le Filioque confessé par les calvinistes et les méthodistes

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Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne »

Antoine,

mille pardons j'ai lu "dans" pour "sans", et je devais être bien fatigué car j'ai fait beaucoup de grosses fôtes dans mo message…

(je rougis…)

christianc,

pour compléter votre éducation, je vous invite à faire connaissance avec "l'affaire Prokovitch", puis avec "l'affaire Golitsyn" dans "les voies de la Théologie russe" de Florovsky.
Jean-Louis Palierne
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christianc
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Message par christianc »

Jean-Louis Palierne a écrit :Antoine,

mille pardons j'ai lu "dans" pour "sans", et je devais être bien fatigué car j'ai fait beaucoup de grosses fôtes dans mo message…

(je rougis…)

christianc,

pour compléter votre éducation, je vous invite à faire connaissance avec "l'affaire Prokovitch", puis avec "l'affaire Golitsyn" dans "les voies de la Théologie russe" de Florovsky.
J' ai commandé Florovsky et je pense le recevoir bientot... Merci

J-Gabriel
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J-M Berthoud

Message par J-Gabriel »

Que le Christ notre Dieu vous accordent grâce et paix.

J'ai rendu visite à J-M Berthoud aujourd'hui dans sa librairie(chrétienne) de Lausanne, afin d'y acheté un livre. En même temps je lui ai demander s'il connaissait www.forum-orthodoxe.com, vu que son nom y est apparu plusieurs fois; il m'a répondu que non. Alors je lui ai transferé par mail, le soir venu, tous les extraits où le nom de "Berthoud" était mentionné.

Voilà sa réponse: "Un grand merci pour ces extraits bien trop aimables !
Une correction.
Je ne suis pas un partisan du Filioque !
La preuve est en fichier attaché.
Amitiés,
Jean-Marc
"*

en effet parmi les extraits il y avait celui-ci:
Lecteur Claude, le 10 juin 06, a écrit :encore que je puisse vous reproduire de violentes apologies du Filioque (curieusement très marquées d'esprit scolastique) par des auteurs protestants contemporains (M. Berthoud est un exemple).
J'ai répondu à J-M Berthoud, par mail, que la réaction de Lecteur Claude était justifié par le fait que ce dernier avait mentionné plus haut ceci:
"Dans la spiritualité orthodoxe, tant la prédication de la Parole de Dieu que la théologie elle-même étaient déconsidérées en faveur d'expériences mystiques, de la célébration des sacrements et de la liturgie. Nous avons ici une conséquence théologique au refus de l'Orthodoxie d'admettre que le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils. Cette dissociation du Fils de l'Esprit séparait l'action du Saint-Esprit de celle de la Parole de Dieu. L'Esprit dans une telle perspective agirait directement au travers des sacrements, de la liturgie, de la vie mystique sans passer par la médiation nécessaire du Verbe Incarné et écrit. Dans une telle perspective l'action du Saint-Esprit exclurait en fait le Christ lui-même."

(Jean-Marc Berthoud, "La Révolution française et les Révolutions", in Révolution et christianisme, L'Âge d'Homme, Lausanne 1992, p. 138.)
Et aussi dans mon mail: Je pense que c'est par rapport à ce qui sur-ligné en gras qu'il est écrit que vous êtes un apologiste du filioque"

"Dans la spiritualité orthodoxe, tant la prédication de la Parole de Dieu que la théologie elle-même étaient déconsidérées en faveur d'expériences mystiques, de la célébration des sacrements et de la liturgie. Nous avons ici une conséquence théologique au refus de l'Orthodoxie d'admettre que le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils. ...."
(Jean-Marc Berthoud, "La Révolution française et les Révolutions", in Révolution et christianisme, L'Âge d'Homme, Lausanne 1992, p. 138.)

En voyant cela, J-M Berthoud à répondu ainsi: "En effet, j’avais oublié que j’avais écrit cela il y a bien 19 ans.
Notre pensée peut changer, heureusement.
JMB
"

Plus tard encore, J-M Berthoud me répond: "Cher ami,
En fait en me relisant je vois que c’est la partie soulignée en noir par vous que je changerais aujourd’hui, pas les autres remarques qui me semblent malheureusement encore bien trop justes. Le fait est là ; la cause est fausse, ou très mal exprimée.
Il est certain qu’il ne faut aucunement séparer la parole de l’Esprit. On tombe alors dans un mysticisme malsain séparé de la Parole normative de Dieu et même à la longue dans l’illuminisme. Sur le plan Trinitaire s’est séparer le Fils du Saint-Esprit, ce qui est une hérésie. Il ne faut ni l’illuminisme subjectif, ni le rationalisme mécanique, mais la lettre éclairée par l’Esprit, Parole alors puissante et vivifiante de Dieu.
Vous pouvez partager ces réflexions.

Bien amicalement,
Jean-Marc Berthoud "



Ne voyez pas dans ce post, une perspective de créer une polémique mais plutôt celle d'une dire une vérité.

*PS: dans le prochain post sur ce fil je produirai le contenu du fichier mentionné par J-M Berthoud
Dernière modification par J-Gabriel le jeu. 20 nov. 2008 23:47, modifié 1 fois.

J-Gabriel
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Le Filioque selon J-MBerthoud

Message par J-Gabriel »

je tiens à préciser, à tout lecteur, que l'origine du texte qui suit est d'un auteur ne suivant pas le rite de l'Eglise Orthodoxe.

Le schisme d’Orient : celui de Photius ? 1
Un tournant dans l’histoire du IXe siècle.

Le Filioque et la rupture entre l’Église d’Occident et les Églises d’Orient

Jean-Marc Berthoud




Dire la vérité est le plus grand acte de charité. (Photius)




Introduction
Dans les documents, cités comme ayant autorité doctrinale, dans les annexes de la Constitution de l’Église réformée baptiste de Lausanne, dont je suis membre, nous lisons sous le titre de Symbole de Nicée ce qui suit :

Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes choses visibles et invisibles.

Nous croyons en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père, avant tous les siècles, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non créé, d’une même substance que le Père et par qui tout a été fait, qui, pour nous les hommes et pour notre salut, est descendu des cieux et s’est incarné par le Saint-Esprit dans la vierge Marie et a été fait homme. Il a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate, Il a souffert et Il a été enseveli, Il est ressuscité des morts le troisième jour, d’après les Écritures, Il est monté aux cieux, Il s’est assis à la droite du Père. De là, Il reviendra avec gloire pour juger les vivants et les morts. Son règne n’aura pas de fin.

Nous croyons en l’Esprit Saint, qui règne et donne la vie, qui procède du Père et du Fils, qui a parlé par les prophètes, qui avec le Père et avec le Fils est adoré et glorifié. Une seule Église sainte, universelle [catholique] et apostolique.

Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés, nous attendons la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. Amen.

Ce texte contient le Symbole dit de Nicée-Constantinople, tel qu’il est reçu dans les Églises d’Occident. Sur ce point, il n’y a pas de discorde entre les Églises Réformées et Évangéliques, d’une part, et l’Église romaine, de l’autre. Si nous regardons le recueil des Confessions de Foi des Églises Réformées rassemblées par le pasteur Aaron Kayayan 2, ou le recueil classique de Philip Schaff, The Creeds of Christendom 3, nous y retrouvons la même formulation.

Mais cette formulation ne se trouve pas dans le texte original du Symbole de Nicée-Constantinople. En effet, nous lisons au dernier paragraphe de la version d’origine acceptée en Orient :

Nous croyons en l’Esprit Saint, qui règne et qui donne la vie, qui procède du Père, qui a parlé par les prophètes, qui avec le Père et avec le Fils est adoré et glorifié. Une seule Église, sainte, catholique et apostolique.

Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés, nous attendons la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. 4

Le lecteur attentif aura remarqué une adjonction essentielle dans la formulation des Églises d’Occident. Là où le texte original du Symbole de Nicée-Constantinople dit :

Nous croyons en l’Esprit Saint, qui règne et qui donne la vie, qui procède du Père. […]

La formulation occidentale du Credo de Nicée-Constantiniple affirme :

Nous croyons en l’Esprit Saint qui règne et qui donne la vie, qui procède du Père et du Fils […]

Voici le problème posé. L’Occident a ajouté les mots, « et du Fils » (Filioque en latin) au Credo, et c’est le point doctrinal majeur qui a conduit à la séparation des Églises d’Occident et d’Orient au IXe siècle. Cette séparation, qui a été nommée Schisme de Photius (patriarche de Constantinople à l’époque), dure toujours. 5

Dans cette exposé, nous allons :

— 1/ Aborder les circonstances historiques qui ont conduit à cette innovation dans la formulation du Credo par l’Église d’Occident.

— 2/ Tenter de comprendre la signification théologique et spirituelle d’une telle différence.






I. Origine historique du Filioque


Dans le Symbole dit d’Athanase, nous lisons, une fois encore à partir des documents cités en annexe de la Constitution de l’Église Réformée Baptiste de Lausanne :

Voici quelle est la foi catholique : révérer un seul Dieu dans la Trinité et la Trinité dans l’unité, sans confondre les personnes et sans diviser la substance.

La personne du Père est une, celle du Fils est une, celle du Saint-Esprit est une ; mais le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne forment qu’un seul Dieu. Ils ont une gloire égale et une majesté co-éternelle ; tel est le Père, tel est le Fils, tel est le Saint-Esprit.

Le Père est incréé, le Fils est incréé, le Saint-Esprit est incréé. Le Père est immense, le Fils est immense, le Saint-Esprit est immense.

Le Père est éternel, le Fils est éternel, le Saint-Esprit est éternel : et cependant il n’y a pas trois éternels, mais un seul éternel, de même il n’y a pas trois incréés, ni trois immenses, mais un seul incréé et un seul immense. De même le Père est tout-puissant, tout puissant est le Fils, tout puissant est le Saint-Esprit ; et cependant il n’y a pas trois Dieux, mais un seul Dieu, parce que la vérité chrétienne nous oblige de confesser que chaque Personne séparément est Dieu et Seigneur, de même la religion catholique nous défend de dire trois Dieux ou trois Seigneurs.

Le Père ne tient son existence d’aucun être ; Il n’a été ni créé, ni engendré. Le Fils tient son existence du Père seul ; Il n’a été ni fait, ni créé, mais engendré. Le Saint-Esprit n’a été ni fait, ni créé, ni engendré par le Père et le Fils, mais il procède du Père et du Fils. Il y a donc un seul Père, non trois Pères, un seul Fils, non trois fils, un seul Esprit Saint, non trois Esprit Saint. Et dans cette Trinité, il n’y a ni passé, ni futur, ni plus grand, ni moins grand ; mais les trois Personnes toutes entières sont co-éternelles et co-égales ; de sorte qu’en tout, comme il a été dit déjà, on doit adorer l’unité dans la Trinité et la Trinité dans l’unité.

Celui qui veut être sauvé doit avoir cette croyance de la Trinité […].

Comme vous l’avez remarqué, ce texte que l’on dit d’Athanase adopte, lui aussi, comme la formulation du Credo de Nicée-Constantinople reçu en Occident, la formulation du Filioque.

Le Saint Esprit n’a été ni fait, ni créé, ni engendré par le Père et le Fils, mais il procède du Père et du Fils.

Voici en effet, le problème posé. Comment ce texte a-t-il pu introduire ces mots : et du Fils dans le texte confessionnel de base de l’Église chrétienne ? Comment un tel changement a-t-il pu s’opérer entre le texte définitif du Credo de Nicée-Constantinople (325, 381) et le symbole dit d’Athanase ? entre le Symbole reçu en Orient et celui, reçu universellement par les Églises d’Occident ?

Deux points méritent d’être examinés. Le premier concerne l’origine du Symbole dit d’Athanase ; le deuxième en est la date. Il est universellement admis aujourd’hui que ce texte ne provient aucunement d’Athanase, mais qu’il s’agit d’un texte occidental latin qui ne fut jamais reçu, comme confessant la foi orthodoxe, par les Églises d’Orient. Les recherches du grand spécialiste de cette question, J. N. D. Kelly ont abouti aux points suivants : (1) Son origine date de la fin du Ve siècle au plus tôt. (2) Son auteur est inconnu, mais la marque de la théologie d’Augustin y est évidente. (3) Il doit provenir du sud-ouest de la France, ou, ce qui est encore plus probable, de l’Espagne chrétienne. 6

Nous voici maintenant sur une bonne piste, celle de l’Espagne, car c’est en Espagne que l’on voit paraître pour la première fois une formulation conciliaire introduisant l’expression si litigieuse du Filioque dans le Symbole de Nicée-Constantinople.

