avoir une certaine détente idéologique en Croatie, les sociaux-démocrates avaient chassé les néo-oustachis du pouvoir en 2000 (les Américains et les Allemands les y ont remis aujourd'hui), mais ce livre reflète quand même le point de vue officiel de l'État croate post-éclatement de la Yougoslavie.
Donc, d'après ce livre, qu'on ne saurait soupçonner de vouloir exagérer le nombre des victimes serbes de l'État indépendant de Croatie de 1941-1945, le nombre des morts du camp de Jasenovac et de son annexe de Stara Gradiška se serait élevé à 10'552 en 1941 (p. 59), 35'440 en 1942 (p. 76), 3'683 en 1943 (p. 81), 5'312 en 1944 (p. 85) et 3'279 en 1945 (p. 89), soit un total de 58'266 pendant les 44 mois d'existence du camp. Le livre (p. 122) cite aussi le mémorial en trois volumes publié par le musée des Victimes du Génocide de Belgrade en 1997, qui estimait le nombre de victimes du camp de Jasenovac à 78'163, dont 47'123 Serbes, 10'521 Juifs, 6'281 Croates, 919 "Musulmans" (au sens yougoslave du terme) et 7'483 "autres" (je suppose d'ethnie non identifiée). On constate donc que, s'agissant de Jasenovac et Stara Gradiška, l'estimation croate (58'266 décès) et l'estimation serbe (78'163) ne présentent pas une énorme divergence. Si l'on applique à l'estimation croate la répartition entre les ethnies retenues par l'estimation serbe (soit 60% de Serbes parmi les victimes), on arrive à un minimum absolu de 35'000 victimes serbes, reconnues par l'État croate sous les auspices duquel était publié ce livre, pour le seul complexe concentrationnaire de Jasenovac, c'est-à-dire sans tenir compte des villages entiers qui ont été exterminés, des "schismatiques" jetés du haut des falaises à l'appel des bons pères franciscains de Bosnie (dont les successeurs se sont montrés rebelles à leur propre évêque en organisant la mystification mariale de Medjugorje) et d'ailleurs, etc., les victimes du camp ne représentant qu'une petite fraction des victimes serbes. (Même pour les Juifs, qui n'habitaient pas dans des villages qu'un détachement oustachi pouvait anéantir en une journée, même pour les Juifs qui étaient donc plus promis à la mort au camp, Jasenovac ne représente qu'une minorité des victimes, sachant qu'à peu près 30'000 des 40'000 Juifs de l'État indépendant de Croatie n'ont pas survécu au régime oustachi.) Mais en tout cas, peu importe qu'il y ait eu 35'000, 47'000 ou 60'000 chrétiens orthodoxes tués à Jasenovac en haine de leur foi, la seule chose qui importe, devant l'énormité de l'impudence de Bérangère- "Cadoudal" et du triste sire Finkielkraut, dont l'élection n'ajoute qu'un peu plus de ridicule à l'Académie française, c'est qu'en 2003 une publication officielle croate reconnaissait près de 60'000 victimes, en majorité serbes, pour le seul complexe concentrationnaire de Jasenovac... et qu'en 2006, nous avions droit à la visite de Bérangère - "Cadoudal", la bouche en cul de poule, venant nous poser sur un ton faussement naïf et réellement méprisant, la question: "Y-a-t'il eu massacre de Serbes ?", niant donc des faits que la République de Croatie elle-même reconnaissait déjà, avant de nous balancer, face aux faits qui sont têtus, les ratiocinations de Finkielkraut et les délires de Mathilde Landecy.

Bref, encore plus nationaliste croate que les Croates eux-mêmes, niant des faits qui étaient affirmés dans un livre publié trois ans plus tôt sous les auspices du ministère croate de la Culture, on reconnaît l'extrême droite française dans toute sa splendeur, toujours en retard d'une guerre, et menant toujours les guerres des autres.
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Re:

