Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

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J-Gabriel
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A Claude le Liseur

Message par J-Gabriel » mer. 13 mai 2009 23:28

Claude le Liseur, le 5 mai 09, a écrit : Les slavophones auront reconnu dans la lettre hébraïque ש
(shi) le modèle de la lettre cyrillique ш (cha en russe) - les créateurs de l'alphabet cyrillique ont pour l'essentiel repris l'alphabet grec, mais lorsqu'il s'est agi de rendre des sons qui n'existent pas dans la langue grecque (comme cette chuintante), ils n'ont pas hésité à s'inspirer de l'alphabet hébreu.
En lisant ceci, ça ma fait penser à cela :
L'alphabet hébreu avait été, à l'origine, calqué sur l'alphabet phénicien. Les lettres de cet alphabet archaïque avaient donc des formes curieusement analogues à celles du grec, issu de la même origine, avec cependant une différence capital; on écrivait de droite à gauche, et non de gauche à droite. Certaines lettres comme le delta, le gamma, le théta, étaient presque identiques. Mais peu avant l'ère chrétienne, et à la suite de très vives discussions entre les rabbis, cet alphabet «phénicien» - qu'on trouve encore dans certains des Manuscrits de la mer Morte- avait été supplanté, sauf chez les Samaritains, par un autre, d'origine araméenne, qui n'est autre que l'alphabet carré de l'hébreu actuel. Ce qui fait qu'au temps du Christ les deux langues s'écrivaient avec le système graphique.
"La vie quotienne en Palestine au temps de Jésus" Daniel-Rops 1961 Hachette p.332-333
Comme quoi, les vénérables saints Cyrille et Méthode n'ont rien à se reprocher d'avoir été piocher chez les Hébreux.

PS: le texte de la citation est peu la suite du message publié le 08 Fév 2009 19:18 dans une autre rubrique : viewtopic.php?t=751&postdays=0&postorder=asc&start=75

J-Gabriel
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supplément...

Message par J-Gabriel » sam. 31 oct. 2009 12:54

Dans des recherches particulières sur "Concile Nicée 325" que j’effectue ces derniers temps, à propos d’une autre rubrique du présent forum, j’ai pu trouver ceci qui pourrait éventuellement intéresser le présent fil :
[…] les Egyptiens ont inséré aux canons du concile de Nicée un 42e canon qui interdit aux Ethiopiens d’occuper une position hiérarchique. Ce canon sera respecté jusqu’en juin 1959 !
"Histoire du christianisme en Afrique" d’un Dominique Arnauld, note 42 page 234
On retrouve des donnés sur ce livre dans : http://books.google.ch/books?id=ivwNo42 ... q=&f=false

Pour rappel : en plus des décisions prise à Nicée en 325, les évêques d’Afrique avaient reçu une lettre particulière concernant Arius notamment.

Claude le Liseur
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Re: supplément...

Message par Claude le Liseur » dim. 01 nov. 2009 23:54

J-Gabriel a écrit :Dans des recherches particulières sur "Concile Nicée 325" que j’effectue ces derniers temps, à propos d’une autre rubrique du présent forum, j’ai pu trouver ceci qui pourrait éventuellement intéresser le présent fil :
[…] les Egyptiens ont inséré aux canons du concile de Nicée un 42e canon qui interdit aux Ethiopiens d’occuper une position hiérarchique. Ce canon sera respecté jusqu’en juin 1959 !
"Histoire du christianisme en Afrique" d’un Dominique Arnauld, note 42 page 234
On retrouve des donnés sur ce livre dans : http://books.google.ch/books?id=ivwNo42 ... q=&f=false
Douteux. En tout cas, l'auteur confond la pleine et entière autocéphalie de l'Eglise d'Ethiopie par rapport à l'Eglise copte d'Egypte, qui eut effectivement lieu en 1959, et la consécration des premiers évêques éthiopiens, qui eut lieu trente ans plus tôt. Un de ces évêques fut même martyr à l'époque de l'occupation italienne (1936-1941) où le fascisme essayait d'imposer en Ethiopie le catholicisme romain par de rudes moyens, comme il le faisait d'ailleurs aussi dans le Dodécanèse à la même époque.

Anne Geneviève
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Message par Anne Geneviève » lun. 02 nov. 2009 8:21

Trente ans, ce n'est pas beaucoup. On reste dans le XXe siècle, donc assez loin de Nicée et de ses canons.