C’est en effet en 589 que le roi Visigoth Récarède convoqua un Concile régional (le 3e) dans la ville espagnole de Tolède. Les Visigoths venaient de renoncer à l’arianisme, doctrine qui nie la divinité de Jésus-Christ, et, l’une des grandes préoccupations de ce concile fut de contrer cette erreur. Un des moyens choisis fut celui d’introduire l’expression Filioque dans le symbole de Nicée-Constantinople. En disant que le Saint Esprit procédait à la fois du Père et du Fils, on pensait renforcer la doctrine de la pleine divinité du Fils. On le verra plus tard, derrière cette conviction se trouve la théologie trinitaire très particulière d’Augustin d’Hippone. Cette théologie du docteur africain appelait tout naturellement l’introduction de cette expression dans le Credo. Mais, ce qui est ici remarquable, est que les évêques réunis à Tolède, en confessant le Symbole avec l’ajout du Filioque (et le Fils), n’avaient aucunement conscience de faire quelque chose de novateur. Comme l’écrit un des meilleurs spécialistes de toute cette question, Richard Haugh,

Les théologiens espagnols, ayant longtemps souffert des hérésies d’Arius (négation de la divinité du Christ), de Macédoine (négation de la divinité du Saint-Esprit) et de diverses hérésies gnostiques, croyaient que par cette expression, Filioque, ils affirmaient la consubstantialité divine du Fils (de même essence que le Père) ; mais ils n’avaient aucunement conscience d’altérer le Symbole de Nicée-Constantinople. 7

Dans son troisième anathème, le Concile de Tolède affirmait, croyant en toute innocence confirmer les enseignements du Symbole de Nicée-Constantinople :

Quiconque ne croit pas au Saint-Esprit ou qui ne croit pas qu’il procède du Père et du Fils, et qu’il leur est égal, qu’il soit anathème. 8

Il est évident que les évêques réunis à Tolède n’avaient pas conscience d’altérer le Credo. Le Filioque, comme doctrine et comme formulation symbolique, s’était tellement enraciné en Occident depuis la mort d’Augustin (430), que son authenticité et son autorité étaient universellement acceptées comme allant de soi. Cette erreur historique allait marquer toute l’histoire en Occident. C’est ainsi, qu’en 633, un Concile réunissant les évêques du midi de la France et de l’Espagne, confirma le Filioque. Il en fut de même pour les Conciles régionaux de 638, 653, 675, 693, 694, etc. Comme l’écrit Lampryllos, qui cite tous ces Conciles :

[…] dans aucun de ces actes ne paraît une proposition, discussion ou explication sur les convenances de cette addition. 9

Elle allait de soi pour les évêques espagnols et gaulois, ceci malgré l’erreur historique évidente qu’elle représente pour nous aujourd’hui. Il n’en était pourtant pas pareil à Rome où la papauté demeurait consciente que le Symbole authentique de Nicée-Constantinople ne contenait pas cette adjonction. Ce qui est capital ici c’est que cette vue erronée fut plus tard, aux VIIIe et IXe siècles, adoptée par ceux qu’on appelle les théologiens carolingiens, de la cour de Charlemagne (742-814). C’est cette erreur historique que l’historien grec-syriaque, Cyriaque Lampryllos nomme la mystification totale.

Il nous faut faire ici quelques remarques sur l’éloignement culturel de plus en plus marqué qui caractérisait les relations entre l’Europe occidentale et l’Europe orientale, c’est-à-dire Byzance.

À la période qui nous préoccupe ici, les VIIIe et IXe siècles, très peu de théologiens en Occident connaissaient le grec. De même, en Orient, plus personne n’apprenait le latin. Les théologiens carolingiens exprimaient encore un certain désir d’apprendre le Grec, mais pour leurs confrères d’Orient, il n’y avait que mépris pour tout ce qui pouvait leur parvenir de l’Occident. Ce sentiment de supériorité culturelle conduisit à ce que presque aucune œuvre théologique occidentale ne fut traduite alors du latin en grec. Les historiens de l’Église grecque des Ve et VIe siècles ne font aucune mention, pour prendre un exemple frappant, du nom de saint Augustin ! Il existait, en conséquence, une méconnaissance étonnante entre les deux parties de l’Église, pourtant Une, Sainte, Catholique et Apostolique. Il n’est donc guère surprenant que les Chrétiens d’Occident aient ignoré le fait de commettre une énorme erreur historique en introduisant le Filioque dans le Symbole ; et que les théologiens d’Orient aient, de leur côté, méconnu l’existence même de cette innovation en Occident, nouveauté qui allait par la suite tant les scandaliser.

Il faut ajouter à cette incompréhension culturelle un éloignement politique de plus en plus marqué. Les prétentions de la papauté à la monarchie ecclésiale universelle, ceci surtout depuis Grégoire le Grand (540-604), ne faisait que croître aux dépens de l’égalité ancienne des sièges pontificaux de Rome, de Constantinople, d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem. En plus, les violentes querelles relatives à la question iconoclaste, doctrine imposée à Byzance (726-787 et 813-843) par la persécution impériale ne firent rien pour unir les iconoclastes d’Orient aux iconophiles d’Occident. Il y eut à ce sujet un schisme entre Rome et Constantinople qui ne dura pas moins de 61 ans, de 726 à 787. Il y eut aussi des querelles territoriales au sujet de Ravenne, de l’Illyrie et de l’Italie méridionale, luttes politiques qui ne firent qu’envenimer les relations entre l’Orient et l’Occident. Enfin, la montée du pouvoir des Francs en Occident, leurs prétentions impériales, et enfin, le couronnement par le pape de Charlemagne à Aix-la-Chapelle, en 800, comme empereur du Saint-Empire Germanique Romain, et les prétentions politiques et ecclésiastiques des Francs sur certaines parties des Balkans, en particulier des territoires occupés par les Bulgares nouvellement convertis à la foi orthodoxe, ne firent qu’aggraver la dissension entre les deux parties de la Chrétienté médiévale.

C’est dans ce contexte politique et ecclésiastique que doit s’insérer le développement d’une théologie franque affirmant une ligne de plus en plus fortement indépendante de l’Orthodoxie.

En 767 eut lieu le Concile de Gentilly, sous la présidence du roi franc, Pépin le Bref. Étaient présents, le pape, ainsi que des envoyés de Constantinople. Il devint dès lors évident que l’Orient byzantin et l’Occident, représenté par les théologiens francs, n’étaient plus d’accords sur la question de la procession du Saint-Esprit. Voici comment Haugh résume la situation à la fin du VIIIe siècle :

L’Occident latin s’était engagé pour la doctrine du Filioque et une partie de l’Église d’Occident avait même ajouté ces mots dans le Symbole œcuménique, ayant adopté la doctrine augustinienne de la Trinité. L’Orient grec ne connaissait pas cette doctrine augustinienne, étant demeuré loyal à l’approche patristique de la Trinité, à la doctrine de la procession de l’Esprit du Père par le Fils et aux décrets œcuméniques sur le caractère immuable du Credo de Nicée-Constantinople. 10

Les théologiens carolingiens entamèrent alors une campagne cherchant à réfuter ce qu’ils appelaient l’erreur des Grecs quant à la Trinité, accusant les Byzantins d’avoir supprimé du Credo le Filioque. Il s’agissait, d’une part, de réfuter ce qui leur paraissait une falsification scandaleuse par les Grecs du Credo, et, de l’autre, la propagation par l’Église d’Orient d’une erreur théologique grave, diminuant, et même abolissant, l’égalité du Père et du Fils.

Pendant toute cette période, si à Rome on adhérait pleinement à la théologie augustinienne selon laquelle le Saint-Esprit procédait à la fois du Père ET DU FILS, par contre, les papes successifs étaient parfaitement conscients du fait que ces mots ne figuraient pas dans le Symbole authentique. Ils toléraient la doctrine, mais refusaient, par souci de garder l’unité de la foi, l’insertion de cet ajout dans le texte du Symbole. Le pape Léon III (795-816), contemporain de Charlemagne, qu’il couronna lui-même (794-814), fit ériger deux tables ou écussons d’argent (qu’on appelle les boucliers de Léon III) dans l’Église St. Pierre à Rome, au-dessus du tombeau de St. Paul. Y était inscrit, d’un côté en grec, de l’autre côté, en latin, le Symbole authentique de Nicée-Constantinople, sans l’adjonction de l’expression Filioque. Il y ajouta ces paroles écrites dans les deux langues :

Moi Léon, j’ai fait graver ceci par amour et sauvegarde de la foi orthodoxe. 11

Ce fait, contesté par la suite par de nombreux historiens catholiques romains, fut consigné par Anastase le Bibliothécaire, contemporain de ces événements, dans sa biographie des papes puis, il fut plus tard attesté par des personnages aussi éminents que Pierre Abélard (1079-1142), Pierre Lombard (1100-1160), et le fameux évêque d’Ostie, Pierre Damien (1007-1072), qui affirmait que, de son temps, vers le milieu du XIe siècle (quelque 150 ans plus tard), ces boucliers se voyaient encore à ce même endroit.




Photius (810-895) 12

Ceci noue emmène vers le milieu du IXe siècle, au point culminant de cette dispute doctrinale. Nous voyons entrer en scène un personnage extraordinairement contesté, calomnié, conspué au cours des âges, mais d’une grandeur humaine et spirituelle aujourd’hui incontestable. Il s’agit du patriarche Photius (820-895) dont le nom figure dans le titre de notre conférence. Mais avant de parler de Photius il nous faut faire une remarque sur les difficultés que l’on rencontre lorsqu’on cherche à écrire l’histoire de cette période. Il s’agit, d’une part, d’une époque où l’administration religieuse et politique des rois carolingiens n’hésitait pas à confectionner des documents falsifiés pour justifier leurs prétentions abusives. Pensons ici aux fameuses fausses décrétales, dont la trop célèbre donation, inventée de toutes pièces, dite de Constantin à l’Église de Rome, donation forgée lui accordant un prétendu pouvoir impérial sur l’Europe occidentale entière. 13

Mais, plus encore, l’administration du Vatican ne se contenta pas, au cours des siècles suivants, de faire disparaître de ses archives des documents qui contredisaient la version officielle de ces événements, mais elle poussa son esprit d’initiative jusqu’à fabriquer certains textes de toutes pièces afin de fausser la perception de certains des événements qui nous concernent. C’est ce que fait fort bien ressortir les recherches savantes du prêtre catholique romain tchèque, le père François Dvornik, dans ses nombreux écrits qui, avec ceux du père V. Grumel, ont complètement renouvelé notre perception de ce qu’on appelle encore aujourd’hui, « le schisme de Photius ». Mais venons-en maintenant à notre célèbre personnage.

Le futur patriarche de Constantinople, Photius (ou Photios pour les Grecs) naquit à Constantinople vers l’an 820 de l’ère chrétienne dans une famille à la fois noble et pieuse, proche de la famille impériale et des plus hauts dignitaires de l’Église. Sa famille fut persécutée par les iconoclastes. Comme ce fut le cas plus tard pour un Jean Calvin, très jeune il aspirait à une vie d’étude et de piété.

Toute enfant, écrivait-il, je brûlais de me libérer des soucis et des affaires de cette vie et de prêter attention qu’à ce qui, selon moi, était l’unique […] Depuis l’enfance, je sentais grandir en moi et avec moi l’amour de la vie monastique. 14

Mais c’est plutôt à une vie d’étude qu’il se consacra, celle de la théologie et des Saintes Écritures, mais aussi celle des sciences profanes. Voici ce qu’écrivait de lui un de ses plus rudes adversaires :

Pour ce qui est de la sagesse du monde et des facultés du raisonnement, il passait pour la personne la plus douée de l’empire. Il avait étudié la grammaire et la poésie, la rhétorique et la philosophie, la médecine et presque toutes les sciences profanes. Il excellait au point de surpasser tous ses contemporains, et il rivalisait même avec les érudits des temps anciens. Il réussissait en tout et toute chose lui était profit : ses capacités naturelles, son étude diligente et sa richesse faisaient que chaque livre trouvait son chemin jusqu’à lui. 15

C’est ainsi qu’à un très jeune âge encore, il composa une œuvre monumentale : la fameuse « Bibliothèque », recension de plus de 230 ouvrages tant profanes que religieux, mais dont près de deux tiers relevaient de la littérature chrétienne. 16

Mais son désir de méditation, d’étude, son souhait d’une vie monastique, fut frustré par l’appel de l’empereur Michel (842-867) à exercer des responsabilités publiques qui le conduisirent à assumer les charges de Premier Conseiller privé et, plus tard, de Grand Chancelier. Il occupait également une chaire professorale à l’Université de Byzance, qui se situait à l’intérieur même du palais impérial.

C’est en 858 que Photios, lui qui n’était pas prêtre, ni même diacre, fut appelé à l’âge de 38 ans, et unanimement par les partis en conflit dans les querelles religieuses qui déchiraient Byzance, même après l’apaisement de la crise iconoclaste, par la cour entière et par l’empereur lui-même, à assumer la charge suprême de l’Église de Byzance : le patriarcat. En une semaine, il passa par tous les degrés de la hiérarchie de l’Église, de l’état de laïc à celui de patriarche. Voici comment il s’exprime sur cette ascension fulgurante, faisant part à un correspondant de son élection surprenante.

Je savais que j’étais indigne de la dignité de hiérarque et de la tâche de pasteur. Me voyant ainsi forcé et contraint, je ne voulus point consentir. Je pleurai, je protestai, et fis tout ce qui était en moi pour défendre qu’on m’élut contre mon gré. Je priai que cette coupe s’éloignât de moi et pleurai dans la crainte des grands soucis et des épreuves qui, je le savais, m’attendraient. Mais rien ne vint à mon secours. 17

Et dans une lettre au pape Nicolas I (858-867), il écrivait, lui annonçant son élection :

Dès mon enfance, j’avais pris une résolution qui ne fait que se fortifier avec l’âge, celle de me tenir à l’écart des affaires et du bruit, et de jouir de la douceur paisible de la vie privée ; cependant (je dois l’avouer à Votre Sainteté, puisqu’en lui écrivant je lui dois la vérité), j’ai été obligé d’accepter des dignités à la cour impériale et de déroger ainsi à mes résolutions […]. Dernièrement, lorsque celui qui remplissait avant nous la charge épiscopale eut quitté cet honneur, je me suis vu attaqué de toutes parts, sous je ne sais quelle impulsion, par le clergé et par l’assemblée des évêques et des métropolitains, et surtout par l’empereur qui est plein d’amour pour le Christ, qui est bon, juste, humain et (pourquoi ne pas le dire ?) plus juste que ceux qui ont régné avant lui. Il n’a été que pour moi inhumain, violent et terrible. Agissant de concert avec l’assemblée dont j’ai parlé, il ne m’a pas laissé de répit, prenant pour motif de ses instances la volonté et désir unanimes du clergé qui ne me laissait aucune excuse, affirmant que, devant un tel suffrage, il ne pourrait, même quand il le voudrait, condescendre à ma résistance. L’assemblée du clergé était considérable, mes supplications ne pouvaient être entendues d’un grand nombre ; ceux qui les entendaient n’en tenaient aucun compte ; ils n’avaient qu’une intention, une résolution arrêtée : celle de me charger, même malgré moi, de l’épiscopat. 18

C’est ainsi que Photius devint patriarche de Constantinople en 858. Nous le verrons, cette consécration épiscopale quasiment forcée – comme le furent avant lui celle d’Ambroise de Milan et, plus tard, celle de Jean Calvin – fut en effet, elle aussi, des plus providentielles. C’était l’homme de Dieu, préparé par Dieu, pour la crise doctrinale, spirituelle et politique qui s’annonçait.