Messagepar Claude le Liseur » Mar 27 Sep 2016 23:08

Claude le Liseur a écrit:
Pour continuer avec le sujet de Draža Mihailović, son mouvement ne s'est jamais qualifié d'orthodoxe. L'Orthodoxie est une réalité organique vécue chez ses fidèles, pas une idéologie. Il n'y avait pas plus de mouvement de résistance orthodoxe qu'il n'y a d'équivalent orthodoxe de la Démocratie dite chrétienne de Suisse ou d'Allemagne (puisque le modèle italien a sombré corps et biens...) Il s'agissait simplement de partisans qui continuaient la lutte contre les occupants de leur pays au nom du roi Pierre et du gouvernement en exil. Draža Mihailović lui-même était orthodoxe traditionnel et pratiquant, il avait des aumôniers et il faisait célébrer les offices dans le maquis, mais il avait aussi des officiers catholiques romains (par exemple Zvonimir Vučković) et je pense qu'il devait aussi y avoir des musulmans.
Je dirais plutôt que c'était les partisans de Tito qui se distinguaient par leur athéisme et leur foi communiste et qui étaient un bloc monolithique - comme les Oustachis, d'ailleurs.



Citons aussi le cas de Božo Lakić, né à Kosora en 1919, Croate horrifié par les crimes oustachis. Il s'enfuit au moment de sa mobilisation dans l'armée du régime de Pavelić et rejoint une unité tchetnik, déclarant: "Mes frères, j'ai honte d'être croate quand je vois les crimes sanguinaires oustachis. Je suis venu pour me battre à vos côtés contre ces égorgeurs sataniques. Voici mon fusil, tuez-moi avec lui, ou acceptez-moi comme frère, combattant à vos côtés". Il deviendra commandant d'un détachement de la brigade tchetnik de Cetinje, commandée par un autre tchetnik croate, Jankov. Après la guerre, il parvint à émigrer aux USA. Mort en 1978 à Milwaukee et enterré selon le rite catholique romain (cf. Miroslav Samardjic, Le royaume de Yougoslavie dans la Seconde Guerre mondiale, édition bilingue français / anglais, Pogledi, Kragujevac 2013, p. 33).

D'après Jean-Christophe Buisson, le premier groupe de tchetniks rassemblés autour de Draža Mihailović, le premier groupe qui choisit de reprendre la lutte le 9 mai 1941 dans la montagne de Ravna Gora, le premier groupe de résistance armée en Europe occupée, comprenait 7 officiers et 24 soldats, dont 22 Serbes, 6 Macédoniens, 2 Croates et 1 Juif (Jean-Christophe Buisson, Histoire de Belgrade, Tempus n° 481, Perrin, Paris 2013, p. 232).
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar Claude le Liseur » Mar 27 Sep 2016 23:12

Claude le Liseur a écrit:Donc, d'après ce livre, qu'on ne saurait soupçonner de vouloir exagérer le nombre des victimes serbes de l'État indépendant de Croatie de 1941-1945, le nombre des morts du camp de Jasenovac et de son annexe de Stara Gradiška se serait élevé à 10'552 en 1941 (p. 59), 35'440 en 1942 (p. 76), 3'683 en 1943 (p. 81), 5'312 en 1944 (p. 85) et 3'279 en 1945 (p. 89), soit un total de 58'266 pendant les 44 mois d'existence du camp. Le livre (p. 122) cite aussi le mémorial en trois volumes publié par le musée des Victimes du Génocide de Belgrade en 1997, qui estimait le nombre de victimes du camp de Jasenovac à 78'163, dont 47'123 Serbes, 10'521 Juifs, 6'281 Croates, 919 "Musulmans" (au sens yougoslave du terme) et 7'483 "autres"


Les chiffres publiés à Belgrade en 1997 ne concernent que les victimes enregistrées. Or, comme nous savons, il y avait des déportés à Jasenovac qui n'étaient pas enregistrés. Le chiffre réel des victimes de ce camp doit donc se situer aux alentours de 100'000 morts.
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar J-Gabriel » Mer 28 Sep 2016 13:53

Claude le Liseur a écrit:
Les chiffres publiés à Belgrade en 1997 ne concernent que les victimes enregistrées. Or, comme nous savons, il y avait des déportés à Jasenovac qui n'étaient pas enregistrés. Le chiffre réel des victimes de ce camp doit donc se situer aux alentours de 100'000 morts.


Sans compter aussi toutes victimes des conversions forcées au catholicisme-romain, et pour les survivants des ces conversions ( Vous avez sauvé vos âmes, mais vos corps nous appartiennent réf. à votre message du 28 Mars 2006 à 20:36) on peut faire remarquer que les victimes gardaient leurs noms de familles. Et il y a des noms de familles qui sont typiquement serbes, que les descendants ont gardé.