L'Ethiopie antique n'était pas politiquement à l'intérieur de l'empire même si des liens existaient.
http://www.universalis.fr/encyclopedie/ ... ENTIUS.htm
http://www.historia-nostra.com/index2.p ... f=1&id=579
http://www.busaroundglobe.com/voyages/v ... 27fr%27%3B

Que l'histoire de saint Frumentios soit authentique ou en partie légendaire, il n'en demeure pas moins que la christianisation de l'Ethiopie eut lieu pendant le règne de Constantin et que la jeune Eglise fut placée dans la juridiction du patriarcat d'Alexandrie. Qu'il y ait eu alors un canon local sur ce point, c'est possible. Qu'il ait été recopié dans des recueils à la suite des canons de Nicée, je n'en sais rien mais c'est encore possible. Qu'il ait été "ajouté aux canons de Nicée" me semble relever d'une erreur d'interprétation d'ailleurs assez classique.
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » sam. 07 nov. 2009 19:45

Citons le volume de la collection Fils d'Abraham consacré aux Ethiopiens, qui est sans doute le meilleur livre en français non seulement sur l'Eglise Tawahedo d'Ethiopie, mais aussi sur la culture éthiopienne en général - si profondément imprégnée de religion.

Kirsten Stoffregen-Pedersen, Les Ethiopiens, Brepols, Turnhout 1990, 198 pages.

L'auteur est une moniale danoise, l'éditeur est flamand, et je ne sais par quel miracle ce très beau livre a été publié en français.

"En matière eccléisatique, il [l'Empereur martyr Haïlé Sélassié que l'auteur appelle Hayla Sellase - NdT] parvint grâce à ses talents diplomatiques à libérer l'Eglise éthiopienne de sa sujétion à l'Eglise copte. Dès 1926, il ouvrait des négociations avec le patriarcat d'Alexandrie sur l'obtention d'une hiérarchie éthiopienne indigène et, au bout trois années, les Coptes consentirent à la consécration de cinq évêques éthiopiens par le nouveau métropolite copte d'Ethiopie. En 1948, un nouvel accord prévoyait quelques évêques indigènes supplémentaires et stipulait qu'après son décès, le métropolite Qerlos serait remplacé par un métropolite éthiopien. Les efforts de l'empereur et des nationalistes éthiopiens furent couronnés de succès lorsqu'en 1951, l'ecage (supérieur des moines et moniales éthiopiens) Gabra Giyorgis devint métropolite d'Addis Abeba et de toute l'Ethiopie. Néanmoins, la libération de la tutelle copte séculaire eut pour contrepartie une inféodation accrue de l'Eglise éthiopienne au pouvoir politique désormais centralisé." (p. 29)

"Lorsqu'on se penche sur le mode d'organisation de l'Eglise éthiopienne, il ne faut jamais perdre de vue que cette antique chrétienté n'a pas eu de hiérarchie indigène jusque dans les années cinquante de ce siècle. Son premier évêque, Frumence (en ge'ez, Feremnatos), appelé par la suite Abba Salama, était, on l'a vu, un Syrien consacré à Alexandrie. Très tôt, l'usage prévalut que le patriarche d'Alexandrie consacre comme métropolite (archevêque) d'Ethiopie (abuna), un Egyptien et non un autochtone. Une fois parvenu à la cour éthiopienne, ce prélat ne quittait plus l'Ethiopie, sauf circonstances exceptionnelles, comme lorsqu'en 1902 Abuna Mattewos fut envoyé en mission diplomatique à Saint-Pétersbourg par Menilek II. L'Eglise éthiopienne, numériquement bien plus importante que celle d'Egypte, du moins après la conquête de ce pays par les Arabes, n'avait qu'un seul évêque, le métropolite nommé par le patriarche copte. En deux occasions, elle obtint plusieurs évêques: sous Zar'a Ya'eqob (1434-1468), Abuna Gabr'el et Abuna Mila'el exercèrent simultanément leur activité en Ethopie et l'empereur Yohannes IV (1872-1889), soucieux d'améliorer l'administration ecclésiastique et la surveillance du clergé local, obtint quatre évêques (Abuna Petros, Abuna Mattewos, Abuna Luqas et Abuna Yohannes). " (p. 155)

Mes souvenirs m'ont trompé, puisque ce furent deux évêques éthiopiens - et non un seul - qui furent martyrisés par les occupants fascistes italiens qui, comme les y avait incités le cardinal Schuster de Milan dans un célèbre appel à la guerre sainte, se faisaient les missionnaires brutaux du catholicisme romain en terre africaine: Mgr Pierre (Abuna Petros) et Mgr Michel (Abuna Mika'el).

Page 157, la soeur Kirsten Stoffregen-Pedersen reprend le récit là où elle l'avait arrêté page 29:

"C'est ce qui advint en 1951, quand l'ecage (chef des moines et moniales) Gabra Giyorgis devint métropolite sous le nom de Baselewos. Concommitamment, les fonctions de métropolite et d'ecage fusionnèrent, de manière définitive. Quinze évêques autochtones furent consacrés, pour les quatorze provinces du pays et pour Jérusalem. Le 28 juin 1959, l'Eglise d'Ethiopie devenait totalement autocéphale lorsque Abuna Baselewos fut intronisé premier patriarche d'Ethiopie."