Nous n’allons pas ici retracer par le menu la vie de Photius. Relevons quelques points qui nous fourniront le cadre qui nous est nécessaire pour bien comprendre les événements qui suivirent.

— En août 857, le patriarche régnant, Ignace, fut démis de ses fonctions par le Premier Ministre, César Bardas. Plus tard Ignace remit lui-même sa démission.

— En 858, Photius fut élu comme patriarche de Constantinople après une vacance d’une année due essentiellement à sa résistance à son élévation.

— Au début de l’année 860, Photius inaugura un effort d’évangélisation de très grande envergure, ceci à l’égard des Slaves, des Khazars, des Arméniens et des Bulgares. Ce souci d’œuvrer à l’extension du Christianisme était ancien chez Photius, car dans sa jeunesse il avait participé à une ambassade à Bagdad pour soutenir la communauté chrétienne qui s’y trouvait aux prises avec les Musulmans. Ce furent ses disciples, Méthode et Cyrille, tous deux de Thessalonique, qui furent les principaux instruments de cette remarquable expansion du Christianisme. 19

— En 864, le roi des Bulgares, Boris, se convertit et son peuple tout entier passa à la foi chrétienne.

— En 866, des prêtres de l’Église carolingienne avec le soutien actif du pape Nicolas I (il mourut en 868) très hostile à Photius, cherchèrent à profiter de la conversion du peuple bulgare pour y introduire des coutumes occidentales, en particulier, l’introduction du Filioque dans la récitation du Symbole. Pour des raisons politiques et religieuses, une telle ingérence dans une région que Constantinople considérait comme étant de son ressort, lui était inacceptable. Ce fut le commencement de la crise du Filioque.

— En 867, Photius convoqua un Concile œcuménique à Constantinople pour y discuter de cette innovation doctrinale, doctrine nouvelle pour les Orientaux, mais datant en fait déjà en Occident de plusieurs siècles. Ce Concile rassembla plus de 1000 évêques. Voici comment Justin Popovic résume les résultats de ce Concile :

Le saint concile examina en premier lieu les menées criminelles et les enseignements hérétiques qui étaient ceux des missionnaires francs que le pape avait envoyés en Bulgarie. L’on condamna officiellement la doctrine hérétique que les Latins répandaient sur le Saint-Esprit (le Filioque) ainsi que toutes lees hérésies antérieures. Le pape Nicolas fut condamné, déposé et anathématisé comme auteur de ce blasphème hérétique et de ce schisme qui déchirait l’Église. Chez Nicolas, on fustigea également le goût exécrable du pouvoir, l’arrogance, et la volonté de régner en despote sur l’Église de Dieu à seule fin de se la soumettre toute.

La parole prononcée par Photius en 861 selon laquelle il revient, même au pape de Rome et l’Empereur, « à chacun de connaître sa mesure » fut également adoptée lors de ce Concile.

— En 867-868 le développement des événements montra la nature bien éphémère de cette apparente victoire. Si 868 vit la mort de Nicolas I, en 867 un Macédonien nommé Basile, favori de l’Empereur Michel, après avoir tué Bardas, l’oncle de l’Empereur et son Premier ministre, assassina Michel lui-même et s’empara du trône impérial. Photius qui refusa la sainte communion à cet assassin fut démis de force de ses fonctions de patriarche par le nouvel Empereur Basile et chassé en exil. Pour asseoir son pouvoir, Basile rétablit sur le siège patriarcal Ignace, que Photius avait remplacé, et s’allia au nouveau pape Hadrien. C’est ainsi qu’il convoqua un nouveau Concile en 869 qui renversa toutes les décisions du précédent. Ce nouveau Concile qui eut l’aval du pape Hadrien rassembla un nombre pitoyable d’évêques, en fait moins de 30.

— En 873, Photius fut rappelé d’exil par l’Empereur Basile qui le rétablit dans son enseignement universitaire et lui confia même l’instruction de ses trois fils. Photius se réconcilia même avec le patriarche Ignace.

— Le 23 octobre 877, au décès d’Ignace, Photius redevint patriarche.

— En 879 fut convoqué un nouveau concile, celui-ci véritablement œcuménique, où le pape Jean VIII (872-882), qui s’opposait ouvertement au Filioque, y fut représenté par deux légats plénipotentiaires. Voici en quels termes ce Concile proclama sa fidélité à la foi définie par le Symbole de Nicée-Constantinople, ceci sans la moindre adjonction ni soustraction :

Suivant l’enseignement divin de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, établit en nos esprits par l’assurance de la raison et la pureté de la foi ; gardant et acceptant cet enseignement par le raisonnement juste et infaillible des Décrets sacrés et des Canons de ses saints Apôtres et Disciples ; tenant et obéissant par la foi la plus sincère et inébranlable, à la Doctrine immuable et inviolée des sept saints conciles œcuméniques, guidés et dirigés par l’inspiration de l’unique et même Saint-Esprit : Nous rejetons tous ceux qui ont été rejetés par l’Église et nous acceptons et considérons dignes d’en être les membres ceux qui, en maîtres de la piété, ont rendu l’honneur et le respect qui lui sont dus au Crédo de Nicée.

C’est dans cette foi qui est la nôtre que nous le proclamons et le recevons, en esprit et en parole, et qu’à tous, bien haut et clairement, nous récitons ce Symbole de la Foi chrétienne la plus certaine, qui depuis le commencement nous est venu des pères, et cela sans rien en ôter, sans rien y ajouter, sans l’orner ni le trahir en rien. Car toute suppression comme toute addition, quand bien même il n’y aurait aucune apparence d’hérésie, conduit, par la ruse du démon, à mépriser ce qui ne doit pas l’être et à outrager injustement les pères. Quant à corriger les textes des décrets des pères c’est là, chose pire encore. Aussi ce saint concile œcuménique, recevant dans l’amour de Dieu et l’intelligence droite, l’ancien Symbole de la Foi et établissant sur lui la forteresse du salut, enseigne à tous de croire et à proclamer ce que le saint et universel Symbole de la Foi dit et confesse :

Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes choses visibles et invisibles.

Nous croyons en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père, avant tous les siècles, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et non créé, d’une même substance que le Père et par qui tout a été fait, qui, pour nous les hommes et pour notre salut, est descendu des cieux et s’est incarné par le Saint-Esprit dans la vierge Marie et a été fait homme. Il a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate, Il a souffert et Il a été enseveli, Il est ressuscité des morts le troisième jour, d’après les Écritures, Il est monté aux cieux, Il s’est assis à la droite du Père. De là Il reviendra avec gloire pour juger les vivants et les morts. Son règne n’aura pas de fin.

Nous croyons à l’Esprit Saint, qui règne et qui donne la vie, qui procède du Père, qui a parlé par les Prophètes, qui avec le Père et avec le Fils est adoré et glorifié.

Une seule Église sainte, catholique et apostolique.

Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés.

Nous attendons la résurrection des morts et la vie du siècle à venir.

Amen.

Telle est notre Foi ; dans cette confession de Foi nous nous sommes signés du signe de la Croix et, par cette confession, la Parole de Vérité vainc et détruit toute hérésie. En ceux qui partagent notre Foi, nous reconnaissons nos frères, nos pères, héritiers avec nous du royaume des Cieux. S’il est quelqu’un d’assez impudent pour composer un autre exposé de la Foi que ce Symbole sacré, qui, depuis les origines, nous a été transmis par nos pères saints et bienheureux, et qui ose ensuite l’appeler « Symbole de la Foi » – dérobant à ces êtres porteurs de Dieu leur dignité en insérant dans le Crédo de petites formules particulières – et qui tentent ensuite de l’imposer aux croyants ou à ceux qui reviennent de l’hérésie, comme si c’était là l’enseignement commun, altérant avec audace le trésor de ce Symbole sacré, honoré de tous, par de fausses expressions, additions ou soustractions ; qu’une telle personne soit déposée, si c’est un membre du clergé ; qu’elle soit anathématisée si c’est un laïc, selon que nous l’ordonnent les saints conciles œcuméniques.

Telle est notre pensée unanime, telle est notre Foi ; c’est dans cette confession que nous avons été baptisés, c’est en elle que nous avons été ordonnés dans le sacerdoce. Quant à ceux qui pensent autrement ou qui osent substituer un autre Symbole à celui-ci, nous les déclarons anathèmes. 20

Ce fut ici le dernier moment d’unité confessionnelle visible de la Chrétienté. Voici des extraits de la lettre que le pape Jean VIII envoya à Photius au moment du concile de 879 – en fait le VIIIe Concile Œcuménique – dont nous venons de citer les conclusions :

Nous savons les mauvais rapports que l’on vous a faits de notre église et de nous ; et qui ne sont pas sans apparence ; mais j’ai voulu vous éclaircir, avant même que vous nous écriviez. Vous saviez, que votre envoyé nous ayant consulté depuis peu sur le symbole, a trouvé que nous le gardions tel que nous l’avons reçu d’abord, sans y avoir rien ajouté, ni en avoir rien ôté ; sachant bien quelle peine mériterait ceux qui l’oseraient faire. C’est pourquoi nous vous déclarons encore, pour vous rassurer touchant cet article [celui du Filioque], qui a causé du scandale dans les églises ; que non seulement nous ne parlons pas ainsi, mais que ceux qui ont eu l’insolence de le faire les premiers [les théologiens espagnols et francs], nous les tenons pour des transgresseurs de la parole de Dieu ; et des corrupteurs de la doctrine de Jésus-Christ, des Apôtres et des pères qui nous ont donné le symbole ; et nous les rangeons avec Judas, comme déchirant les membres de Jésus-Christ.

Mais je crois que vous n’ignorez pas, étant aussi sage que vous êtes, qu’il n’y a pas peu de difficulté d’amener le reste de nos évêques à ce sentiment ; et de changer promptement un usage de cette importance, affermi depuis tant d’années. C’est pourquoi nous croyons qu’on ne doit contraindre personne à quitter cette addition [du Filioque] faite au symbole ; mais user de douceur et d’économie, exhortant peu à peu les autres à renoncer à ce blasphème. Ceux donc qui nous accusent, comme étant dans ces sentiments, ne disent pas la vérité ; mais ceux-là ne s’en éloignent pas, qui disent, qu’il y a encore des gens parmi nous qui osent parler ainsi. C’est à vous à travailler avec nous, pour ramener avec douceur, ceux qui se sont écartés. 21

Ainsi s’exprimait le dernier Pape de Rome à confesser encore le Symbole de Nicée-Constantinople selon la Foi catholique et orthodoxe de l’Église sainte et une de Jésus-Christ. Jean VIII évoquait « la difficulté d’amener le reste de nos évêques à ce sentiment ». Cette difficulté s’avérera insurmontable. Les théologiens francs, partisans convaincus de l’authenticité du texte du Symbole contenant l’addition de Filioque, eurent le dessus in Occident, appuyés qu’ils étaient par le pouvoir profane du Saint-Empire Romain Germanique. Le Xe siècle connu à Rome de violentes disputes entre partisans de l’indépendance romaine et les défenseurs de la théologie nouvelle prônée par les Empereurs germaniques. Le parti franc domina et vit l’installation, dans le siège de l’évêque de Rome, du pouvoir des évêques d’obédience germanique. C’est ce qui permit l’épanouissement sans borne aucune, ceci à partir de Grégoire VII, du pouvoir antichrétien de la Papauté impériale. 22

Commentant les événements qui conduisirent à la rupture de 1054 qui divisa la Chrétienté en deux parties antagonistes, l’Orient Orthodoxe et l’Occident Catholique Romain, Paul L’Huillier écrivait :

L’on peut se demander alors quel fut le rôle du « papisme » dans la consommation de la rupture ? Il n’est pas négligeable. C’est dans la mesure où la Papauté a accepté les innovations occidentales, et surtout l’insertion du Filioque dans le Credo, qu’elle leur a donné un caractère officiel.

Et il ajoute :

Par ailleurs, l’Église ancienne ne pensait pas qu’une décision d’ordre dogmatique pût être prise autrement qu’avec le consensus de toute l’Église ; c’était donc de la part de Rome un acte arbitraire et illégitime que de modifier le texte du Symbole commun de la foi, ainsi que le souligna à Ferrare Marc d’Ephèse 23.

