Prémonitions des philosophes grecs sur l'arrivée du Christ

Échangez vos idées librement ici

Modérateur : Auteurs

Claude le Liseur
Messages : 4201
Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Message par Claude le Liseur »

lecteur Claude a écrit :
hilaire a écrit :Christ est ressuscité !

Cher Vincenzo, lorsque vous dites :

"Ne jamais raconter de bobards" ... j'ai pensé que c'était bien trouvé pour un forum ...

vous voulez dire quoi exactement ?

parce que votre traduction est somme toute assez approximative.
A part le fait que je ne vois pas le rapport entre le message de Vincenzo et le sujet du fil (prémonitions des philosophes grecs à propos du Christ), la traduction qui nous est proposée est plus qu'approximative. Elle est erronée.

D'abord parce que la traduction de l'anglais vers le français est fausse. "Bobards", en anglais, se dit tall stories; j'aurais encore compris une traduction par "ne pas raconter de bobards" s'il s'était agi d'un "not to tell lies". Mais il est question de "not to falsifiy their word". "My word", c'est "ma parole"; la traduction correcte, ce serait "ne pas faire de faux serments", ou "tenir sa parole", ou "tenir ses engagements", en aucun cas "ne pas raconter des bobards".

Ensuite, ce texte peut difficilement être compris comme un témoignage de Pline en faveur des chrétiens. Il s'agit d'un extrait de la lettre de Pline, alors gouverneur de Bithynie, à l'empereur Trajan, où Pline rapporte les déclarations faites par des chrétiens arrêtés et confirmées sous la torture par deux filles esclaves qui étaient probablement des diaconesses. C'est à cette lettre que Trajan a répondu par un célèbre rescrit déclarant que le christianisme resterait religion illicite, mais que l'on ne le pourchasserait pas activement.

Enfin et surtout, c'est bien la première fois que je vois Pline traduit vers le français à partir de l'anglais. D'abord, il est absurde de traduire un auteur latin en français à partir de l'anglais. Ensuite, les traductions au carré comprennent toujours un risque d'erreur... au carré. Enfin, je me méfie des traductions anglaises. Quand j'étais enfant et que je lisais le petit livre illustré de la collection Ladybird Books sur Rome (Great Civilisations Rome, de Clarence Greig, illustrations de Jorge Nunez, Ladybird Books, Loughborough 1974 - publié un an avant ma naissance mais qu'on m'a offert quand j'avais dix ou onze ans - p. 40), ce passage de Pline était reproduit dans une traduction où on mentionnait que les deux filles esclaves interrogées étaient des "Christian priestesses", des prêtresses chrétiennes (sic), tout simplement parce que le traducteur était probablement un anglican ou un protestant favorable à l'ordination des femmes...
Je suis quand même allé chercher le texte latin pour vérifier la traduction anglaise. Je n'ai pas eu à chercher trop loin, car le texte latin est reproduit sur internet à l'adresse http://www.educnet.education.fr/musagor ... textes.htm ; je rappelle encore une fois qu'il ne s'agit pas de l'opinion de Pline, mais d'un rapport que le fonctionnaire Pline fait à son supérieur où il reproduit des déclarations faites sous la torture. Voici le passage pertinent de cette lettre de Pline (Lettres,X, 96):

Affirmabant autem hanc fuisse summam uel culpae suae uel erroris, quod essent soliti stato die ante lucem conuenire, carmenque Christo quasi deo dicere secum inuicem seque sacramento non in scelus aliquod obstringere, sed ne furta ne latrocinia ne adulteria committerent, ne fidem fallerent, ne depositum appellati abnegarent. Quibus peractis morem sibi discedendi fuisse rursusque coeundi ad capiendum cibum, promiscuum tamen et innoxium; quod ipsum facere desisse post edictum meum, quo secundum mandata tua hetaerias esse uetueram. Quo magis necessarium credidi ex duabus ancillis, quae ministrae dicebantur, quid esset ueri, et per tormenta quaerere. Nihil aliud inueni quam superstitionem prauam et immodicam.

J'ai souligné le passage qui est traduit en anglais dans le texte que nous a rapporté Vincenzo. On notera que cette traduction anglaise coupe le "affirmabant autem", de telle sorte que le lecteur ne peut que croire que Pline rapporte ce qu'il a vu, alors qu'il rapporte le témoignage d'autrui (des chrétiens inculpés, dont les déclarations seront confirmées par celles des deux ancillae dont il est question à la fin). En clair, par ce seul choix de présentation, cette traduction anglaise me semble relever d'une subtile désinformation.

On notera au passage que Pline les qualifie de ministrae, c'est-à-dire de servantes (du culte), c'est-à-dire de diaconnesses; s'il avait voulu parler de prêtres, il aurait utilisé un mot comme sacerdotes ou antistitae. On voit à quel point la traduction anglaise publiée dans le livre pour enfants de la collection Ladybird cité plus haut sollicitait le texte latin pour faire accroire qu'il y aurait eu, à un moment ou à un autre, un sacerdoce des femmes dans l'Eglise.

Enfin, chacun peut constater que le mot latin est bien "sacramentum", c'est-à-dire le serment. Sur ce point, la traduction anglaise est donc bien correcte, et c'est la traduction de l'anglais vers le français par Vincenzo qui est fausse.