Pendant les Jeux olympiques de 2016 à Rio il y a eu un match de basket entre la Serbie et la Croatie et on a pu voir cette image : Image


En rouge le Serbe et en blanc le Croate...
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar Claude le Liseur » Mer 28 Sep 2016 22:30

Pour compléter mon message d'hier, et pour achever la défaite totale de Cadoudal et des ultramontains français embarqués dans leur dérisoire croisade pro-oustachie et pro-Stepinac (mais il est vrai qu'il y a moins de risque à cracher son venin sur les orthodoxes qu'à s'en prendre à ceux qui égorgent en Normandie), il semble que les autorités croates aient fini par se rallier, en 2013 (donc dix ans après la parution du livre que je citais hier), aux chiffres serbes de 1997.

En effet, selon le site Internet du musée de Jasenovac (un site croate donc), le nombre des victimes du camp identifiées au mois de mars 2013 (on ne sait bien sûr rien sur les milliers de déportés qui ne furent pas enregistrés à leur arrivée au camp) s'élevait à 83'145, dont 39'570 hommes adultes, 23'474 femmes adultes et 20'101 enfants de moins de 14 ans.Source: http://www.jusp-jasenovac.hr/default.aspx?sid=6711


Par ethnie: 47'627 Serbes, 16'173 Tsiganes, 13'116 Juifs (plus du quart de la population juive du NDH!), 4'255 Croates (moins que selon les estimations serbes...), 1'128 Musulmans, 266 Slovènes (probablement des résistants), 114 Tchèques, 106 Slovaques, 64 Ukrainiens, 44 Monténégrins, 27 Magyars, 19 Italiens, 18 Russes, 10 Ruthènes, 10 Allemands (probablement des antinazis), 9 Polonais, 1 Albanais, 1 Autrichien, 1 Géorgien, 1 Roumain et 155 d'ethnie non identifiée. On voit aussi la différence entre le génocide mené à l'égard des Serbes, des Tsiganes et des Juifs et l'extermination des opposants au nouvel ordre clérico-oustachi s'agissant des autres ethnies: en effet, il y a beaucoup d'enfants de moins de 14 ans parmi les victimes serbes (12'683), tziganes (5'608) et juives (1'601), et pratiquement pas parmi les autres (140 enfants croates, 52 enfants musulmans, 17 d'autres ethnies). Donc, très clairement, il s'agissait de faire disparaître les Serbes orthodoxes, les Juifs et les Roms en tant que groupes humains, et de faire régner la terreur à l'égard des opposants dans les autres groupes ethniques.

La répartition des morts par année est instructive. S'agissant des Serbes, des Juifs et des Tziganes, l'extermination est pratiquement achevée au 31 décembre 1942. En effet, les victimes serbes sont au nombre de 4'748 en 1941, 34'092 en 1942, puis les chiffres tombent à 2'345 en 1943, 4'700 en 1944 et 1'332 en 1945 (plus 410 dont la date de décès n'est pas connue). En revanche, pour les Croates (il s'agit là d'opposants politiques), le paroxysme est atteint en 1945: 1'530 morts, soit un tiers du total, ce qui indique bien que, dans la précipitation, les Oustachis liquident avant la libération du camp des détenus qu'ils auraient peut-être exploités encore quelques mois de plus.

Le musée de Jasenovac indique lui-même que la liste n'est pas complète et que le travail continue.

Pour l'année 1942, on arrive à 56'369 décès identifiés; cela fait tout de même plus de 150 morts chaque jour.

Mais cela n'empêchera pas les Finkielkraut et les Bérangère "Cadoudal" de continuer à venir nous demander: vous êtes sûrs qu'on a tué des Serbes?
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Re:

Messagepar Claude le Liseur » Mer 28 Sep 2016 23:08

Claude le Liseur a écrit:[
Et pour tenir ma promesse, voici les noms des TROIS seuls justes qui, dans le clergé catholique romain croate, se sont opposés à la politique d'extermination de Pavelić:

-Mgr Mišić, l'archevêque de Mostar, condamna les massacres dans sa lettre pastorale du 30 juin 1941. A ma connaissance, il n'est toujours pas question de le béatifier, lui...