Et Paul L’Huillier de conclure son étude sur le schisme de 1054 en citant ces paroles du patriarche de Constantinople, Nicolas Grammaticos (1084-1111), paroles prononcées en 1089, un peu plus de deux siècles après le Concile de 879 :

Il y avait un temps où le pape était le premier de nous, lorsqu’il avait même sentiment et même pensée que nous. Maintenant qu’il a des sentiments contraires, comment sera-t-il appelé le premier ? Ou bien qu’il présente l’identité de la foi et reçoive la primauté, afin que ce soit la foi qui établisse les rangs et non la violence et la tyrannie ; ou bien s’il ne le fait pas, jamais in ne recevra ce qu’il demande de vous. 24

La rupture politique et religieuse de 1054 entre Constantinople et Rome fut la conséquence directe de ce sectarisme tyrannique romain. Le Concile de 879 sous l’impulsion de Photius avait promulgué un canon refusant à l’évêque de Rome tout autre privilège que la primauté d’honneur qui lui avait toujours été reconnue. Mais Rome passa outre et s’attribua, avec la triple couronne du Pape, l’autorité suprême sur la chrétienté, tant sur le plan religieux que politique. Ceci eut comme conséquence le déferlement dans l’Église romaine de nouveaux « dogmes » inconnus de l’histoire de l’Église : le Pape reconnu comme le vicaire de Jésus-Christ, l’infaillibilité pontificale, les peines du Purgatoire, la transsubstantiation, l’immaculée conception de la vierge Marie, les indulgences, le pouvoir du prêtre de pardonner lui-même les péchés, l’assomption corporelle de la Vierge Marie, la grâce créée, 25 etc. Sur le plan politique, cette arrogance conduisit à la quatrième Croisade et la prise en 1204 de Constantinople, ceci sous le gouvernement de la Chrétienté par le pape le plus impérial du Moyen Age, Innocent III. 26 En 1274 la Papauté organisa un Concile à Lyon en collaboration d’un pouvoir Byzantin lamentablement soumis aux desseins du Pape, ce qui contraignit le Patriarcat de Constantinople à accepter la plupart des diktats de Rome. Les docteurs occidentaux, Bonaventure et Thomas d’Aquin, devaient cautionner de leur autorité théologique et morale incontestée de telles infamies ecclésiastiques, mais, par la grâce de Dieu, il leur fut épargné une telle honte : ils moururent tous les deux sur le chemin du Concile de Lyon. 27

Photius, pour sa part, connut une fin de vie difficile. En 885 l’empereur Léon succéda à son frère Basile, et l’une de ses premières actions fut de déchoir Photius, une seconde fois, de sa charge de patriarche de Constantinople. Il passa les six dernières années de sa vie, emprisonné dans un monastère abandonné près de Constantinople. C’est le 6 février 891 qu’il remit son âme à Dieu. Mais cet exil eut ceci d’heureux : ces loisirs forcés permirent à Photius de rédiger la réfutation magistrale, contenue dans « La mystagogie du Saint-Esprit », de l’erreur franque et romaine de la prétendue double procession du Saint-Esprit, procession provenant à la fois du Père ET du Fils.

Nous nous tournons à présent vers un examen de la signification de cette controverse dont nous venons de décrire rapidement le déroulement.










II. Signification théologique du Filioque

a) L’interprétation des données bibliques

Au début de cet exposé nous avons pu constater un malentendu funeste qui a encore de graves répercussions aujourd’hui. Les théologiens espagnols et francs se trompaient lourdement lorsqu’ils s’imaginaient que les mots « et le Fils (Filioque) » se trouvaient inclus dans le texte original du Symbole de Nicée-Constantinople et, qu’en conséquence, c’était les pères orientaux qui avaient, eux, falsifié le Credo en supprimant ces mots fatidiques de sa formulation authentique. Ceci n’était évidemment pas le cas et le débat sur cette question se développa en conséquence, non pas à partir d’une mystification, comme le laisse entendre Cyriaque Lampryllos dans son ouvrage si essentiel sur le plan historique, « La mystification fatale », mais en partant d’un malentendu funeste. Voici ce que nous pouvons constater en ce qui concerne l’origine historique de l’erreur de fait si grossière commise par les théologiens espagnols et francs.

Ces derniers ne s’en tenaient pas simplement à une argumentation historique, argument d’autorité sur l’authenticité des documents en question. Ils se targuaient avant tout d’être des théologiens mûrs, fondés sur la Bible, sur l’autorité de la Sainte Écriture elle-même. C’est, à mon avis, ici même que se trouve le nœud véritable du problème. Examinons cet aspect biblique de la dispute du Filioque avec davantage d’attention.

De nombreux textes bibliques étaient cités par les docteurs carolingiens comme affirmant que c’était par le Fils aussi (et pas uniquement par le Père) que procédait le Saint-Esprit ; que l’Esprit était l’Esprit du Fils ; que c’était du Fils que les hommes recevaient l’Esprit ; que c’était le Fils qui avait envoyé l’Esprit dans le monde, etc. Citons quelques textes bibliques utilisés par les théologiens francs allant dans ce sens :




Et [voici] j’enverrai sur vous ce que mon Père a promis, mais vous restez dans la ville, jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la puissance d’en haut.
(Luc 24 : 49)

Cependant, je vous dis la vérité : il est avantageux pour vous que je parte, car si je ne pars pas, le Consolateur ne viendra pas vers vous ; mais si je m’en vais, je vous l’enverrai.

(Jean 16 : 17)

Celui qui croît en moi, des fleuves d’eau vive couleront de son sein, comme dit l’Écriture. Il dit cela de l’Esprit qu’allaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; car l’Esprit n’était pas encore [donné] parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié.
(Jean 7 : 38-39)

Après ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit Saint.

(Jean 20 : 22)

Pour vous, vous n’êtes plus sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, si du moins l’Esprit de Dieu habite en vous. Si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ, il ne lui appartient pas.

(Romains 8 : 9)

Et parce que vous êtes des fils, Dieu a envoyé dans vos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba ! Père !
(Galates 4 : 6)

J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les comprendre maintenant. Quand il sera venu, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité ; car ses paroles ne viendront pas de lui-même, mais il parlera de tout ce qu’il aura entendu et vous annoncera les choses à venir. Lui me glorifiera, parce qu’il prend de ce qui est à moi et vous l’annoncera. Tout ce que le Père a, est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera.
(Jean 16 : 12-15)

Tous ces textes, et bien d’autres encore, étaient utilisés par les Docteurs carolingiens pour chercher à prouver que le Saint-Esprit procédait de toute éternité et du Fils, et du Père. Mais, comme le dit fort bien Richard Haugh, il y a ici un problème herméneutique (c’est-à-dire d’explication des textes bibliques) et, ajoutons-le, un problème théologique aussi, celui de la compréhension de la distinction à faire entre l’être de Dieu et la nature de son action. Les théologiens carolingiens avaient une fausse interprétation de nombreux textes bibliques du fait qu’ils ne comprenaient pas la distinction qu’il fallait faire entre les textes de l’Écriture qui s’appliquaient aux relations internes de la Trinité (ce qu’on appelle les relations « ontologiques » se rapportant à l’être du Dieu unique en trois Personnes divines) et d’autres textes s’appliquant aux relations externes de la Trinité (ce qu’on appelle ses relations « économiques »). Écoutons ici l’analyse de Richard Haugh :

En travaillant sur des textes des Pères grecs [textes qu’ils citaient pour appuyer l’insertion du Filioque dans le Symbole], les théologiens carolingiens se sont trouvés confrontés à un problème herméneutique significatif. De nombreux textes des Pères grecs, lorsqu’ils sont pris hors du contexte du modèle trinitaire grec, peuvent être interprétés de manière à appuyer l’enseignement des Latins sur la procession de l’Esprit venant du Père et du Fils. Par exemple, les Pères grecs ne nient jamais le fait, tout à fait biblique, que l’Esprit est « l’Esprit du Fils ». Pour l’Orient grec, ce fait était interprété comme preuve de la consubstantialité de l’Esprit et du Fils. [C’est-à-dire, tous les deux étaient pleinement Dieu, de la même substance que le Père.] Pour les théologiens carolingiens, interprétant cette expression dans la perspective du modèle trinitaire latin et s’appuyant pour cela sur l’exégèse déjà ancienne d’Augustin, la présence même de cette expression, « l’Esprit du Fils », chez les Pères grecs était considérée comme fournissant une preuve que les Pères orientaux enseignaient eux-aussi que l’Esprit procède également du Fils.

Haugh continue :

Les Pères grecs parlent fréquemment de la Sainte-Trinité dans son activité « économique », c’est-à-dire dans sa relation à la création, à la Providence et au salut. Par exemple, les théologiens d’Alexandrie, particulièrement Athanase et Cyrille, ne parlent que rarement de la vie interne ou des relations extérieures de la Sainte-Trinité. Cependant, les diverses expressions qu’ils utilisent lorsqu’ils parlent de l’Esprit venant du, ou par le Fils se réfèrent presque toujours à la mission temporelle de l’Esprit [sa mission économique, vers l’extérieure] et non à sa procession éternelle dans la vie interne de Dieu.

Les théologiens carolingiens cependant, de leur côté, ne distinguent pas entre la mission temporelle et la procession éternelle du Saint-Esprit. Ainsi, lorsqu’ils se trouvent en face de textes des Pères grecs qui se rapportent à la mission temporelle de l’Esprit, ils interprètent ces textes comme des preuves que l’Esprit procède du Fils. Sur le plan herméneutique, le sens originel de ces expressions était perdu. 28

Le texte le plus éclairant et le plus fort du Nouveau Testament sur cette question de la procession éternelle du Saint-Esprit se trouve dans l’Évangile de Jean où le Christ établit très clairement lui-même cette distinction entre les relations ontologiques internes entre les trois Personnes de la Trinité et leurs relations économiques externes.

Quand sera venu le Consolateur [le Saint-Esprit] que je vous enverrai de la part du Père [il vient du Père ; il est envoyé par le Fils ; il s’agit des relations externes de la Trinité et non de sa nature interne], l’Esprit de vérité qui procède du Père [relation interne de l’Esprit et du Père, de l’Esprit qui procède ici du Père seul], il rendra témoignage de moi [action externe de l’Esprit].

(Jean 15 : 26)

Nous voyons dans ce texte ces deux plans marqués de manière particulièrement claire. La venue du Saint-Esprit à la Pentecôte est l’œuvre du Père et du Fils : il vient du Père ; il est envoyé dans le monde par le Fils. Mais la nature de la Personne divine du Saint-Esprit est définie de manière exclusive : Il procède du Père. Pour ce qui concerne la nature, l’origine éternelle de l’Esprit procédant du Père, l’action du Fils n’est pas mentionnée.

Voici comment un exégète grec, le père Apostolos Makrakis (1831-1906), commente ce texte de l’Évangile de Jean :

Jésus est la Vérité par laquelle le vrai Dieu est révélé aux hommes, ainsi que chaque vérité qui illumine l’homme, le sauvant de la tromperie de Satan, celui qui est le chef des menteurs et le destructeur des hommes. Mais Satan, le père de tout mensonge, déteste, déforme et calomnie cette Vérité, ceci de manières nombreuses et diverses, afin que les hommes qui n’y croient pas ne puissent se sauver des mains meurtrières du diable. Mais Dieu aime la Vérité et la manifeste, témoignant d’elle par des paroles et des miracles divins, ceci afin que les hommes puissent croire et être sauvés. Le Paraclet aime cette Vérité et en témoigne Lui aussi, car il est l’Esprit de Vérité qui procède du Père, c’est-à-dire qu’il a seul le Père comme source de son existence éternelle. Et, de même que le Fils est né éternellement du seul Père, de même le Paraclet procède lui aussi uniquement du Père. Avant que le Paraclet ne vienne dans ce monde pour témoigner du Fils [dès la Pentecôte], le Fils lui-même témoigna du Paraclet, affirmant que le Saint-Esprit procède du Père seul. Car ayant parlé de l’Esprit, « qui procède du Père », et ayant rendu témoignage au Père comme étant la source et l’origine de la procession et de l’existence éternelle de l’Esprit, il n’ajouta pas et du Fils, ce qu’il aurait fait si le Paraclet procédait du Fils aussi. Et la preuve de la solidité de cette affirmation se trouve dans l’envoi du Paraclet dont Jésus déclare : « […] et je vous enverrai le Paraclet de la part du Père ». En conséquence du fait que le Paraclet est aussi envoyé par le Fils, Il dit, « J’envoie » ; mais parce qu’il procède du Père seul, il n’ajouta pas « et du fils ». Ainsi le témoignage du Fils concernant le Paraclet est non seulement vrai, mais particulièrement clair : l’Esprit est envoyé dans le monde tant par le Père que par le Fils, mais Il procède cependant éternellement du Père seul. Il en est de même pour le Fils [qui, s’il est engendré dans le temps dans le sein de la vierge Marie par l’Esprit Saint (traducteur)] est Lui-même engendré, de toute éternité, uniquement du Père. Et ceux qui ont osé, contre le témoignage du Christ, faire l’adjonction des mots et du Fils et ainsi introduire cette fausseté dans le Credo sacré de la foi comme vérité supplémentaire, sont devenus coupables de la pire des hérésies et sont très justement exclus de la communion chrétienne et anathématisés.

L’Église Orthodoxe [Grecque Orthodoxe] croit ce qu’enseigne le Christ concernant le Saint-Esprit, à savoir que s’il est à un moment précis de l’histoire envoyé par le Fils, cependant Il procède, dans son essence même, éternellement du Père. Et ceux qui adoptent des croyances et formulent des Credos contraires au témoignage du Christ ont été de ce fait même arrachés à l’Église du Christ et se sont rendus eux-mêmes responsables de l’offense parfaitement destructrice des hérétiques.