La phrase veut ainsi dire "ils s'engagaient à respecter leur serment", pas "à ne jamais raconter de bobards". Ce n'est pas la même chose, et ce n'est pas si bien trouvé pour un forum, internet n'étant pas le lieu des grands engagements solennels. D'autant plus que, si l'on peut toujours lui dire la vérité, je vois mal comment on peut faire un serment à un pseudo sur un forum...
Je me permets de revenir sur l'attitude du site internet anglophone d'où on a extrait cette citation de Pline pour l'envoyer à Vincenzo. C'est un exemple de désinformation et de ce que nous ne devons jamais faire dans la défense de la foi.

Cette page en anglais prétend donner des preuves (evidence) tirées d'auteurs antiques, païens ou juifs, à propos du christianisme. On reproduit donc un passage tronqué de la lettre de Pline, qui laisse supposer que Pline a appris des chrétiens que ceux-ci prêtaient le serment de ne jamais mentir, etc., etc., bref que des choses positives. Le lecteur qui n'a pas accès à la source originale ne peut qu'en retirer l'impression que Pline avait une opinion positive des chrétiens.

Or, si nous nous reportons à ce que Pline a vraiment écrit, que dit-il comme opinion personnelle - et non opinion rapportée - à propos des chrétiens:

Nihil aliud inueni quam superstitionem prauam et immodicam.
Je n'ai rien trouvé d'autre qu'une superstition ridicule et excessive.

Donc, on voit bien que Pline le Jeune ne tenait nos pères dans la foi que dans une toute petite estime. Le terme de "supersition" ne doit pas nous surprendre: le paganisme romain était arrivé en bout de course, donc il est probable que Pline était en fait sceptique et que la ferveur des chrétiens le choquaient. (Ce n'est pas le paganisme romain qui a persécuté le christianisme. C'est l'Etat. Quand Dioclétien ou Julien l'Apostat ont voulu insuffler une nouvelle vie au paganisme, ils n'ont pu le faire que sous la forme d'une caricature de l'Eglise. On notera au passage que, là où le christianisme s'est trouvé confronté à un paganisme encore vivant, mais qui n'était pas instrumentalisé par un pouvoir politique, dans l'Irlande du Ve siècle ou la Scandinavie du Xe, la conversion s'est fait pratiquement sans martyrs.)

Pour revenir à Pline, on voit bien le danger des textes tronqués comme celui qui est reproduit sur le site anglophone en question. Le chrétien qui aurait cette page comme seule information sur ce que Pline écrivait à propos des chrétiens va avoir la tentation d'utiliser ce qui lui est présenté comme un témoignage personnel de Pline à des fins apologétiques: "d'ailleurs, cet illustre écrivain païen ne disait-il pas qu'il avait appris que les chrétiens s'engageaient à ne pas nier un dépôt reçu (et non pas "trahir une confidence lorsqu'ils seraient appelés à la délivrer", comme traduit Vincenzo); quel témoignage en faveur de la pureté de nos moeurs"... et il risquerait de se retrouver face à un contradicteur qui aurait vraiment lu le texte de Pline et qui pourrait lui rétorquer ce que Pline pensait personnellement de nos coreligionnaires.

Par conséquent, nous devons fuir à tout prix la désinformation et nous en tenir à la vérité. Tant pis pour nous, car il serait flatteur d'annexer Pline à notre cause; mais la vérité est qu'il ne nous appréciait pas. Alors, tenons-nous en à la vérité, même si elle ne nous arrange pas. Car la Vérité nous rendra libres (cf. Jn 8, 32).

N.B. : La traduction est un exercice difficile. Je me rends compte que, dans mon message de hier sur la lettre de Pline, j'ai fait mention des deux "filles esclaves" mises à la question pour obtenir confirmation des interrogatoires des citoyens arrêtés. Mais le texte latin dit ex duabus ancillis. Il parle bien de ancillae, pas de ancillulae. Je n'ai donc aucune raison de traduire par "filles esclaves" quand le texte latin dit "femmes esclaves". Pourquoi ai-je commis cette faute de traduction? Parce que j'ai lu ce texte pour la première fois dans la traduction anglaise des livres pour enfants de la collection Ladybird Books, où ancillae était traduit par slave girls. L'erreur du traducteur anglais s'est imprimée dans mon esprit jusqu'à aujourd'hui. Et c'est ainsi que les erreurs de traduction se perpétuent de traducteur en traducteur. Cela suffit peut-être à expliquer la suite d'erreurs qui ont abouti à l'invraisemblable traduction dite oecuménique du Notre Père dont nous avons souvent parlé sur le présent forum. Par rapport à ce texte de Pline, j'ai donc moi aussi été traduttore, traditore.

Vincenzo
Messages : 7
Inscription : ven. 28 avr. 2006 17:41

Message par Vincenzo »

Ecoutez, moi je suis assez flatté par les paroles de Pline.

Je trouve plus valeureux (et significatif) qu'un ennemi des chrétiens (qui était tout sauf un idiot) ait ainsi décelé et résumé les vertus des chrétiens.

V.