-Le R.P. Lončar, prêtre à Zagreb, fit le 23 août 1941 un sermon sur le thème "Tu ne tueras point". En vertu des lois quelque peu étonnantes de l'Etat indépendant de Croatie, cela lui valut d'être condamné à mort, sentence commuée en prison à vie.

-Le 10 avril 1942, le R.P. Franjo Rihar, curé de Gornja Stubica, refusa de chanter le Te Deum pour l'anniversaire de la création de l'Etat indépendant de Croatie. Il fut condamné le 18 avril 1942 à trois ans de déportation à Jasenovac.




D'après le site Internet du musée de Jasenovac, le R.P. Rihar était Slovène, et non Croate. Il a été tué à Jasenovac le 18 octobre 1942 http://www.jusp-jasenovac.hr/Default.aspx?sid=7098 .

Le même site Internet indique que les condamnés à trois ans de déportation étaient en principe tués dès leur arrivée au camp, sans être enregistrés.
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Re:

Messagepar Claude le Liseur » Sam 03 Déc 2016 1:32

Jean-Louis Palierne a écrit:Sur ce sujet voici un extrait d'un texte de M. Bosko BOJOVIC, professeur à l'2cole des Hautes Études (Sciences religieuses) :

La corrélation entre religion et nationalisme dans l’Est, et notamment dans le Sud-Est européen, eut une importante incidence sur l’attitude antireligieuse du parti communiste yougoslave, même si un certain pragmatisme fut pratiqué avant la guerre et surtout durant le conflit, ainsi qu’au cours des premières années qui suivirent, afin d’attirer une partie des couches pauvres de la population. De nombreux clercs catholiques (surtout slovènes ) et encore plus orthodoxes avaient cependant pris part à la résistance communiste ; les prêtres portaient un signe de croix inséré sur l’étoile rouge des partisans, ainsi que sur le brassard porté au bras droit ; les clercs islamique le portaient avec le croissant ; des préposés à la religion étaient attachés aux unités de combat. Fin 1942 la résistance communiste disposait de 7 préposés orthodoxes et deux musulmans. Ces clercs et fonctionnaires avaient pour charge l’enseignement religieux, les registres d’état civil. Les Commissions des affaires religieuses furent créées à partir du février 1944 (en Slovénie). Le Comité national yougoslave de libération promulgua le 13 mai 1944 un mot d’ordre préconisant le libre choix du parent quant à l’enseignement religieux. Fin 1944 Tito critique publiquement le chef du Parti communiste croate Hebrang qui avait décrété un catéchisme obligatoire en Croatie.
Socialiste catholique slovène, représentant des catholiques au sein de la résistance communiste, Eduard Kozbek fut dépêché au Vatican en août-septembre 1944, afin d’obtenir pour le gouvernement issu de la Résistance une reconnaissance de la part du Saint Siège. À l’occasion de cette mission diplomatique Tito émit certaines réserves quant aux droits de l’Église catholique qu’il accusait d’erreurs graves à l’égard du peuple yougoslave.


Un des éléments de la stratégie religieuse de Tito fut de chercher, tout au moins dans un premier temps, l'alliance de prêtres "de base" contre la "despotocratie" épiscopale. Cette stratégie n'est pas sans rappeler celle des bolcheviks avec l'Église rénovée” en Russie. Elle eut un temps de succès.


Avec le recul du temps, on ne peut que constater que l'agression d'innombrables pays par l'Allemagne, l'Italie et le Japon entre 1937 et 1942 a été la deuxième plus grande chance du communisme, après la déliquescence inattendue du pouvoir impérial, puis républicain, dans la Russie de 1917. Sur les cinq Etats communistes qui subsistent encore sur la planète (Chine, Corée du Nord, Cuba, Laos et Vietnam), trois sont directement issus de la confrontation entre l'Axe et l'Union soviétique après la rupture du pacte germano-soviétique en 1941. Même en écartant les pays qui furent occupés et soviétisés par l'Armée rouge en 1944-1945, le masque du nationalisme et de la résistance à l'envahisseur porté par le mouvement communiste dans les différents pays envahis par l'Axe a permis aux communistes de sortir de la marginalité dans des pays aussi variés que la France, le Vietnam, la Grèce, la Yougoslavie ou l'Italie. Le mouvement communiste international avait su tirer la leçon de ses échecs: vaincu par le nationalisme en Finlande en 1918, en Pologne en 1920 ou en Espagne en 1936, il devait se grimer en nationalisme pour faire de nouvelles conquêtes. Qui se souvient que le paravent du Parti communiste français dans la Résistance s'appelait le Front national? "Front", cela donne l'idée d'un large rassemblement, et "national", cela permet de gommer l'internationalisme marxiste au profit de la lutte de libération nationale (autre définition du nationalisme).