Jésus, en Lui-même Vérité véritable, témoigne concernant le Paraclet : que l’Esprit de Vérité procède du Père ; de même que l’Esprit de Vérité Lui aussi témoigne de manière véridique de Jésus. C’est ainsi que sont dissipés les calomnies, les sophismes et les diffamations de Satan. Mais la semence de Satan déteste la Vérité et n’est aucunement convaincue par les témoins de la Vérité. Les témoins de la Vérité convainquent les enfants de Dieu et par là repoussent et reprouvent les mensonges de Satan que ces derniers reconnaissent aisément grâce à leur connaissance révélée de la Vérité. Et un témoin, sûr et digne de toute foi, est le Paraclet, l’Esprit de Vérité, qui témoigne, comme le font eux-aussi les témoins oculaires premiers, serviteurs du Logos, auxquels Jésus déclare :

Et vous témoignerez aussi car vous avez été avec moi dès le commencement.

Lorsque le Paraclet vint, Il témoigna du Fils de Dieu, ayant comme co-témoins les disciples du Fils de Dieu qui en furent, dès le début de la prédication de l’Évangile, ses témoins oculaires et ses serviteurs. Car ils l’ont connu pendant toute la durée de leur association avec lui, partageant sa vie durant trois ans. Ils écoutaient ses paroles et furent associés à sa puissance, accomplissant des prodiges, chassant des démons et guérissant toute espèce d’infirmité parmi le peuple. Le témoignage du Paraclet, associé au témoignage oculaire des serviteurs du Fils de Dieu, est digne de la plus haute et de la plus solide confiance ; celui qui ne le croit pas attire sur lui-même la colère de Dieu et est justement condamné par Lui à la perdition éternelle durant laquelle il brûlera et souffrira les tortures d’un feu qui ne s’éteindra jamais. Le témoignage du Paraclet, associé au témoignage des douze disciples du Christ, est, dans l’Église du Christ, infaillible, sans tromperie et sans péché, contrairement aux affirmations d’un Pape qui, dans son isolement de l’Église de Dieu, témoigne faussement de lui-même, déclarant ainsi la guerre et livrant bataille au témoignage véritable du Saint-Esprit et à celui de tous les témoins de la vérité. 29

C’est la certitude de défendre la Vérité du Christ qui conduisit Photius à écrire, au tout début de la Mystagogie du Saint-Esprit, les paroles suivantes d’une véhémence surprenante :

Voici d’abord un trait acéré, imparable, qui les atteint de plein fouet, avant tout autre : c’est la parole du Seigneur, qui foudroie les renards et tous les fauves. Quelle parole, précisément ?

« L’Esprit procède du Père » (Jean 15 : 16)

Le Fils initie à un enseignement sacré, selon lequel l’Esprit procède du Père ; et toi tu vas chercher un autre initiateur pour parfaire ta connaissance du mystère – disons plutôt, pour consommer ton impiété – tu inventes le mythe que l’Esprit provient du Fils ! Si tu n’as pas su refréner ton désir insensé de faire plier devant ton délire personnel, les dogmes de notre Sauveur, Démiurge [Médiateur] et Législateur, quelle autre autorité te fera renoncer à ton sacrilège.

Et Photius de conclure :

Voilà pourquoi tu as beau être déjà à terre, frappé du glaive à double tranchant de l’Esprit, nous n’en montrerons pas moins d’amour et d’ardeur pour notre Maître à tous, et, tant que les arguments de la panoplie sacrée qui nous couvre nous inviteront au combat, nous ne cessons pas de te harceler. 30

C’est ainsi que débute la célèbre « Mystagogie [Guide dans les choses divines] du Saint-Esprit ».

Pour terminer, il nous reste maintenant à chercher à comprendre la source de cet enseignement affirmant la double procession du Saint-Esprit. À ce sujet il ne peut y avoir le moindre doute. Cette doctrine a pour père lointain le grand docteur de l’Église d’Occident, saint Augustin, qui fut le théologien de choix des docteurs carolingiens des VIIIe et IXe siècles. Examinons maintenant rapidement son enseignement sur les relations entre les Personnes divines à l’intérieur de la Sainte-Trinité, enseignement dont l’influence, toujours présente, fut d’une persistance historique si étonnante.




b) L’enseignement Trinitaire de saint Augustin

Un historien et théologien, parlant de sa lecture des œuvres de saint Augustin, faisait la remarque suivante : « Lorsque je lis saint Augustin cité par Calvin, il me semble toujours biblique et clair. Lorsque je le lis dans le texte j’ai souvent une impression ambiguë. » Ce malaise, que ressent tout lecteur attentif d’Augustin, a une raison philosophique précise. Toute l’œuvre du grand docteur de l’Afrique du Nord témoigne d’une tension permanente, tension qui habitait constamment l’esprit de ce théologien et philosophe génial. Car son œuvre est marquée par une dialectique incessante entre son souci d’orthodoxie premier et le fond non sanctifié des présupposés philosophiques néo-platoniciens 31 (avant tout plotiniens et porphyriens) dont il n’a jamais su se défaire. À son honneur, et contrairement à ce qui fut le cas pour bon nombre de ses disciples, il ne renonça jamais à cette tension, restant toujours attaché à la foi orthodoxe véritable qui était l’objet de son adhésion finale, luttant ainsi constamment contre cette philosophie païenne qu’il ne put pourtant jamais abandonner complètement. 32

Cette ambiguïté se retrouve dans bien des aspects de la pensée de saint Augustin : sur la création du monde 33 ; sur la nature de l’âme humaine 34 ; sur la relation entre la cité terrestre et la cité céleste 35 ; sur sa manière de lire la Bible, très tributaire du néo-platonisme d’Origène. 36 L’arrière-plan de ce substrat philosophique néo-platonicien, plotinien et porphyrien, se retrouve également dans les difficultés qu’il rencontre à rendre compte des données bibliques relatives à la Sainte Trinité 37.

Mais, pour être juste, relevons d’abord les éléments durablement orthodoxes et bibliques qui se trouvent dans l’effort prodigieux que livre saint Augustin pour tenter d’expliquer, intellectuellement et doctrinalement, le caractère, à la fois Un et Trine, de la divinité. Nous tirons ces citations de la pensée trinitaire de saint Augustin de l’ouvrage résolument anti-romain du prêtre orthodoxe français Wladimir Guettée. Voici ce qu’écrit saint Augustin :

Après s’être étendu fort longuement sur les relations essentielles qui existent entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le docte écrivain s’exprime ainsi, à la fin de son Traité sur la Trinité : « Le Saint Esprit procède du Père principalement (comme de son principe) ; il procède de l’un et de l’autre communément. S’il procédait du Fils principalement, on dirait qu’il est le Fils du Père et du Fils, puisque les deux l’aurait engendré, Ce qui répugne au bon sens. Le Saint-Esprit n’a donc pas été engendré par l’un et l’autre, mais il procède de l’un et l’autre étant l’Esprit des deux. » 38

Et Guettée de commenter cette formulation apparemment contradictoire :

En lisant saint Augustin, après avoir médité cette maxime, on comprend parfaitement que le mot procéder est pris par lui en deux sens : avoir son origine de et sortir de. Dans le premier sens, il est contraire au bon sens de dire que le Saint-Esprit procède du Fils ; dans le second sens, le Saint-Esprit vient du Père au Fils qui l’envoie en ce monde, le communique au monde. 39

Mais nous voyons ici la difficulté dans laquelle son attachement à l’analyse néo-platonicienne dialectique des relations Trinitaires essentielles place Augustin : cela le conduit, entre bien d’autres difficultés, à ne pas distinguer avec la clarté nécessaire les relations ontologiques internes des Personnes de la Sainte-Trinité de leurs actions économiques externes. Car, en réalité, saint Augustin ne fait pas partir sa réflexion théologique trinitaire des données bibliques indiscutables et indispensables à toute réflexion dans ce domaine – naturellement inatteignable à la raison humaine – mais sa réflexion trinitaire prend son essor à partir de conceptions purement philosophiques : les triades plotiniennes. En ceci la pensée trinitaire d’Augustin, et de la théologie augustinienne dont il fut le père en Occident, était très différente de celle des Pères cappadociens – Basile, Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze – des Alexandrins – Athanase et Cyrille d’Alexandrie – et, finalement, des Antiochiens – Jean Chrysostome et Théodoret de Cyr. Ces Pères des Églises d’Orient partaient des données scripturaires bibliques sur les Personnes divines : celle du Père ni engendré, ni procédant ; puis celle du Fils engendré de toute éternité du Père ; puis celle du Saint-Esprit, procédant de toute éternité, elle aussi, du Père, pour aboutir à la compréhension de l’unité substantielle du seul Dieu, Dieu unique subsistant en Trois Personnes divines distinctes en leurs Personnes, une en leur substance, en leur essence.

Pour Augustin, et pour la tradition scolastique et systématique qu’il engendra, la démarche d’une réflexion trinitaire chrétienne prenait un tout autre chemin. C’était celle qu’ouvrit Augustin lui-même, démarche qu’il tirait de son attachement à la pensée plotinienne, et plus particulièrement à sa pensée triadique. Du UN plotinien (qu’Augustin va identifier au Père) est issu la RAISON, Logos (qu’Augustin va identifier au Fils) ; enfin, la dialectique plotinienne entre le UN et la Raison (c’est-à-dire, en termes chrétiens, entre le Père et le Fils, d’où la double procession du Saint-Esprit) va produire l’ESPRIT du MONDE. C’est cette dialectique qu’Augustin identifiera à la procession du Saint-Esprit, provenant ontologiquement à la fois du Père ET du Fils. Dans cette perspective, l’Esprit Saint procède non pas du seul Père (comme c’était le cas pour l’enseignement reçu dans l’Église), mais était la relation d’amour entre le Père et le Fils. Voici l’origine philosophique lointaine de cette double procession du Saint-Esprit, procession provenant à la fois du Père et du Fils, qui nous occupe ici. 40 C’est lorsqu’il cède à cette perspective dialectique des relations entre les Personnes divines de la Sainte Trinité qu’Augustin en vient à laisser entendre que l’Esprit ne doit pas être considéré comme étant une Personne divine à part entière, ceci au même titre que le Père et le Fils, mais être plutôt compris comme la relation d’amour manifestant l’union entre les deux.

Voyons comment Richard Haugh contraste le modèle trinitaire occidental au modèle des Pères orientaux.

En structurant le modèle trinitaire latin Augustin commence avec l’unité inséparable de l’essence divine et ne considère que plus tard l’existence personnelle de la Trinité. Le point de départ d’Augustin était l’unité de Dieu en laquelle il y avait Trois Personnes. 41

Il en allait très différemment du modèle grec. Haugh continue :

Le modèle trinitaire grec ne commence pas avec l’unité de l’Essence divine mais avec la réalité personnelle de Dieu le Père, la source personnelle de toute vie, incréée et créée. Si Dieu le Père est la source de toute existence, alors il est aussi la source et la cause [éternelle] de la vie du Saint-Esprit. Puisque Dieu le Père est parfait, la manière (procession) dont le Saint-Esprit est [éternellement] issu du Père doit aussi être parfaite [unité, simplicité, absence de toute forme de composition]. Si la procession de l’Esprit du Père est parfaite, alors le Fils ne peut en aucune manière être la cause de l’existence du Saint-Esprit [il s’agirait d’une composition, donc source d’imperfection]. Le Saint-Esprit peut en effet procéder éternellement du Père par le Fils [formule sauvegardant l’unité des relations entre les trois Personnes divines en une seule substance] mais, selon le modèle trinitaire grec, l’Esprit ne détient pas son existence du Fils. 42

(Suite et fin après le post de Giorgios)
Dernière modification par J-Gabriel le sam. 22 nov. 2008 19:09, modifié 2 fois.

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur »

Cher Jean-Gabriel,

Très très intéressant, votre discussion avec M. Berthoud et le texte que vous avez reproduit ici. Je regrette de ne pas avoir plus de temps aujourd'hui pour faire des commentaires. Mais vous avez bien fait de lui parler. Sa réponse mérite qu'on y revienne.

GIORGOS
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Message par GIORGOS »

Très intéressant, il est vrai, mais il faudrait lire le texte de M. Jean Marc Berthoud dans sa totalité. Je suis donc, à l’attente du nouveau post de J-Gabriel.
Avec M. Berthoud j’ai échangé quelque correspondance il y a des années, et j’ai reçu, bien lu et profité de ses publications notamment de « Documentation Chrétienne » et de « Résister et Construire ».
Par ailleurs, M. Berthoud à échangé aussi de correspondance avec feu le P. Patric Ranson, à propos du gnosticisme et du neo-nicolaïsme.
M. Berthoud, suive la pensée du théologien calviniste Francis Schaeffer, qui est le père de l’écrivain et conférencier Francis Schaeffer lequel s’est converti à la Orthodoxie.
Giorgos
SEÑOR JESUCRISTO, HIJO DE DIOS, TEN PIEDAD DE MÍ PECADOR.

J-Gabriel
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Le Filioque selon J-M Berthoud

Message par J-Gabriel »

Merci, Giorgos de m'avoir fait remarquer pour le texte manquant et merci à Lecteur Claude d'avoir compris qu'il ne s'agissait pas d'une tentative de polémique de ma part.