Claude le Liseur
Messages : 4201
Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Message par Claude le Liseur »

Vincenzo a écrit :Ecoutez, moi je suis assez flatté par les paroles de Pline.

Je trouve plus valeureux (et significatif) qu'un ennemi des chrétiens (qui était tout sauf un idiot) ait ainsi décelé et résumé les vertus des chrétiens.

V.

Par pitié, lisez le texte de Pline, ou alors prenez la peine de lire les deux messages auxquels vous répondez. Pline n'a rien décelé. Il rapporte à l'empereur Trajan les résultats d'un interrogatoire, et explique qu'il les a fait confirmer par un deuxième interrogatoire d'autres personnes, mais cette fois-ci sous la torture. Sa seule opinion personnelle, dans cette lettre, est la phrase que j'ai rapporté dans le message précédent.

Stephanopoulos
Messages : 269
Inscription : ven. 05 mars 2004 13:14
Localisation : Vaud, Suisse

Message par Stephanopoulos »

Après une recherche dans ma pile de magazines, j'ai trouvé un article assez intéressant sur l'hellénisme et le christianisme (en Orient, à Constantinople notamment). J'espère que ceci pourra enrichir quelque peu le sujet traité dans ce fil.

Article paru dans Les Cahiers de Science & Vie n°86 avril 2005, "Trésor d'Orient... les métamorphoses de Byzance", pp. 73-76.


Le savoir grec à l’aune du christianisme

Par Philippe Deschamps

Dès le VIe siècle, Byzance se pose en héritière de l’hellénisme. Mais la tâche est délicate, sinon périlleuse : comment concilier, sans se renier, la philosophie païenne avec la foi chrétienne?

L’héritage culturel de Byzance est triple. Si les Byzantins se sentent politiquement Romains, en ce sens que la ville et son administration se présentent comme la nouvelle Rome, ils sont aussi, par le langue et la culture, Grecs et héritiers directs des civilisations classique et hellénistique. Enfin, et peut-être avant tout autre chose, ils sont chrétiens. Tenter de comprendre la civilisation byzantine dans ses constantes suppose que l’on tienne compte de ces trois paramètres d’héritage et de leurs interactions, voire de leurs conflits. Des origines à la prise de Constantinople en 1453, il s’est toujours agi pour les byzantins de tenter de résoudre les antinomies engendrées par ce triple héritage. Conserver l’hellénisme grâce aux cadres administratifs de l’Empire tout en assurant la promotion du christianisme, c’est en cela qu’a consisté la synthèse byzantine. Mais on s’en doute, la chose n’était possible sans heurts, hésitations et retournements : la source hellénistique, en particulier la philosophie, étant considérée comme extérieure et radicalement étrangère au christianisme. Et c’est en examinant, brièvement, les rapports successifs que les élites constantinopolitaines ont entretenus avec les savoir grec que l’on peut le mieux appréhender la nature et la valeur de l’exception byzantine. Byzance a perpétué, sur une première période s’étalant de 395 à 610, de vieilles traditions au même titre que d’autres centres de l’hellénisme tels Alexandrie, Antioche, Gaza et Athènes. Le genre de l’épigramme en particulier est cultivé. et Agathias le Scholastique produit au VIe siècle des recueils, tel le Kyklos dans lequel épigrammes antiques et nouvelles se côtoient. La science alexandrine quand à elle trouve aussi une descendance dans les abrégés et florilèges, tel l’Ethnika d’Etienne de Byzance, la traité de l’astrolabe de Jean de Philoponos ou la Médecine d’Alexandre de Tralles. La musique semble connaître un développement plus original, avec Romanos le Mélode (VIe siècle) principalement, en s’éloignant de la simple reproduction du modèle antique, tout en conservant le système antique des intervalles. Lorsque, en 529, l’université d’Athènes est fermée, c’est tout naturellement Byzance à qu’il revient de préserver l’héritage de la philosophie païenne. Mais déjà, certains choix, ou certaines préférences se dessinent dans la référence à la philosophie grecque classique. Ainsi, comme en témoignent les œuvres de Jean de Philoponos et de Léontius de Byzance, le corpus aristotélicien offre une quantité d’outils très utiles et facilement applicables aux nouvelles questions suscitées par le christianisme.
La rhétorique et la logique du Sagirite se voient alors employées et christologiques, telle celle de la double nature du Christ. Le platonisme et le néo-platonisme, quant à eux, sont investis dans la défense de la foi. Les œuvres de l’Ecole de Gaza ainsi que celles de pseudo-Denys l’Aréopagite mettent ainsi Platon au service de la foi.