Il faut préciser que, dans les années qui allèrent de l'autocéphalie octroyée en 1959 à la prise du pouvoir par les communistes en 1974, l'Eglise d'Ethiopie connut une vitalité extraordinaire, multipliant les missions sur son territoire (le patriarche Takla Haymanot, en fonctions de 1976 à 1988, passait pour avoir baptisé 300'000 animistes en une quarantaine d'années; on estimait qu'entre 1970 et 1980, 62'000 animistes en moyenne avaient rejoint l'Eglise d'Ethiopie chaque année - op. cit., p. 142) comme à l'étranger (érection en 1959 à Trinidad d'un diocèse missionnaire de l'Eglise d'Ethiopie dans la Caraïbe - en 1970, ce diocèse comptait déjà 18'200 convertis, dont 5'000 en Jamaïque), créant des écoles (en 1960, l'Eglise d'Ethiopie contrôlait 1'463 écoles - op. cit., p. 165) et se dotant d'un clergé nombreux (60'972 prêtres, 56'687 diacres, 39'010 chantres, 12'078 moines en 1970 - op. cit., p. 161).

Il est probable que ces structures impressionnantes aient beaucoup souffert sous la junte militaire communiste de 1974 à 1991 et dans la situation d'instabilité qui perdure depuis, mais je ne dispose pas d'informations récentes. En tout cas, les relations de l'Eglise d'Ethiopie avec son Eglise-mère, le patriarcat copte, passent désormais pour assez agitées, en grande partie à cause du problème de l'Erythrée.

Claude le Liseur
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Re:

Message par Claude le Liseur » mar. 08 déc. 2009 16:39

Claude le Liseur a écrit :Mes souvenirs m'ont trompé, puisque ce furent deux évêques éthiopiens - et non un seul - qui furent martyrisés par les occupants fascistes italiens qui, comme les y avait incités le cardinal Schuster de Milan dans un célèbre appel à la guerre sainte, se faisaient les missionnaires brutaux du catholicisme romain en terre africaine: Mgr Pierre (Abuna Petros) et Mgr Michel (Abuna Mika'el).

Un article du Wikipédia francophone sur l'évêque monophysite éthiopien Mgr Pierre, martyrisé par les fascistes italiens le 29 juillet 1936:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Aboune_P%C3%A9tros

Un passage intéressant de l'article, à propos d'Abouna Petros:
Il commence à s’interroger sur la guerre en cours: comment l’Italie, un pays chrétien, pouvait occuper de manière aussi brutale un autre pays pacifique chrétien: l’Éthiopie ?
On pourra comparer cette attitude vraiment chrétienne avec celle du cardinal Ildefonso Schuster, archevêque de Milan, qui, le 28 octobre 1935, exaltait le fascisme qui "a prezzo di sangue apre le porte dell'Etiopia alla fede cattolica" ("au prix du sang ouvrait les portes de l'Ethiopie à la foi catholique") (cf. http://209.85.129.132/search?q=cache:5C ... nismo.html ). Au moins, à cette époque-là, les choses étaient claires: l'impérialisme politco-religieux du Vatican préférait s'appuyer sur la franchise des bombardements à l'ypérite que sur l'hypocrisie du relativisme dogmatique et des embrassades oecuménistes accompagnées de coups de poignard dans le dos. Et oui, il y a un tel acharnement à cacher la vérité qu'il faut sans cesse rappeler ce qui a été occulté.

A noter que le cardinal Schuster fut béatifié en 1996 par Jean-Paul II. On peut en effet lui trouver quelques points communs avec un autre cardinal béatifié par Jean-Paul II: Alojzije Stepinac de sinistre et sanglante mémoire.

Claude le Liseur
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Re: Re:

Message par Claude le Liseur » mar. 08 déc. 2009 16:53

Claude le Liseur a écrit :
Un article du Wikipédia francophone sur l'évêque monophysite éthiopien Mgr Pierre, martyrisé par les fascistes italiens le 29 juillet 1936:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Aboune_P%C3%A9tros

Un passage intéressant de l'article, à propos d'Abouna Petros:
Il commence à s’interroger sur la guerre en cours: comment l’Italie, un pays chrétien, pouvait occuper de manière aussi brutale un autre pays pacifique chrétien: l’Éthiopie ?
On pourra comparer cette attitude vraiment chrétienne avec celle du cardinal Ildefonso Schuster, archevêque de Milan, qui, le 28 octobre 1935, exaltait le fascisme qui "a prezzo di sangue apre le porte dell'Etiopia alla fede cattolica" ("au prix du sang ouvrait les portes de l'Ethiopie à la foi catholique") (cf. http://209.85.129.132/search?q=cache:5C ... nismo.html ). Au moins, à cette époque-là, les choses étaient claires: l'impérialisme politco-religieux du Vatican préférait s'appuyer sur la franchise des bombardements à l'ypérite que sur l'hypocrisie du relativisme dogmatique et des embrassades oecuménistes accompagnées de coups de poignard dans le dos. Et oui, il y a un tel acharnement à cacher la vérité qu'il faut sans cesse rappeler ce qui a été occulté.