Cette stratégie n'a échoué qu'en Pologne, où les communistes restaient considérés comme de simples agents soviétiques, et où l'immense majorité de la population soutenait la Résistance anticommuniste, fidèle au gouvernement en exil de Londres, de l'AK, et dans les monarchies d'Europe du Nord-Ouest, et en particulier dans les pays où le monarque avait pris lui-même la tête de la Résistance (Pays-Bas, Norvège et, dans une moindre mesure, Danemark), de telle sorte que les PC locaux n'ont pas pu tirer un capital électoral durable de leur participation à la lutte contre l'occupant - ils ne faisaient pas le poids face au prestige du roi de Danemark ou de la reine des Pays-Bas. Au Danemark, le PC réunit péniblement 12,5% des voix aux élections législatives de 1945, mais, dès 1947, il retombe à 6,8% et il disparaît du Folketing en 1960 avec 1,1% des suffrages exprimés. Parcours similaires aux Pays-Bas, où le PC local obtient 10,6% des suffrages exprimés en 1946 pour retomber à 7,7% en 1948 et terminer à 1,8% lors de sa dernière participation à des élections législatives en 1983, et en Norvège, où le PC local plafonne à 11,9% en 1945 et disparaît du Storting dès 1949 avec seulement 5,8% et de terminer à 0,2% en 1985 lors de sa dernière participation à des élections législatives. Même en Belgique, où le rôle du roi pendant l'occupation allemande donnait lieu à discussion, le PC atteint 12,7% en 1946 avant de retomber à 7,5% en 1949 et de disparaître du Parlement en 1985 avec 1,2%.

En revanche, dans de nombreux pays, l'expérience douloureuse de l'occupation allemande, italienne ou japonaise a provoqué une radicalisation des masses qui a soit contribué à la prise du pouvoir par les communistes (Albanie, Vietnam, Yougoslavie, et dans une moindre mesure, Chine), soit donné aux communistes un poids dont ils n'auraient même pas pu rêvé avant guerre et qui leur a permis d'empoisonner la vie politique, économique et sociale pratiquement jusqu'à la fin de l'Union soviétique (France, Grèce, Italie).

Tout ceci explique que, dans le cadre de la tactique de "front national" et sous le masque de la lutte de libération nationale, les communistes grecs (ou plutôt leur paravent, l'EAM / ELAS ) ont dû, à l'instar des communistes yougoslaves décrits par Boško Bojović, caresser le clergé dans le sens du poil... avant de l'égorger quelques années plus tard, quand la phase de guerre civile avait succédé à celle de la guerre contre l'occupant.

Mark Mazower, dans son livre désormais classique sur la Grèce sous l'occupation allemande, décrit cette comédie sinistre, sans trop d'esprit critique, compte tenu de ses sympathies de gauche:


L'attitude de l'ELAS face à la religion montre bien à quel point les valeurs traditionnelles grecques l'emportaient sur le dogme marxiste au sein de l'organisation. Lors d'une visite dans la ville d'Egion en 1943, un officier de l'EAM surnommé "Cassandre" a commencé par solliciter la bénédiction de l'évêque local. Les deux hommes ont reconnu que l'orthodoxie et le communisme présentent de nombreux points communs, et l'évêque a demandé à "Cassandre" de ne pas oublier l'Eglise et ses besoins.
Parmi les nombreux prêtres engagés dans la résistance, il y avait "Papa-anypomonos" (Père Impatient), un pope âgé de trente ans qui avait fui dans la montagne et s'était joint à l'ELAS quand les Italiens eurent essayé de l'arrêter en début 1943. "Papacoumbouras" (Père Flingueur) avait longtemps été aux côtés d'Aris avant d'être capturé et exécuté par l'EDES. L'ecclésiastique sans doute le plus célèbre parmi ceux qui ont soutenu l'ELAS était le très mondain métropolite Ioachim de Cozani, qui ne perdait jamais une occasion de donner libre cours à son exaltation révolutionnaire. Le sermon qu'il prononça en église en 1944, le jour de la fête nationale (25 mars) devant une foule de hauts responsables de l'ELAS est caractéristique. Voici ce qu'en disait un officier américain qui avait assisté à la messe: "C'était de la pure propagande à bon marché; je ne m'y attendais pas de la part d'un vieillard aussi vénérable et distingué que lui."
En fait, ce n'est pas les communistes mais leurs alliés sociaux-démocrates qui firent les propositions les plus radicales concernant les relations entre le futur Etat grec et l'Eglise. Il n'est sans doute pas surprenant que ces petits "partis" - composés essentiellement d'intellectuels athéniens - n'aient pas réussi à prendre pied en Grèce libre. Soucieux de conserver leurs appuis dans la population rurale, les communistes jugeaient leur athéisme trop dangereux pour y adhérer. Aris, par exemple, a toujours souligné l'importance de l'Eglise, et il n'était pas le seul. De nombreux prêtres participaient aux défilés de la résistance; après tout, ils appartenaient au même milieu social que la plupart des andartes."


(Mark Mazower [traduit de l'"américain" par Charalampos Orfanos], Dans la Grèce d'Hitler, collection Tempus n° 460, Perrin, Paris 2012, pp. 476 s.)
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar Claude le Liseur » Sam 03 Déc 2016 1:50

Pour mémoire:

EAM = Εθνικό Απελευθερωτικό Μέτωπο (Front de libération nationale) : mouvement de résistance, paravent du parti communiste grec KKE Κομμουνιστικό Κόμμα Ελλάδας, avec naturellement l'utilisation de beaucoup de figures non-communistes, "idiots utiles" ou "compagnons de route" (équivalent du Front national par rapport au PCF dans la France de 1944).

ELAS = Ελληνικός Λαϊκός Απελευθερωτικός Στρατός (Armée de libération populaire grecque): bras armé de l'EAM (équivalent des FTP dans la France de 1944).

EDES = Εθνικός Δημοκρατικός Ελληνικός Σύνδεσμος (Ligue nationale républicaine de Grèce): mouvement de résistance anticommuniste (pourrait rappeler l'Armée secrète ou l'Organisation de résistance de l'Armée dans la France de 1944, mais en en beaucoup plus anticommuniste, ou les tchetniks yougoslaves, mais sans le royalisme). L'apparence extérieure de son chef, Napoléon Zervas, n'était pas sans rappeler celle de Draža Mihailović.
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar Claude le Liseur » Sam 03 Déc 2016 16:34

Claude le Liseur a écrit:Pour mémoire:

EAM = Εθνικό Απελευθερωτικό Μέτωπο (Front de libération nationale) : mouvement de résistance, paravent du parti communiste grec KKE Κομμουνιστικό Κόμμα Ελλάδας, avec naturellement l'utilisation de beaucoup de figures non-communistes, "idiots utiles" ou "compagnons de route" (équivalent du Front national par rapport au PCF dans la France de 1944).

ELAS = Ελληνικός Λαϊκός Απελευθερωτικός Στρατός (Armée de libération populaire grecque): bras armé de l'EAM (équivalent des FTP dans la France de 1944).

EDES = Εθνικός Δημοκρατικός Ελληνικός Σύνδεσμος (Ligue nationale républicaine de Grèce): mouvement de résistance anticommuniste (pourrait rappeler l'Armée secrète ou l'Organisation de résistance de l'Armée dans la France de 1944, mais en en beaucoup plus anticommuniste, ou les tchetniks yougoslaves, mais sans le royalisme). L'apparence extérieure de son chef, Napoléon Zervas, n'était pas sans rappeler celle de Draža Mihailović.



Dans la liste des abréviations, j'oubliais AK = Armia Krajowa (l'Armée nationale), la Résistance anticommuniste en Pologne, 400'000 combattants dès fin 1943, de loin le plus grand mouvement de Résistance en Europe occupée. La Résistance communiste en Pologne, Armia Ludowa (l'Armée du Peuple), en revendiquait 30'000, dans ses rêves...