Une collecte frénétique

Les guerres, les crises politiques et théologiques qui secouent Byzance entre 610 et 823 ont considérablement freiné le développement littéraire. C’est une période qui est marquée pour l’essentiel par une littérature monastique et religieuse et les arguties interminables concernant les hérésies et le statut des images. C’est au sortir de cette période sombre, et à la suite de la réorganisation de l’Université sous Michel III, que Byzance connaît un renouveau littéraire qui s’accompagne d’un retour à l’antique corpus grec. Alain Ducellier (dans “ La Culture : conservatoire ou creuset?” in Constantinople 1054-1261) décrit cette renaissance : “On s’était alors lancé dans une collecte frénétique de tout ce qu’il pouvait rester, dans l’Empire, d’un patrimoine antique déjà partiellement mutilé ; puis on en avait copié avec ardeur tous les débris, sans trop s’interroger sur les pièges qu’ils tendraient aux chrétiens innocents.” Cette dernière précision annonce déjà l’ambiguïté profonde des relations byzantines à l’antique philosophie païenne. Le souci de sa conservation, plus que de sa perpétuation au demeurant, ne se départ pas d’une certaine méfiance à l’égard de cette pensée pré chrétienne, dont le paganisme pourrait bien susciter chez quelques esprits l’impiété. Si le patriarche Phôtios (820-891), grand érudit et acteur de cette redécouverte de la culture antique donne en sa bibliothèque une recension particulièrement riche et variée des ouvrages auquel il a eu accès, tous ces livres ne se retrouvent pas, loin s’en faut, dans les compilations, ouvrages accessibles à un public plus large et non aux seuls spécialistes. Pour ces abrégés de culture antique, un choix drastique est opéré et les œuvres classiques y sont christianisées. La grande œuvre encyclopédique, qui est initiée par Constantin VII Porphyrogénète (913-959), a bien pour but d’assurer une diffusion de la culture antique mais pour autant que cette culture n’entre pas en conflit avec la foi chrétienne. A la fin du Xe siècle, le travail de compilation et de résumés trouve dans la Souda une ultime synthèse. Ce grand dictionnaire sert de manuel destiné aux futurs fonctionnaires laïcs et ecclésiastiques, et il circonscrit la culture moyenne exigible pour pouvoir tenir le rang dans l’administration byzantine.
Et cette culture moyenne est particulièrement travaillée dans le sens d’une comptabilité maximale avec dogme chrétien. Il en résulte une certaine dénaturation du savoir grec authentique. Si bien que seuls quelques intellectuels isolés, non baignés de cette culture moyenne, ont encore accès aux sources originales dont quelques rares exemplaires sont encore conservés dans la bibliothèque du palais. L’élite byzantine cultivée est ainsi double : à côté d’une immense cohorte possédant un savoir passé au crible de l’Eglise, on trouve encore quelques savants qui parlent effectivement d’Aristote lorsqu’ils le citent.

Toujours sur le fil

En outre, la position du réel érudit, à l’égard des autorités ecclésiastiques et politiques, n’est pas nécessairement si simple. Un auteur tel Psellos (1018-1078, passionné par Platon, des néo-platoniciens ainsi que de rhétorique, savant universel incarnant presque à lui seul la renaissance de la philosophie byzantine et représentant l’ascension de la bourgeoisie lettrée, ce monument du XIe siècle donc, a vécu avec la menace toujours présente d’être accusé d’hérésie ou de paganisme. Et s’il a su éviter l’accusation, son plus célèbre disciple lui, n’y a pas échappé. Jean Italos en effet, parce qu’il cherchait, avec d’autres tels Michel Italikos ou Eustrate de Nicée, à interpréter le dogme à l’aide de la raison philosophique héritée de l’Antiquité, a été condamné par le synode. Pourtant au sein de l’Eglise elle-même certains puisent aux sources de la philosophie grecque. Ainsi le patriarche Jean Xiphilin (1010-1075), qui applique les savoirs antiques à l’étude du droit, mais en préservant toutefois les distances entre hellénisme et christianisme. Ainsi, non seulement n’est-il pas aisé d’accéder aux œuvres originales et de regarder au-delà des manuels destinés à formater la culture des élites byzantines, mais une telle aventure peut en plus s’averrer périlleuse.
Cette situation explique sans doute aussi la préférence accordée dans la classe intellectuelle de Byzance à Aristote plutôt qu’à Platon. Le premier, parce qu’il sépare plus radicalement les domaines respectifs du savoir et de la foi, parce qu’il offre aussi un véritable art du raisonnement et du discours, se prête plus facilement à une défense du dogme chrétien. C’est donc un “aristotélisme chrétien” issu d’une “tradition antique épurée” dit Alain Ducellier, qui trouve sa place et s’intègre au sein de la culture byzantine. C’est également ce formalisme aristotélicien qui règne dans les écoles de Constantinople.