Suite du texte: "Le schisme d’Orient : celui de Photius ?" commencé plus haut



Joseph Farrell dans l’Introduction à sa traduction anglaise de « La Mystagogie du Saint-Esprit » résume bien les enjeux qu’impliquait la méthode philosophique de réflexion trinitaire de saint Augustin :

Saint Augustin cherchait à exprimer la foi chrétienne dans le langage de la philosophie néo-platonicienne. Mais en conséquence de son acceptation non-critique du néo-platonisme, les éléments philosophiques et théologiques de sa pensée furent si intimement mariés qu’il devint impossible de les séparer. En intensifiant ainsi l’ambiguïté et la flexibilité propre au néo-platonisme, cette synthèse ambiguë allait dominer toute l’histoire du Christianisme occidental. 43

La conséquence du Filioque allait s’imposer car, dans une telle perspective,

[…] l’unité de Dieu commence à être perçue en termes impersonnels, abstraits et philosophiques, ne trouvant pas sa référence ultime dans la monarchie du Père. 44

Une confusion s’établit alors, en conséquence de cet accent unilatéral et premier mis sur l’unité impersonnelle de Dieu, entre l’unité de l’essence, d’une part, et la distinction des Personnes et des attributs divins, de l’autre. On en arrive en fait à introduire au cœur même de la théologie chrétienne le mouvement de la philosophie païenne plotinienne (et porphyrienne), celui de la dialectique entre le un et le multiple, ceci à la place d’affirmer en même temps la Trinité des Personnes ET l’Unité de la Divinité, de la substance, de l’essence divine, comme le fait toujours la Bible. Augustin parvient ainsi à séparer le cœur même de la théologie chrétienne, la doctrine de Dieu, de ses bases concrètes et vraies révélées pour nous dans la Sainte Écriture. On en vient ainsi à défendre une théologie trinitaire au caractère philosophique abstrait qui tend à exclure la réalité concrète des Personnes divines ! Cette confusion, ce refus (ou cette incapacité) d’amener captives à l’obéissance du Christ les Triades plotiniennes et porphyriennes, si orgueilleuses dans leur auto-suffisance dialectique, contribua, parmi bien d’autres causes, à ouvrir la porte au développement rationaliste de la pensée de l’Occident. Le cœur du rationalisme de l’Occident se trouve en effet dans l’exclusion du Dieu trinitaire, du Dieu Un en Trois Personnes divines, de la pensée et de l’action humaines. C’est de cette exclusion que se meurt aujourd’hui le monde entier.

Laissons, pour finir, la parole à Olivier Du Roy qui conclut son étude magistrale sur « L’intelligence de la Foi en la Trinité selon Saint Augustin », par ces mots :

Il s’agit de savoir finalement si, oui ou non, c’est le Christ qui, par son Incarnation, sa Passion, sa Résurrection et l’envoi de l’Esprit, en un mot par sa Pâque, révèle la Trinité, si donc cette histoire du salut est révélation en acte du Père par son Fils dans l’Esprit. 45

Du Roy continue :

Mais, à la différence des cappadociens, pour qui la Trinité se révélait par les missions divines et dans l’histoire du salut, Augustin admet la possibilité idéale de connaître la Trinité sans l’Incarnation et en accorde donc quelque connaissance aux philosophes platoniciens. […] Dès lors que les païens pouvaient connaître la Trinité sans le Christ, même si on accorde que le Christ nous a révélé plus clairement la Trinité en nous parlant, il n’est plus possible qu’il nous ait révélé le mystère de sa vie de Fils auprès du Père par son Incarnation et par sa Pâque. Cette histoire du salut n’est plus qu’une voie morale de purification qui nous permettra de contempler la Trinité en nous ramenant à l’intérieur de nous-mêmes. On pourra donc exposer la foi trinitaire, sans parler de la vie de Fils que le Christ est venu vivre parmi nous. 46

Écoutons encore Olivier Du Roy :

Augustin a légué à l’Occident un schème dogmatique de la Trinité qui tend à couper celle-ci de l’économie du salut.[…] L’intellectus fidei [l’intelligence de la foi] de la Trinité n’est donc plus la compréhension du plan divin de la Création et de la Rédemption révélant le mystère même de Dieu, mais la déduction des processions par l’intelligence et la volonté. […] Cette manière d’utiliser la philosophie dans l’intelligence de la foi, toute marquée qu’elle soit par l’aristotélisme de la scolastique, remonte finalement à Saint Augustin. Il est sans doute le premier à avoir ainsi puisé systématiquement dans une philosophie pour la compréhension de la Révélation. […] Mais ce faisant, il contribuait aussi à consacrer l’autonomie de chaque domaine, enfermant la foi dans des formules dogmatiques, laissant la philosophie à sa propre démarche et réduisant sa portée à l’interprétation des formules de foi. […] Sur la base de ces prémisses, conçues comme un donné purement intellectuel, sans enracinement dans une expérience spirituelle et historique, on croit pouvoir élaborer une théologie trinitaire. […] Le déisme des XVIIIe et XIXe siècles est peut-être le dernier fruit de cet intellectus fidei de la Trinité, fondé sur une philosophie néo-platonicienne. 47

Et, à cela, nous ajouterons tout le rationalisme moderne de la sécularisation d’un monde d’où le Dieu Trinitaire, révélé par l’ordre de la Création, par l’Inspiration de la Parole divine, par l’action providentielle de Dieu dans l’histoire et surtout par l’Incarnation dans le temps et dans l’espace du Fils de Dieu a été banni. Mais un moment décisif dans la dialectique historique de ce bannissement est marqué par l’adoption par saint Augustin d’une pensée sans Dieu pour rendre compte de la vie interne du Dieu Trinitaire.

Du Roy tire alors, les conséquences spirituelles et pastorales de cette histoire si ancienne (et si actuelle !), de la confusion de la révélation divine avec les spéculations païennes de Plotin. Il conclut :

Il n’est pas étonnant que la piété occidentale se soit centré de moins en moins sur le Père ou sur la Trinité, 48 et que la prière ait tendu à s’adresser à Dieu, dans l’indistinction des personnes, ou encore au Christ, mais non plus en tout cas au Père par le Fils et dans l’Esprit, comme la liturgie continuait cependant s’y inviter les fidèles. 49

Du Roy ajoute encore :

[…] au-delà de la confrontation des Pères grecs et d’Augustin, c’est à l’Écriture qu’il faut remonter pour y trouver la révélation vivante de la Trinité dans la Pâque du Christ et l’effusion de l’Esprit ; mais c’est également dans l’expérience ecclésiale qu’il faut redescendre, là où cette Pâque du Christ et la charité de l’Esprit est vécue aujourd’hui dans des consciences humaines creusées par vingt siècles de Christianisme. […]

Ce n’est donc pas une expérience naturelle qui peut nous amener à l’intelligence de la Trinité, mais bien cette expérience de grâce qu’est un amour donné aujourd’hui en Église et qui se réfère à l’initiative de Dieu [du Père] en son Fils. L’intelligence n’est plus extérieure à la foi. Elle est cette conscience que nous prenons du salut de toutes les dimensions de notre être [et du monde], parce que Dieu nous a aimés jusqu’à livrer son Fils pour nous, nous appelant à nous aimer comme il nous a aimés. 50

Pour finir, écoutons Photius lui-même que cite Justin Popovic, docteur de la foi serbe du XXe siècle, si proche de son aîné du IXe siècle byzantin, nous parler de cet amour divin qui demeurera pour toujours en ceux qui sont rachetés par l’œuvre de Jésus-Christ à la croix :

Rien n’est plus vénérable et plus précieux que la charité, c’est l’opinion commune confirmée par les Saintes Écritures. Par elle ce qui était séparé est uni ; les luttes sont pacifiées ; ce qui était uni est uni plus étroitement encore ; elle ferme toute issue aux séditions et aux querelles intestines ; car elle ne pense pas le mal, mais elle souffre tout ; elle espère tout, elle supporte tout, et jamais, selon le bienheureux Paul, elle n’est épuisée. Elle réconcilie les serviteurs coupables avec leurs maîtres en faisant valoir, pour atténuer la faute, l’identité de la nature. Elle apprend aux serviteurs à supporter avec douceur la colère de leurs maîtres et les console de l’inégalité de leur condition par l’exemple de ceux qui ont également à en souffrir. Elle adoucit la colère des parents contre leurs enfants, et contre les murmures de ces derniers, elle fait de l’amour paternel une arme puissante qui leur vient en aide et empêche ces déchirements au sein des familles dont la nature a horreur. Elle arrête facilement les discussions qui s’élèvent entre amis et elle les engage à conserver les bons rapports de l’amitié ; quant à ceux qui ont les mêmes pensées sur Dieu et sur les choses divines, quoiqu’ils soient séparés par l’espace et qu’ils ne se soient jamais vus, elle les unit et les identifie par la pensée et elle en fait de vrais amis ; et si par hasard l’un d’entre eux a élevé d’une manière trop inconsidérée des accusations contre l’autre, elle y remédie et rétablit toutes choses, en resserrant le lien de l’union. 51




1 Conférence donnée pour la dernière des Rencontres Bible et Monde, le 29 septembre 2007, au Café du Vieux Lausanne.

2 Aaron Kayayan (Éditeur), Confessions de Foi des Églises réformées, Perspectives Réformées, Palos Heights, 1988, p. 27-28.

3 Philip Schaff, The Creeds of Christendom, Baker Book House, Grand Rapids, 1983 (1889), Volume II, p. 58-59.

4 Philip Schaff, op. cit, Volume II, p. 57-58.

5 La littérature sur cette question est immense. Nous signalons les ouvrages suivants, dont les plus importants sont ceux de Théodore de Régnon, Richard Haugh, Wladimir Guettée, Aristeides Papadakis, V. Grumel et François Dvornik : Théodore de Régnon, Études de Théologie positive sur la Sainte Trinité, (4 volumes), Première série, Exposé du Dogme ; Deuxième série, Théories scolastiques ; Troisième série, Théories grecques des processions divines, Victor Retaux, Paris, 1892 ; Cyriaque Lampryllos, La mystification fatale. Étude orthodoxe sur le Filioque, L’Age d’Homme, Lausanne, 1987 ; Wladimir Guettée, De la Papauté, L’Age d’Homme, Lausanne ; Richard Haugh, Photius and the Carolingians. The Trinitarian Controversy, Nordland, Belmont, 1975 ; H. B. Swete, On the History of the Doctrine of the Procession of the Holy Spirit. From the Apostolic Age to the Death of Charlemagne, Wipf ad Stock, Eugene, 2004 (1876) ; World Council of Churches, Spirit of God, Spirit of Christ. Ecumenical Reflections on the Filioque Controversy, SPCK, London, 1981 ; François Dvornik, Le schisme de Photius. Histoire et légende, Cerf, Paris, 1950 ; Byzance et la primauté romaine, Cerf, Paris, 1964 ; Photian and Byzantine Ecclesiastical Studies, Variorum Reprints, London, 1974 ; V. Grumel, « Le décret du synode photien de 879-880 sur le symbole de la foi », Échos d’Orient, Volume XXXVII ; « L’encyclique de Photius aux Orientaux », Échos d’Orient, Volume XXXIV ; « Le Filioque au concile photien de 879-880 » Échos d’Orient, Volume XXIX ; « Les lettres de Jean VIII pour le rétablissement de Photius », Échos d’Orient, Volume XXXIX ; « La liquidation de la querelle photienne », Échos d’Orient, Volume XXXIII ; « Les préliminaires du schisme de Michel Cérulaire ou La question romaine avant 1054 », Revue d’Études Byzantines, Tome X, 1952, p. 5-23 ; Paul L’Huillier, « Le saint patriarche Photius et l’unité chrétienne », Messager de l’Exarchat russe, Tome VI, 1955, p. 92-110 ; « Le schisme de 1054 », Messager de l’Exarchat russe, Tome V, 1954, p. 144-164 ; « Le problème de la papauté au concile de Florence », Messager de l’Exarchat russe, Tome VII, 1957, p. 8-20 ; Steven Runciman, Le schisme d’Orient. La papauté et les Églises d’Orient XIe – XIIe siècles, Les Belles Lettres, Paris, 2005 [1955] ; Martin Jugié, Le schisme byzantin. Aperçu historique et doctrinal, Lethielleux, Paris, 1941 ; Louis Bréhier, Le schisme oriental, du XIe siècle, Ernest Leroux, Paris, 1899 ; Herbert A. Rees, The Catholic Church and Corporate Reunion. A Study of the Relations Between East and West from the Schism of 1054 to the Council of Florence, London, 1941 ; Aristeides Papadakis, Crisis in Byzantium. The Filioque Controversy in the Patriarchate of Gregory II of Cyprus (1283-1289), St Vladimir’s Seminary Press, Crestwood, 1997 ; Joseph Gill, Le Concile de Florence, Desclée, Tournai, 1963.

6 J.N.D. Kelly, The Athanasian Creed. Quicumque vult, Adam and Charles Black, London, 1964.

7 Richard Haugh, Photius and the Carolingians. The Trinitarian Controversy, Nordland, Belmont, 1975, p. 27-28. Traduit par nos soins.

8 Cyriaque Lampryllos, La mystification fatale. Étude orthodoxe sur le Filioque, L’Age d’Homme, Lausanne, 1987, p. 29.

9 Cyriaque Lampryllos, op. cit., p. 22.

10 Richard Haugh, op. cit., p. 43.

11 Cyriaque Lampryllos, op. cit., p. 36.

12 Outre les ouvrages déjà cités, voyez ceux, écrits par le patriarche Photius ou sur son œuvre : Photius, The Homilies of Photius Patriarch of Constantinople, (Edited and translated by Cyril Mango), Dumbarton Oaks Studies, Harvard University Press, Cambridge, 1958 ; La Bibliothèque, 9 volumes, Les Belles Lettres, Paris, 1959-1991 ; Patric Ranson (Direction), Saint Photios, Œuvres Trinitaires, (dont la « Mystagogie du Saint-Esprit » 2 volumes, Fraternité Orthodoxe Saint Grégoire Palamas, Paris, 1991 ; On the Mystagogy of the Holy Spirit, Studion Publishers, 1983 ; Saint Photios The Mystagogy of the Holy Spirit, (Translation and Introduction by Joseph P. Farrell), Holy Cross Orthodox Press, Brookline, 1987 ; Photios, The Patriarch and the Prince. The Letter of Patriarch Photios of Constantinople to Khan Boris of Bulgaria, (Translated by Despina Stratoudaki White and Joseph R. Berrigan), Holy Cross Orthodox Press, Brookline, 1982 ; Jacques Schamp, Photios historien des lettres. La Bibliothque et ses notices biographiques, Les Belles Lettres, Paris, 1987 ; D. S. White, Patriarch Photios of Constantinople. His Life, Scholarly Contributions, and Correspondence Together with a Translation of Fifty-two of his Letters, Holy Coss Orthodox Press, Brookline, 1981 ; Constantine Cavarnos, St. Photios the Great. Philospher and Theologian, Institute for Byzantine Greek Studies, Belmont, 1998 ; John Kallos, Saint Photios, Patriarch of Constantinople, Holy Cross Orthodox Press, Brookline, 1992 ; Asterios Gerostergios, St. Photios the Great, Institute for Byzantine Greek Studies, Belmont, 1980.