Est-il besoin de rappeler que la Résistance en Pologne (AK et AL), en Yougoslavie (tchetniks de Mihailović et partisans de Tito) et en Grèce (EAM/ELAS et EDES) avaient atteint un degré d'influence, une capacité militaire et un soutien populaire qui réduisent à l'état d'anecdote les mouvements de résistance des pays d'Europe occidentale?
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar Claude le Liseur » Sam 03 Déc 2016 16:53

Et puis encore une remarque à propos des Bérangère "Cadoudal" et des Alain Finkielkraut (ou faut-il dire Finkiel-Croate) et autres laudateurs délirants du NDH croate, du génocide des Serbes par les Oustachis et du Poglavnik Ante Pavelić.

On a bien compris que les victimes serbes des Oustachis, n'étant pas de votre confession, ne suscitent en vous aucune compassion et que, chez vous, tout sentiment humanitaire se limite à ce de votre tribu.

Mais votre héros Pavelić a quand même été condamné à mort par contumace par la Cour d'assises des Bouches-du-Rhône en février 1936 pour avoir planifié l'assassinat du roi Alexandre de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou le 9 octobre 1934, comme vous le rappellera l'article ci-dessous de Frédéric Monier dans le numéro 240 de la revue Le Mouvement social.

https://www.cairn.info/revue-le-mouveme ... ge-105.htm

On a compris que les Bérangère "Cadoudal" et les Finkielkraut ne risquent guère de s'émouvoir de l'assassinat du roi de Yougoslavie, mais force est de constater que celui d'un ministre français en exercice n'entame pas plus leur admiration pour le NDH, la Grande Croatie par le génocide, les Oustachis, le Poglavnik et son conseiller spirituel Stepinac et leurs héritiers spirituels aujourd'hui au pouvoir à Zagreb. Faut-il considérer que, semblable aux communistes des années 1950 qui ne voulaient avoir d'autre patrie que l'Union soviétique, leur rêve d'une Europe dominée par la Papauté les amène à renier leur nationalité et à considérer leur pays comme une résidence secondaire?

Pour ma part,je rappelle à tous les citoyens français qui se souviennent encore d'avoir un pays qu'Ante Pavelić n'est pas seulement un tueur de Serbes, mais aussi l'assassin d'un ministre français, condamné comme tel par les tribunaux français.
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar Claude le Liseur » Sam 03 Déc 2016 16:56

Sur Dailymotion, un intéressant documentaire de la chaîne Toute l'Histoire sur les Oustachis et le sinistre bilan de l'Etat indépendant de Croatie:

http://www.dailymotion.com/video/x180805

Le documentaire retient un chiffre de 300'000 morts pour le camp de Jasenovac.

L'académicien Finkielkraut se donnera sans doute beaucoup de peine pour nous expliquer que toutes les images et tous les témoignages du documentaire sont des faux.
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar Claude le Liseur » Sam 03 Déc 2016 17:47

Claude le Liseur a écrit:Sur Dailymotion, un intéressant documentaire de la chaîne Toute l'Histoire sur les Oustachis et le sinistre bilan de l'Etat indépendant de Croatie:

http://www.dailymotion.com/video/x180805

Le documentaire retient un chiffre de 300'000 morts pour le camp de Jasenovac.

L'académicien Finkielkraut se donnera sans doute beaucoup de peine pour nous expliquer que toutes les images et tous les témoignages du documentaire sont des faux.


Profitez vite du documentaire avant qu'il ne soit interdit comme contraire à la vérité papale: à la 31e minute, le documentaire fait référence à la révélation par le Département du Trésor étasunien que le Vatican conservait encore en 1998 l'équivalent de CHF 200 millions de valeurs volées par les Oustachis aux Serbes et aux Juifs.
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Messagepar Claude le Liseur » Sam 03 Déc 2016 17:51

A la 37e minute du documentaire, je vous recommande l'interview surréaliste par la télévision argentine du criminel croate Dinko Šakić, un des commandants de Jasenovac, l'homme qui a successivement affirmé qu'il regrettait de ne pas avoir tué plus de Serbes à Jasenovac, puis que personne n'avait été tué à Jasenovac...
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