La forme plus que le fond

L’école byzantine (voir encadré - ci-dessous), parce qu’elle est “conçue comme anti-chambre de l’emploi” , écrit Alain Ducellier, est un lieu “où la culture est de moins en moins appréciée pour elle-même”. Ce n’est pas tant en effet la culture, ou une authentique culture que l’école byzantine prodigue que les outils nécessaires, rhétoriques et linguistiques, aux charges administratives auxquels sont destinés les meilleurs élèves. Il importe avant tout, dans ces écoles, de manier le grec avec la plus grande dextérité possible. Le formalisme prend ainsi un tour caricatural aux XIe et XIIe siècles lorsque s’impose la nouvelle rhétorique, la schédographie consistant à montrer à propos de sujets stéréotypés et de thèmes éculés, des topos, l’étendue de son vocabulaire et à faire usage d’un maximum de raretés lexicales et d’exceptions grammaticales, Psellos et Anne Comnène, fille et hagiographe d’Alexis Ier, éprise de culture hellénistique authentique n’ont de cesse de vilipender cette forme d’exercices creux et vains. Anne Comnène y voit la marque d’un oubli volontaire, orchestré par l’Eglise, de l’héritage grec au profit d’une rhétorique puérile, d’une logorrhée mécaniquement agencée, qui n’a de grecque que la langue. La simple évocation de la schédographie, dit-elle, “lui met le cerveau en ébullition”.
En cette période des XIe et XIIe siècles, l’école est donc plus que jamais utilitaire, orientée vers les charges administratives. Elle est en outre de plus en plus tenue par des clercs, l’Eglise étant de plus en plus puissante pendant que l’Etat s’épuise dans les luttes incessante contre la conquête turque de l’Anatolie et les menaces latines. Toutefois, cette période est aussi celle à laquelle des esprits aussi brillants que Psellos peuvent émerger, en grande partie grâce au système scolaire. Peut-être peut-on même imaginer que la soif d’authenticité d’un Psellos aura été suscité par la médiocrité de l’enseignement. C’est aussi en ces siècles que, malgré tout, la culture classique, même tronquée, est largement diffusée jusque dans les monastères les plus reculés de l’Empire. Enfin, il est d’autre domaines, outre la philosophie, où la référence et la culture grecque antique est présente. Le genre historique par exemple connaît un certain renouveau dans les derniers temps de la dynastie macédonienne et au siècle des comnènes, ; Psellos écrit une Chronologie, Michel Attaliate rédige une Histoire des années 1034-1079 et Nicéphore Bryennios une Histoire des années 1070-1074 dans les style de Xénophon ; quant à Anne Comnène , elle fait l’apologie de son père dans son Alexiade. Enfin, la référence à l’Antiquité est aussi perceptible dans l’épopée pseudo-homérique de Jean Tzétzès (1120-1180).
La prise de Constantinople par les croisés en 1204, l’établissement de l’Empire byzantin de Nicée par les Lascaris, ne mettent pas un terme à ce retour au savoir antique. Le précepteur de Théodore II, le moine Nicéphore Blemmyoles (1197-1272) est au contraire un promoteur incontestable des études aristotéliciennes et sa Physique abrégée sert même de manuel jusqu’en Occident. Quant à l’ultime période byzantine, du retour à Constantinople en 1261 à sa prise par les turcs en 1453, elle voit la lente décomposition de l’Empire et la fragilisation progressive de l’Etat. Cependant, la littérature byzantine ne semble pas en souffrir directement. Au contraire même, puisque l’étiolement du pouvoir laisse aussi aux intellectuels une plus grande liberté de pensée. Ainsi Georges Pachymère (1242-1310) peut-il compiler Aristote dans sa Philosophie plus librement peut-être qu’il n’eût pu le faire deux siècles plus tôt. Plus significativement encore, dans les dernières heures de Constantinople, un philosophe peut être franchement platonicien. C’est le cas de Georges Gémisthe Pléthon (v. 1355-v. 1452), qu’Alain de Libera dans La Philosophie médiévale n’hésite pas à nommer “le plus grand philosophe byzantin du Moyen Age”. Son audace va même jusqu’à envisager la reconstitution d’un Etat grec polythéiste et calqué sur le modèle de la République de Platon.
C’est ainsi dans les toutes dernières années de Byzance que l’hellénisme est libéré des contraintes de sa comptabilité avec le christianisme. En 1453, Constantinople n’étant plus grecque, l’hellénité survit, selon Alain de Libera sous deux formes : “Dans le territoire de l’ex-empire, elle se réfugie dans l’Eglise - celle-là même qui avait combattu la philosophie hellénique comme “philosophie du dehors” ; en conséquence c’est une hellénité sans philosophie, un hellénisme chrétien (...)”, et hors des anciens territoires de l’Empire disparu, “elle se réfugie dans la philosophie” et c’est ainsi que l’Italie renaissante prend le relais de Byzance dans la défense de l’hellénisme païen”.