13 Voici comment le célèbre historien catholique romain, John von. Doellinger (1799-1890) s’exprimait à ce sujet :

Environ cent prétendues décrétales des plus anciens papes – conjointement avec les écrits d’autres chefs de l’Église – furent à cette époque (845) fabriquées dans les pays francs de la rive gauche du Rhin. Le pape Nicolas Ier (858-867) à Rome s’en empara aussitôt avec avidité, et les fit servir de base, comme documents authentiques, aux nouvelles prétentions élevées par lui et ses successeurs. – Le seul but des auteurs de ces pièces fausses, était d’assurer aux évêques l’indépendance vis-à-vis de leurs métropolitains et d’autres pouvoirs, de leur procurer l’impunité absolue et d’exclure toute influence temporelle. Mais ils cherchaient à atteindre ce but à l’aide d’un accroissement si considérable de la puissance papale, que si l’Eglise se pénétrait de ces principes et les suivait jusque dans leurs conséquences, elle devait nécessairement prendre la forme d’une monarchie soumise au bon plaisir et à l’absolutisme d’un seul. La pierre angulaire de l’édifice de l’infaillibilité papale était déjà posée.

Ce qui devait surtout agir était ce principe que les décrets de tout synode avaient besoin de l’approbation ou de la confirmation du pape ; en second lieu : la déclaration que la plénitude de la puissance (ce qui comprenait par conséquent les questions de foi), appartenait au seul pontife de Rome, et enfin que les évêques n’étaient que les aides-servants de ce dernier, tandis qu’il était, lui, l’évêque de l’Église universelle.

Si l’évêque de Rome est donc vraiment du même coup celui de l’Église entière, si chaque évêque individuellement n’est que son vicaire, s’il est le seul et légitime organe de l’Église, il doit évidemment jouir de la prérogative de l’infaillibilité. On ne peut nier que, les décrets dogmatiques des conciles sans la confirmation du pape étant sans vertu, la marque divine d’une doctrine dépend de cet aval unique : la supposition de la puissance illimitée de ce seul personnage sur l’Église entière renferme la pensée de son infaillibilité, comme l’épi renferme le grain. Ainsi pseudo-Isidore fait-il dire très logiquement à ses anciens papes : l’Église romaine demeurera immaculée et à l’abri de toute erreur, jusqu’à la fin des siècles.

Cyriaque Lampryllos, op. cit., p. 47, citant John von Doellinger.

14 Photios, Œuvres Trinitaires, I, p. 22.

15 Photios, Œuvres Trinitaires, I, p. 22.

16 Jacques Schamp, Photios, historien des lettres, p. 21. C’est essentiellement par cet ouvrage de jeunesse, sa Bibliothèque, toujours disponible dans une élégante édition grecque-française en neuf volumes, qu’il est encore aujourd’hui connu.

17 Photios, Œuvres Trinitaires, I, p. 25-26.

18 Photios, Œuvres Trinitaires, I, p. 26-27.

19 Francis Dvornik, Byzantine Missions Among the Slavs, Rutgers University Press, New Brunswick, 1970.

20 Photios, Œuvres Trinitaires, I, p. 44-45.

21 Cyriaque Lampryllos, pp. 54-55.

22 Voyez les travaux de H.-X. Arquillière, L’Augustinisme politique. Essai sur la formation des théories politiques du Moyen-Age, Vrin, Paris, 1972 ; Saint Grégoire VII. Essai sur sa conception du pouvoir pontifical, Vrin, Paris, 1934.

23 Discours prononcé à Ferrare par Marc d’Ephèse, lors de la troisième session du Concile de Florence, le 14 octobre 1438.

24 Hiéromoine Pierre (Paul L’Huillier), « Le schisme de 1054 », in : Messager de l’Exarchat russe, Tome V, 1954, p. 164.

25 Gérard Philips, L’union personnelle avec le Dieu vivant. Essai sur l’origine et le sens de la grâce créée, Leuven University Press, Louvain, 1989.

26 Voyez l’ouvrage irremplaçable de Henri Luchaire, Innocent III, Six volumes, Hachette, Paris, 1904-1908.

27 Citons encore cette constatation de Wladimir Guettée :

Un des plus grands théologiens d’Occident, canonisé par l’Église romaine sous le nom de saint Thomas d’Aquin, a cité, dans son ouvrage Contre les Grecs, plusieurs textes de saint Athanase qu’il prétend tirés des discours prononcés par ce Père au concile de Nicée, et de sa lettre à Sérapion. Aucun de ces textes n’existe, comme en convient un critique appartement à l’Église romaine, Casimir Oudin.

Wladimir Guettée, De la Papauté, L’Age d’Homme, Lausanne, p. 217.

28 Richard Haugh, op. cit., p. 19-20.

29 Apostolos Makrakis, Interpretation of the Entire New Testament, Orthodox Educational Society, Chicago, 1949, Volume I, p. 1047-1048.

Voyez ce qu’écrivirent des commentateurs chevronnés de la Bible, tels Jean Calvin ou Thomas d’Aquin, de ce passage. Voici le commentaire, il faut le reconnaître un peu court, de Jean Calvin :

Quant à ce qu’il dit, qu’il l’enverra de par son Père, et derechef qu’il procède du Père, cela sert pour lui donner plus grand poids et plus grande autorité ; car le témoignage de l’Esprit ne serait pas suffisant contre tant de rudes assauts et tant d’efforts impétueux, si nous n’avions cette persuasion certaine qu’il procède de Dieu. C’est donc le Christ qui envoie le Saint-Esprit, mais c’est de la gloire céleste ; afin que nous sachions que ce n’est point un don des hommes, mais un gage certain de la grâce divine. On peut bien en voir combien était frivole et ridicule la subtilité des Grecs qui sous prétexte de ces paroles ont nié que le Saint-Esprit procédât du Fils. Car Jésus-Christ nomme ici le Père selon sa coutume, afin d’élever nos yeux à la contemplation de sa divinité. (Jean Calvin, Commentaires sur le Nouveau Testament. Tome Deuxième. Évangile selon Saint Jean, Labor et Fides, Genève, 1968, p. 431.)

Thomas d’Aquin, pour sa part, commentant ce texte de l’Évangile de Jean, cherche à répondre assez amplement à la position dite des « Grecs » sur la question de la procession du Saint-Esprit. Vous verrez 1) qu’il ne met pas en question la falsification occidentale du texte de Nicée-Contantinople ; 2) qu’il ne comprend pas la portée exacte de la distinction théologique entre l’ontologie divine et son économie ; 3) qu’il n’arrive pas à saisir que, ce qui permet de distinguer le Fils de l’Esprit Saint, n’est pas que l’Esprit procéderait du Père et du Fils (ceci contrairement au Fils qui ne devrait son origine qu’au Père), mais qu’il y a, dans le procédé d’origine, une différence entre le fait d’être engendré (le Fils seul) et celui de procéder (l’Esprit seul) ; 4) enfin, Thomas d’Aquin traite avec quelque légèreté l’exégèse littérale de l’affirmation si nette du Christ que rapporte Jean 15 : 16. Lisons son commentaire de ce passage où nos remarques sont placées entre crochets carrés :

Troisièmement, il touche la question de la double procession du Saint-Esprit. Il mentionne d’abord la procession temporelle lorsqu’il dit, que je vous enverrai du Père. Notez que le Saint-Esprit est dit être envoyé non pas parce que l’Esprit changerait de place, vu que l’Esprit remplit l’univers tout entier, comme nous le lisons dans la Sagesse (1 : 7), mais parce que, par grâce, le Saint-Esprit commence à demeurer d’une manière nouvelle en ceux dont il fait un temple de Dieu : Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? (1 Corinthiens 3 : 16). Et il est dit être envoyé pour indiquer sa procession d’un autre, car il obtient d’un autre le fait qu’il sanctifie la créature rationnelle, de cet autre duquel il a ce qui le fait ce qu’il est, tout comme cela vient d’un autre, que le Fils a tout ce qu’il fait. [Confusion ici entre ontologie et économie divines.]

Le Saint-Esprit est envoyé par le Père et le Fils ensemble ; et ceci est indiqué dans ce texte : Il me montra un fleuve d’eau vive, c’est-à-dire le Saint-Esprit, qui coule du trône de Dieu et de l’Agneau, c’est-à-dire, du Christ (Apocalypse 22 : 1). [Ces textes traitent de l’économie du salut.] En conséquence, lorsqu’il parle d’envoyer le Saint-Esprit il mentionne le Père et le Fils, qui envoient l’Esprit par un même et égal pouvoir. Ainsi il mentionne parfois le Père comme envoyant l’Esprit, mais pas sans le Fils, comme ci-dessus (14 : 26) : Le Saint-Esprit que le Père enverra en mon nom ; ailleurs il dit que c’est lui-même qui envoie le Saint-Esprit, mais pas sans le Père : comme ici, que je vous enverrai de la part du Père, parce que tout ce que fait le Fils il le reçoit du Père : Le Fils ne peut rien faire de Lui-même (5 : 19). [Tout ce développement, parfaitement correct, traite de l’économie divine et non de la procession éternelle de l’Esprit Saint du Père.]

Il mentionne la procession éternelle du Saint-Esprit lorsqu’il montre de manière semblable que l’Esprit se rapporte autant au Père qu’au Fils. [Jamais les Grecs ne mettaient en question un instant la consubstantialité du Père, du Fils et de l’Esprit Saint.] Il montre la relation de l’Esprit au Fils, lorsqu’il parle de, l’Esprit de vérité, car le Fils est la vérité : Je suis le chemin, la vérité et la vie (14 : 6). Il montre la relation de l’Esprit au Père lorsqu’il dit, qui procède du Père. [Ce texte parle de l’origine éternelle spécifique de l’Esprit.] Ainsi, dire que le Saint-Esprit est l’Esprit de vérité, est la même chose que de dire que le Saint-Esprit est l’Esprit du Fils : Dieu a répandu l’Esprit de son Fils dans nos cœurs (Galates 4 : 6). [Personne ne discute ce point.] Et, parce que le mot, « esprit », suggère une sorte d’impulsion et que tout mouvement produit un effet en harmonie avec sa source (comme le fait de réchauffer rend un objet chaud), il s’ensuit que le Saint-Esprit rend ceux auxquels il est envoyé semblables à celui dont il est l’Esprit. Et ainsi il est l’Esprit de vérité, Il vous enseignera toute vérité (16 : 13) ; L’inspiration du Tout-Puisant donne l’intelligence (Job 32 : 8). De la même manière, puisqu’il est l’Esprit du Fils, il produit des fils : Vous avez reçus l’esprit de fils (Romains 8 : 15). Il parle de l’Esprit de vérité en opposition à l’esprit du mensonge : Le Seigneur a mélangé en elle l’esprit d’erreur (Ésaïe 19 : 14) ; Je sortirai et je serai un esprit de mensonge dans la bouche de tous ses prophètes (1 Rois 22 : 22).

Parce qu’il dit, qui procédera du Père et n’ajoute pas « et du Fils », les Grecs disent que le Saint-Esprit ne procède pas du Fils mais du Père seul. Mais ceci est absolument impossible. Car le Saint-Esprit ne pourrait être distingué du Fils à moins, ou, d’une part, de procéder du Fils, ou de l’autre, pour le Fils, si le Fils procédait de lui [du Saint-Esprit], ce que ne prétend personne. [ Confusion ici encore, entre ontologie et économie divines. Il y a ici une tentation à subordonner le Fils au Père, et l’Esprit au Fils et au Père. Les Personnes distinctes du Père, du Fils et de l’Esprit (sans origine, engendré du Père, procédant du Père, n’ont aucune espèce d’incidence sur leur unité d’essence et l’égalité de leurs Personnes divines.] Car on ne peut dire qu’entre les personnes divines, qui sont entièrement immatérielles et simples, il puisse se trouver une distinction matérielle fondée sur une division de quantité, ce qui sous tend à toute matière. Il est, en conséquence, nécessaire que la distinction entre les personnes divines soit une distinction formelle, ce qui doit impliquer une certaine forme d’opposition. Car, si les formes ne sont pas opposées entre elles, elles seront compatibles les unes avec les autres dans un même sujet et n’impliqueront pas une diversification de supports ; par exemple, être blanc et grand. De même, parmi les personnes divines, puisque « ne pas être sujet à la naissance » et la « paternité » ne sont pas opposés, elles appartiennent à la même personne. Si, en conséquence, le Fils et le Saint-Esprit sont des personnes distinctes procédant du Père, elles doivent être distingué par des propriétés qui sont opposées entre elles. De telles propriétés ne peuvent s’opposer comme s’opposent l’affirmation et la négation ou la privation ou le fait de posséder, parce qu’alors la relation du Fils et du Saint-Esprit serait comme celle de l’être et du non-être et du complet et du manque, ce qui s’oppose à l’égalité. Et ces propriétés ne peuvent pas non plus être opposées comme des contraires qui s’opposent, l’un étant plus parfait que l’autre. Ce qui nous reste est qu’il nous faut distinguer l’Esprit du Fils uniquement par une opposition relative.