ENCADRE
Une écriture pour évangéliser

Au XIe siècle émergent, dans les balkans, de nouveau centres politiques quasi indépendants. L’adoption du christianisme par ces jeunes nations en train de naître est un enjeu majeur, puisqu’elle conditionne leur reconnaissance par l’Europe chrétienne et porte avec elle les fondements d’une structure étatique bien rodée. Rome et Constantinople se présentent, dans ce processus de christianisation, comme rivales. Alors que se met en place une politique missionnaire concertée d’évangélisation et de fondation d’Eglises nationales, la question de la langue devient une urgence. L’Evangile de Matthieu (28; 18-19) donne ordre aux chrétiens “d’enseigner toutes les nations”, mais faut-il pour autant enseigner l’évangile dans n’importe quelle langue? C’est-à-dire dans d’autres langues que celles de l’Eglise : le grec, l’hébreu et le latin? Les missionnaires répondent bien à l’appel de Matthieu, mais peuvent-ils oublier que la pluralité des langues après l’épisode est un châtiment divin? Certes les saints écrits ont déjà été traduits en syriaques, en copte ou en géorgien mais pour les Eglises qui n’échappent pas au contrôle de l’Empire. Avec les slaves des Balkans, la question est tout autre et les missionnaires craignent l’émergence d’églises s’éloignant du dogme chrétien. Parmi eux, deus frères de Salonique, Michel (Méthode) né en 815 et Constantin (Cyrille) né vers 826 , sont envoyés en mission en Moravie en 863. Le prince Ratislav avait bien, auparavant , reçu des missionnaires francs mais, souhaitant se défaire de la tutelle carolingienne. Rome n’ayant pas répondu à son appel pour organiser l’Eglise morave, il s’était tourné vers Byzance. Constantin, qui dirige l’ambassade, connaît parfaitement le slavon et il invente un alphabet capable d’en transcrire les sonorités spécifiques. C’est ainsi que naît l’alphabet glagolitique (du slave “glagolijati” qui signifie “parler”) qui trouve son premier usage dans la traduction en slavon du Nouveau Testament par Constantin lui-même. Il mène cette entreprise, difficile et périlleuse, d’une façon assez inédite d’ailleurs puisque, au lieu de s’attacher à la lettre des Evangiles, il décide de traduire selon le sens. Ayant doté les Moraves d’une liturgie dans leur langue, Constantin et son frère organisent leur Eglise. C’est à partir de ce moment que commence la polémique. Michel et Constantin sont rentrés à Rome, où le second meurt. Le pape consacre alors Méthode évêque de Moravie. Mais les francs organisent un coup d’Etat contre Ratislav, et Méthode est emprisonné en 870. A sa libération , il reprend ses fonctions malgré la présence franque, et le pape lui reproche alors de célébrer la messe non pas en latin mais dans une langue qui n’a rien de sacré (“sed barbara id est slave lingua”). Et bien que considérant que celui qui a créé le latin, le grec et l’hébreu a créé “aussi toutes les langues” , il interdit la liturgie slavone en rétablissant la messe en latin.
Parallèlement, en 865, Michel III écrit au pape que le latin, comparé au grec, n’est qu’une langue “barbare et scythique” et l’empereur pratique de son côté une hellénisation forcée officialisant la supériorité culturelle du grec. Les disciples de Méthode, repliés en Bulgarie, diffusent quant à eux l’alphabet glagolitique mais en vain. Car, rapidement, les disciples de Cyrille mettent au point au point l’alphabet cyrillique, qui n’est que le simple décalque de l’onciale grecque, et qui l’emporte sur le glagolitique, confirmant le triomphe du courant hellénisant voulu par l’empereur.

Vous trouverez, en cliquant sur ce lien, une exemple de l'écriture glagolitique : http://www.crim.fr/edm/fr/Cyrl/Cyrl01.html

A lire :

-Alain Ducellier "La Culture : conservatoire ou creuset ?"
in Constantinople 1054-1261, Autrement, 1996.
-Alain de Libera, La Philosophie médiévale, PUF, "Quadrige", 2004.
-Michel Kaplan, Tout l'or de Byzance, Gallimard, " Découverte", 1991.
-Byzance et l'hellénisme : L'identité grecque au Moyen Age, Cahiers Pierre Belon, 6, 1999.
Stephanopoulos

Claude le Liseur
Messages : 4201
Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Message par Claude le Liseur »

Pour plus d'informations sur l'alphabet glagolitique, cf. l'article de Wikipédia à l'adresse http://fr.wikipedia.org/wiki/Alphabet_glagolitique . Il faut remarquer que, contrairement au cyrillique qui est calqué sur l'alphabet grec, le glagolitique ne rappelle rien de connu. Son usage n'a cessé de décliner à partir du Xe siècle et il a pratiquement disparu à la fin du XIIe siècle, sauf sur le territoire de l'actuelle Croatie. En effet, un certain nombre de paroisses catholiques romaines de Dalmatie avaient reçu du Vatican le privilège de célébrer le rit dit romain en slavon et utilisaient des textes liturgiques transcrits en glagolitique (encore une remarque à l'usage des partisans du "latin immortel"). Même dans ce contexte, le glagolitique est progressivement sorti de l'usage au cours du XXe siècle et je me demande ce qu'il reste exactement aujourd'hui du glagolitique croate dans la pratique.

A noter que, lors du sacre des rois de France en la cathédrale de Reims, on utilisait un Evangéliaire slavon écrit, au moins partiellement, en caractères glagolitiques. La légende veut que le tsar Pierre Ier le Grand, lors de son voyage en France, ait impressionné ses hôtes en leur lisant le texte de cet Evangéliaire que personne en France n'avait pu lire depuis des siècles. Je doute fort de la réalité de cette anecdote, car je ne vois pas très bien comment le tsar aurait pu lire un texte écrit dans cet alphabet qui avait disparu, en Russie, depuis au moins 500 ans à ce moment-là (à moins qu'il se soit contenté de lire les parties rédigées en cyrillique).
Cet Evangéliaire a été utilisé pour la dernière fois le 11 juin 1775, lors du sacre de Louis XVI le Martyr.
A noter que, si le site de l'ambassade de Croatie en France - principale référence certains quand il s'agit de justifier la béatification de Mgr Stepinac, comme on l'a vu - parle naturellement d'un Evangéliaire croate à propos de l'Evangéliaire de Reims, toutes les sources non croates y voient un évangéliaire de rédaction ruthène (autrement dit, slave orientale), soit venu au temps d'Anne Yaroslavna de Kiev, épouse de Henri Ier de France, soit cadeau du patriarche oecuménique de Constantinople au cardinal de Guise.
(Il est vrai que le site internet de l'ambassade de Croatie n'hésite pas à faire du glagolitique, inventé en Moravie par un missionnaire orthodoxe et répandu pendant plusieurs siècles chez tous les peuples slaves à l'exception des Polonais, "l'ancien alphabet croate du Moyen Âge" et à s'annexer le grand physicien serbe Nicolas Tesla, fils de prêtre orthodoxe!)

hilaire
Messages : 297
Inscription : mer. 19 janv. 2005 13:26

Message par hilaire »

Christ est ressuscité !

là je suis franchement surpris ! (mais pas négativement je vous rassure)
on utilisait le slavon pour le sacre des Rois de France?

comment expliquer l'arrivée du slavon chez nous pour de tels évènements au détriment du latin ? il y a de quoi se faire étrangler un royaliste ultramontin !

Claude le Liseur
Messages : 4201
Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Message par Claude le Liseur »

hilaire a écrit :Christ est ressuscité !

là je suis franchement surpris ! (mais pas négativement je vous rassure)
on utilisait le slavon pour le sacre des Rois de France?

comment expliquer l'arrivée du slavon chez nous pour de tels évènements au détriment du latin ? il y a de quoi se faire étrangler un royaliste ultramontin !
Non, on ne lisait pas en slavon lors du sacre. Vous aurez remarqué que, dans mon message précédent, j'ai rappelé cette anecdote selon laquelle Pierre Alexeïevitch aurait fait la joie de ses hôtes français en leur lisant l'Evangéliaire du sacre, que personne ne savait lire en France.
Cet Evangéliaire slavon était utilisé pour le sacre des rois de France, mais il n'était pas lu. Il était déposé sur l'autel, et, au cours de certains sacres, il arrivait qu'on demandât au roi de poser la main sur cet évangéliaire plutôt que sur un autre.
C'est ainsi que plusieurs rois de France ont prêté serment sur cet Evangéliaire lors de leur sacre, en dernier lieu Louis XIV le Grand le 7 juin 1654. (A noter que ce souverain devait accorder par la suite, dans un traité avec la Russie, la liberté de culte aux orthodoxes se rendant en France - mais, malheureusement, pas encore la liberté pour ses sujets de changer de religion et de retourner à la foi orthodoxe de leurs ancêtres.)

Anne Geneviève
Messages : 1041
Inscription : lun. 30 mai 2005 19:41
Localisation : IdF
Contact :

Message par Anne Geneviève »

Avec une fois de plus l'esprit de l'escalier (faudra que je le mette dans mon blason virtuel, en plus de la bêche !) : Claude, les « filles esclaves » sont également présentes dans la traduction signée « de Sacy, Nisard, 1850 » que l’on trouve sur le site dont vous avez donné la référence. Quel de Sacy ? Si c’est une réédition de Lemaître de Sacy, au XVIIe siècle, fille a alors le sens de femme de rang social inférieur, de mineure légale ou spirituelle. Donc ne battez pas trop votre coulpe ! Cela dit, je trouve que cette traduction de monsieur de Sacy s’éloigne un peu beaucoup du texte latin.
Quant à cette discussion sur Pline, elle s’éloigne aussi beaucoup de la question de départ. Ce n’est pas un philosophe. Et cette lettre est archi connue, presque un pont aux ânes historique. Je savais que les études d’histoire ont été maltraitées en France au niveau du secondaire mais je suis toujours étonnée de voir à quel point et à quel degré d’ignorance on est parvenu. Mais enfin, si on cite Pline, il faut aussi faire état de la réponse de Trajan. En substance : tu as bien fait de relâcher ceux qui ont sacrifié aux dieux ; quel que soit le problème, les dénonciations anonymes ne sont pas recevables en droit. C’est cela, la question de fond dans cet échange de lettres.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Jean-Louis Palierne
Messages : 1044
Inscription : ven. 20 juin 2003 11:02

Message par Jean-Louis Palierne »

L'évangéliaire a été apporté en France par Anna Jaroslavna, fille du grand-prince Vladimir de Kiev, qui épousa en 1049 le roi de France Henri Ier, le 3ème Capétien. Elle a aussi donné à son fils le prénom de Philippe jusque là inusité en Occident. Ce sont les débuts de l’alliance franco-russe. L'évangéliaire se trouve toujours à Reims. Je me demande qui en France, de longs siècles durant, pouvait dire que les lettres mystérieuses qui y étaient écrites, étaient du slavon ?
Jean-Louis Palierne
paliernejl@wanadoo.fr

Irène
Messages : 941
Inscription : mar. 30 sept. 2003 11:46
Localisation : Genève

Message par Irène »

Un texte qui nous apprend davantage sur Anne de Kiev :

http://www.ukraine-europe.info/ua/dossi ... 1181051019

Sur ce site :

http://www.bm-reims.fr/integration/REIM ... resors.htm

on apprend que cet évangéliaire a été numérisé et sera bientôt consultable.