Ce genre d’opposition repose uniquement sur le fait que l’un des deux éléments se rapporte à l’autre. Car les relations de deux choses à une troisième [i.e. Dieu en Trois Personnes divines !!!] ne sont pas opposées, sauf accidentellement, entre elles, c’est-à-dire par une conséquence fortuite. Si, afin que la personne du Saint-Esprit soit distinguée de celle du Fils, ils doivent disposer de relations contraires par lesquelles elles s’opposeront entre elles. On ne peut trouver d’autres relations que celles relatives à leur origine, comme une personne est elle-même distincte d’une autre. Ainsi, il est impossible, étant donné la Trinité des personnes, que le Saint-Esprit ne le soit pas « du Fils ». [Nous avons à faire dans ces deux derniers paragraphes à ce qu’on doit appeler « un esprit théologique profane, même impie ». Ici saint Thomas raisonne comme si les relations trinitaires étaient, comme le serait un objet créé quelconque, parfaitement accessible à nos spéculations rationnelles et que nos réflexions sur Dieu ne seraient pas dépendantes, ceci de manière absolue, de la révélation surnaturelle de Dieu sur Lui-même, Révélation à laquelle le théologien doit rigoureusement se soumettre !]

Certains [C’est-à-dire l’ensemble des Pères, tous suivant ici le témoignage de l’Écriture !] disent que le Saint-Esprit et le Fils sont distingués par la manière différente de leur procession, en ce que le Fils est du Père en étant né, et que le Saint-Esprit en procédant. Mais nous nous trouvons ici devant le même problème que posait l’opinion que nous venons d’examiner, à savoir comment ses deux processions peuvent différer. On ne peut pas dire qu’ils diffèrent à cause des choses [!!!!] diverses reçues par elles au moyen de leurs générations distinctes, comme la génération d’un être humain diffère de celle d’un cheval par la diversité des natures qu’ils ont reçues. Car la même nature est reçue par le Fils en étant né du Père que par l’Esprit en procédant. [Remarquez la vulgarité des comparaisons et l’imprécision avec laquelle Thomas d’Aquin abuse des termes si précis qu’utilise l’Écriture : engendrer (qui ne signifie aucunement « naître » !) et procéder, qui est utilisé ici à toutes les sauces. Les Pères, plus humblement et plus bibliquement, affirmaient que la seule différence entre les Personnes divines, différence qu’ils ne cherchaient aucunement à expliquer !, se trouvait dans leur mode d’existence personnelle : non engendré ni procédant, pour le Père ; engendré du Père pour le Fils ; procédant du Père pour le Saint-Esprit.] Il nous faut donc conclure qu’ils ne sont distingués que par l’ordre de leur origine, c’est-à-dire par le fait que la naissance du Fils est le principe de la procession du Saint-Esprit. Ainsi, si le Saint-Esprit n’était pas du Fils, l’Esprit ne serait pas différencié du Fils et le fait de procéder ne serait pas, lui aussi, différencié de la naissance.

St. Thomas Aquinas, Commentary on the Gospel of St. John, St Bede’s Publications, Petersham, s.d., Part II, p. 421-424. Traduit et commenté par nos soins.

30 Photios, Œuvres Trinitaires, Tome II, p. 76-77.

31 Sur cette influence du néoplatonisme sur la pensée chrétienne voyez, parmi bien d’autres ouvrages : André de Muralt, Néoplatonisme et Aristotélisme dans la métaphysique médiévale, Vrin, Paris, 1995 ; Dominic J. O’Meara (Editor), Neoplatonism and Christian Thought, State University of New York Press, Albany, 1982 ; Richard T. Wallis, (Editor), Neoplatonism and Gnosticism, State University of New York Press, Albany, 1992 ; Pierre Hadot, Porphyre et Victorinus. Études Augustiniennes, Brepols, 1968. Voyez aussi le recueil d’articles rassemblés par Patric Ranson, Saint Augustin, Les Dossiers H, L’Age d’Homme, Lausanne, 1988 ; Joseph Wilson Trigg, Origen. The Bible and Philosophy in the Third-century Church, SCM Press, London, 1983 ; P. Th. Camelot, Foi et Gnose. Introduction à l’étude de la connaissance mystique chez Clément d’Alexandrie, Vrin, Paris, 1945 ; Howard Frederik Cherniss, The Platonism of Gregory of Nyssa, Burt Franklin, New York, 1971 [1930] ; Endre von Ivánka, Plato Christianus. La réception critique du platonisme chez les Pères de l’Église, P.U.F., Paris, 1990 [1964] ; Edward Moore, Origen of Alexandria and St. Maximus the Confessor. An Analysis and Critical Evaluation of Their Eschatological Doctrines, Dissertation.com Publishers, Boca Raton, 2005 ; R. J. Henle, Saint Thomas and Platonism, Martinus Nijnhof, The Hague, 1970 ; Étienne Gilson, Pourquoi saint Thomas a critiqué saint Augustin, Vrin, Paris, 1986 [1926-1927].

32 L’ouvrage d’Eugène Portalié, A Guide to the Thought of Saint Augustine, Henry Regnery, Chicago, 1960 rend fort bien compte de cette dérive néo-platonicienne permanente chez saint Augustin.

33 Voyez, Aimé Solignac, « Exégèse et Métaphysique : Genèse 1 : 1-3 chez saint Augustin », in Collectif, In Principio. Interprétation des premiers versets de la Genèse, Études Augustiniennes, Paris, 1973, p. 152-171 ; Marie-Anne Vannier, « Creatio », « Conversio »,« Formatio » chez S. Augustin, Éditions Universitaires de Fribourg, Fribourg, 1997.

34 Robert O’Connell, St. Augustine’s Early Theory of Man A.D. 386-391, Harvard University Press, Cambridge, 1968 ; The Origin of the Soul in St. Augustine’s Later Works, Fordham University Press, New York, 1987. Voyez également, Antonia Tripolitis, The Doctrine of the Soul in the Thought of Plotinus and Origen, Libra Publishers, New York, 1978.

35 Johannes van Oort, Jerusalem and Babylon. A Study Into Augustine's City of God and the Sources of his Doctrine of the Two Cities, Brill, Leiden, 1991 ; In-Sub Ahn, Augustine and Calvin about Church and State : A Comparison, Kampen, 2003 ; Martinus Versfeld, A Guide to the City of God, Sheed and Ward, 1958 ; Norman H. Baynes, The Political Ideas of St. Augustine’s De Civitate Dei, The Historical Association, London, 1936 ; John Neville Figgis, The Political Aspects of S. Augustine’s « City of God », Longmans, Green and Co., London, 1924.

36 György Heidl, Origen’s Influence on the Young Augustine. A Chapter of the History of Origenism, Gorgias Press, Pisctaway, 2003.

37 Voyez les ouvrages suivants : Olivier Du Roy, L’intelligence de la foi en la Trinité selon saint Augustin. Genèse de sa théologie trinitaire jusqu’en 391, Études Augustiniennes, Paris, 1966 ; Irénée Chevalier, S. Augustin et la pensée grecque. Les relations trinitaires, Librairie de l’Université, Fribourg, 1940 ; Louis Legrand, La Notion philosophique de la Trinité chez saint Augustin, Éditions de l’Œuvre d’Auteuil, Paris, 1931.

38 Saint Augustin, De Trinitate, § 47.

39 Wladimir Guéttée, De la Papauté, L’Age d’Homme, Lausanne, 1990, p. 203. Pour une appréciation orthodoxe positive d’Augustin, voyez : Seraphim Rose, The Place of the Blessed Augustine in the Orthodox Church, Saint Herman of Alaska Brotherhood, Platina, 1983.

40 Sur Plotin voyez les ouvrages suivants : Émile Bréhier, La philosophie de Plotin, Vrin, Paris, 1999 ; Gérard O’Daly, Platonism Pagan and Christian. Studies in Plotinus and Augustine, Ashgate-Variorum, Aldersgate, 2001 ; Paul Henry, Plotin et l’Occident. Firmicus Maternus, Marius Victorinus, Saint Augustin et Macrobe, Spicilegium Sacrum Lovaniense, Louvain, 1934 ; Jean Guitton, Le temps et l’éternité chez Plotin et saint Augustin, Vrin, Paris, 2004 ; Edouard Krakowski, Plotin et le Paganisme Religieux, Denoël et Steele, Paris, 1933 ; Pierre Hadot, Plotin ou la simplicité du regard, Gallimard, Folio, Paris, 1997 ; J. M. Rist, Plotinus. The Road to Reality, Cambridge University Press, Cambridge, 1967.

41 Richard Haugh, op. cit., p. 16.

42 Richard Haugh, Ibidem. Partout, dans nos traductions d’auteurs divers, nos commentaires sont placés entre crochets carrés.

43 Joseph Farrell, « Introduction », The Mystagogy of the Holy Spirit, op. cit., p. 25. Traduction par nos soins.

Il ne s’agit pas, évidemment, de refuser toute présence de la philosophie dans la pensée théologique chrétienne : la chose est impossible et la tentation nuisible à toute pensée théologique saine ; mais de mettre en garde contre l’ingérence non-critique abusive unilatérale d’une philosophie particulière – ici le néoplatonisme de Plotin et de Porphyre – dans la trame même de la pensée chrétienne. Car ce que nous voulons c’est une pensée qui cherche à être fidèle à celle de Dieu telle qu’elle nous est révélée dans la Bible et manifestée tant dans l’ordre de la création de Dieu que dans son action providentielle à travers l’histoire. C’est ici qu’il nous faut veiller à amener toutes nos pensées captives à l’obéissance du Christ. C’est alors que des éléments philosophiques les plus divers, soumis à l’intelligence divine, pourront être d’un puissant secours à la réflexion théologique, à l’apologétique et à l’exégèse, ainsi qu’à la pratique des diverses sciences pour la gloire de Dieu. Car la pensée humaine, malgré ses défaillances, est elle aussi une bonne créature de Dieu.

44 Joseph Farrell, op. cit., p. 26.

45 Olivier Du Roy, L’intelligence de la foi en la Trinité selon saint Augustin. p. 453.

46 Olivier Du Roy, Ibidem.

47 Olivier Du Roy, op. cit., p. 460-463.

48 D’où ce qu’on a pu appeler la féminisation du Christianisme occidental ! Voyez à ce sujet l’ouvrage très pertinent de Leon J. Podles, The Church Impotent. The Feminisation of Christianity, Spence Publishing Company, 1999.

49 Ibidem, p. 462.

50 Olivier Du Roy, Ibidem, p. 464-465.

51 Photios, Œuvres Trinitaires, Tome I, p. 30-31.

GIORGOS
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Message par GIORGOS »

Je félicite à notre ami Jean-Gabriel de son post, vue l’importance de la lecture que fait Jean-Marc Berthoud à propos du Filioque, « la mystification fatale » et pierre d’achoppement entre la théologie expérimentale des Saint Pères chrétiens orthodoxes (de l’Orient et de l’Occident) et la théologie conforme à la raison apprise de la fréquentation des maîtres à penser anciens et modernes.
Donc, nous nous devons rappeler que l’hérésie est toujours plus rationnelle que la Foi droite et juste.

M.Berthoud de par sa sincère démarche et de sa profonde piété nous fait renouer l’espérance d’un proche retour des chrétiens "occidentaux" au sein de l’Arche de l’Eglise du Christ. Avec ce retour l’Eglise n’aura une majeure « plénitude », mais aura une meilleure voix et un plus grand éclat face au monde.
Giorgos
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J-Gabriel
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Message par J-Gabriel »

GIORGOS a écrit : M.Berthoud de par sa sincère démarche et de sa profonde piété nous fait renouer l’espérance d’un proche retour des chrétiens "occidentaux" au sein de l’Arche de l’Eglise du Christ. Avec ce retour l’Eglise n’aura une majeure « plénitude », mais aura une meilleure voix et un plus grand éclat face au monde.
Sachant que le texte vient d’un chrétien-réformé (sic), c’est vrai que ça peut laisser une lueur d’espoir dans la perspective d’un retour de membres ayant été coupés de l’Eglise et donc séparés du Corps du Christ…
Malheureusement ce n’est qu’un idéal. L’intérêt que porte son auteur pour notre chère Orthodoxie, n’est axé que dans la polémique sur le système papale et ce qui s’ensuit ! C’est en tout cas ce que je peux en déduire lors des conversations que j’ai avec ce dernier. Par exemple je sais qu’il a lu le bouquin de Khomiakov, mais il n’en retire que ce que je mentionne avant, alors que le livre attaque les 2 confessions ! Donc aucune remise en question.
Mise à part ça je reste ami avec M.Berthoud. Je passe volontiers à sa librairie qui se trouve sur mon chemin et qui regorge d’ouvrages orthodoxes. A chaque je lui fais le coup « alors, toujours pas orthodoxe ? » et il me répond : « oh je suis plus orthodoxe que vous » (par vous il entend les orthodoxes parce que nous nous tutoyons). Alors je lui demande où sont les saintes icônes ?. Là il commence à reprocher beaucoup de cultes (les habituels ; Mère de Dieu, saints, hiérarchie) mais surtout il y a trop d’assimilations avec des dogmes du catholicisme dans les propos.
L’important c’est que les réformés (tous compris) n’assimilent pas l’Eglise Une, l’Eglise orthodoxe ; au catholicisme ! Pour nous c’est clair que l’Eglise vaticane est de plus en plus aux antipodes de l’Eglise Une, Sainte, Catholique et Apostolique du Christ. Avant cela, à mon avis pas d'espoir.

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