J-Gabriel
Messages : 674
Inscription : ven. 08 sept. 2006 23:29
Localisation : Suisse
Contact :

remarque

Message par J-Gabriel »

A vous grâce et paix en Christ.


je me permets juste d'ajouter une remarque concernant Pline évoqué plus haut.

C'est justement après cette correspondance échangé entre Pline le jeune, alors légat impérial, et son chef Trajan en l'année 112, que se trouva, pour la première fois, définie la position juridique du christianisme dans l'Empire.

Et pour Vicenzo je lui propose aussi de lire la "lettre à Diognète" écrite 2 ans plus tôt, en 110.

Claude le Liseur
Messages : 4201
Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Re:

Message par Claude le Liseur »

Claude le Liseur a écrit :Pour plus d'informations sur l'alphabet glagolitique, cf. l'article de Wikipédia à l'adresse http://fr.wikipedia.org/wiki/Alphabet_glagolitique . Il faut remarquer que, contrairement au cyrillique qui est calqué sur l'alphabet grec, le glagolitique ne rappelle rien de connu.
En fait, comme je l'ai déjà mentionné ici viewtopic.php?f=1&t=2404 , le livre du professeur Gottfried Schramm Slawisch im Gottesdienst soutient de manière assez convaincante la thèse que l'alphabet glagolitique était inspiré des alphabets arménien et géorgien.

Claude le Liseur
Messages : 4201
Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Re: Prémonitions des philosophes grecs sur l'arrivée du Christ

Message par Claude le Liseur »

De belles réflexions d'un historien français, spécialiste des peuples turcophones et iranophones, sur la préparation du Christ par les religions antérieures (ici le zoroastrisme).
Si l'agnostique peut voir une influence exercée par le mazdéisme sur le christianisme et dénoncer les emprunts du second au premier, le chrétien ne peut reconnaître dans les faits communs ou voisins qu'une propédeutique, un enseignement préparatoire à la révélation chrétienne. «Dieu a parlé par les prophètes», affirme le Credo, mais pas seulement par ceux de l'Ancien Testament, dirent les premiers Pères de l'Église, qui voyaient dans la philosophie grecque imprégnant alors le monde romain un second canal de la Révélation : «Il est clair que c'est le même Dieu à qui nous devons les deux Testaments qui a donné aux Grecs cette philosophie par laquelle le Tout-Puissant est glorifié par eux», déclare notamment Clément d'Alexandrie dans les Stromates (VI, 5). Nul ne semble avoir songé alors au canal iranien, dont l'apport est pourtant indéniable. Que de points communs entre mazdéisme et christianisme ! Ils n'auront sans doute pas manqué de frapper le lecteur dans le bref exposé que nous avons pu faire. Faut-il en rappeler quelques-uns ? Les trois jours pendant lesquels le mort reste sans vie et qui correspondent aux trois jours qui séparent la mort et la résurrection de Jésus. L'accent mis sur la lumière qui sera si sensible chez saint Jean : «Dieu est lumière et il n'y a pas en Lui de ténèbres» (Ire Épître, I, 5); «En elle [la Parole ] était la vie, et la vie était la lumière [...]. Il vint pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent en Lui» (Évangile, I, 5-7). La notion du Sauveur né d'une vierge. L'identification du Saint-Esprit avec Dieu le Père. La foi en l'immortalité de l'âme, bientôt au centre des spéculations platoniciennes, et en la résurrection des corps. La grande idée que l'homme n'est pas puni ou récompensé sur terre, mais dans l'au-delà; celle de la responsabilité individuelle rendant caduque la responsabilité collective; celle de la liberté humaine dans un univers où la liberté individuelle ne comptait pas beaucoup...
Qu'on ne me fasse pourtant pas dire ce que je ne dis pas: les différences entre les deux religions l'emportent sur les ressemblances. Le christianisme, dont la voie a peut-être été ouverte par le mazdéisme, est allé beaucoup plus loin. C'est lui qui a établi la doctrine de l'amour, qui a exalté les charité, la compassion, qui a donné à la souffrance sa valeur rédemptrice, qui, par le dogme de la communion des saints, a sorti l'homme de l'individualisme outrancier du mazdéisme. Il a fait des créatures de Dieu ses enfants. Par l'Incarnation et par l'Eucharistie, il a uni le divin et l'humain.
(Jean-Paul Roux, Histoire de l'Iran et des Iraniens, Fayard, Paris 2009 [1re édition Paris 2006], pp. 138 s.)
Cum grano salis, j'ajouterais que rien n'explique mieux l'union du divin et de l'humain que l'horos (ὅρος) du concile de Chalcédoine, «icône dogmatique de l'Orthodoxie» (Jean Besse), reproduit sur le présent forum, rubrique «Textes liturgiques» (ici: viewtopic.php?f=8&t=2428 ).

Anne Geneviève
Messages : 1041
Inscription : lun. 30 mai 2005 19:41
Localisation : IdF
Contact :

Re: Prémonitions des philosophes grecs sur l'arrivée du Christ

Message par Anne Geneviève »

Je connaissais Jean-Paul Roux comme un excellent historien de l'Asie centrale et de ses nomades. Qu'il s'intéresse à l'Iran ne m'étonne pas. Un grand bonhomme.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Répondre