A noter que le cardinal Schuster fut béatifié en 1996 par Jean-Paul II. On peut en effet lui trouver quelques points communs avec un autre cardinal béatifié par Jean-Paul II: Alojzije Stepinac de sinistre et sanglante mémoire.

Pour l'édification de nos lecteurs, voici le plus bel extrait de l'homélie prononcée par Mgr Schuster à la cathédrale de Milan le 28 octobre 1935 à l'occasion du treizième anniversaire de la marche sur Rome de Mussolini:

Cooperiamo con Dio in questa missione nazionale e cattolica di bene, soprattutto in questo momento in cui, sui campi di Etiopia, il vessillo d’Italia reca il trionfo della Croce di Cristo, spezza le catene agli schiavi, spiana le strade ai missionari del Vangelo (...) Pace e protezione all’esercito valoroso che, in obbedienza intrepida al comando della Patria, a prezzo di sangue, apre le porte di Etiopia alla fede cattolica e alla civiltà romana. (source ici: http://209.85.129.132/search?q=cache:h_ ... mille.html )

Une belle homélie issue de ce passé que l'on ne cesse d'occulter: les bombardements au gaz moutarde ouvrant aux "missionnaires de l'Evangile" une terre depuis seize siècles chrétienne...

Mais la Vérité nous renda libres (cf. Jn 8, 31).

Claude le Liseur
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Re: Re:

Message par Claude le Liseur » mer. 09 déc. 2009 20:26



Cooperiamo con Dio in questa missione nazionale e cattolica di bene, soprattutto in questo momento in cui, sui campi di Etiopia, il vessillo d’Italia reca il trionfo della Croce di Cristo, spezza le catene agli schiavi, spiana le strade ai missionari del Vangelo (...) Pace e protezione all’esercito valoroso che, in obbedienza intrepida al comando della Patria, a prezzo di sangue, apre le porte di Etiopia alla fede cattolica e alla civiltà romana. (source ici: http://209.85.129.132/search?q=cache:h_ ... mille.html )

Ma traduction:

"Nous coopérons avec Dieu dans cette mission nationale et catholique pour le bien, surtout en ce moment où, sur les champs de bataille d'Ethiopie, l'étendard de l'Italie apporte le triomphe de la Croix du Christ, brise les chaînes des esclaves, aplanit les routes pour les missionnaires de l'Evangile (...) Paix et protection à l'armée valeureuse, qui, dans son obéissance intrépide au commandement de la Patrie, ouvre au prix du sang les portes de l'Ethiopie à la foi catholique et à la civilisation romaine."

Claude le Liseur
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Re: Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

Message par Claude le Liseur » lun. 09 mars 2015 14:51

Claude le Liseur a écrit :

ien révisé, les Berbères continuent à utiliser le calendrier julien non corrigé. C'est bien la seule chose qui sera demeuré de la Romanité engloutie d'Afrique du Nord...

Je trouve que cette référence à ce personnage biblique nommé Sheshonq en ancien égyptien, שישק (Shishaq) en hébreu, Σουσακιμ (Sousakim) en grec, Sésac en français et désormais Chachnak en berbère (mais s'appelait-il vraiment Chachnak dans la forme de berbère que parlait sa tribu au Xe siècle avant NSJC?) chez les défenseurs contemporains de la culture berbère méritait d'être mentionné suite à la discussion qu'Anne-Geneviève avait lancé sur le présent forum le à propos de la destruction de la mémoire du passé préislamique du Maghreb le 8 octobre 2006 (ici: viewtopic.php?t=2054 ).
Sauf que, n'en déplaise à l'Académie berbère de Paris, que reste-t-il de tout ceci si le pharaon libyen Sheshonq Ier n'est pas la même personne que le pharaon שישק / Σουσακιμ de la Bible (I Rois 14,25 dans la Bible hébraïque, III Rois 14,25 dans la Septante)?

L'hypothèse a été soulevée en 1991 par un groupe d'archéologues britanniques (Peter James, I.J. Thorpe, Robert Morkot, John Frankish) et grec (Nikos Kokkinos) dans un livre contesté... et par conséquent passé sous silence, mais jamais réfuté (Peter James e.a., Centuries of Darkness ; je fais toutes les références à l'édition Pimlico, Londres 1992). Ces auteurs montrent à quel point la chronologie de la fin de l'Âge du Bronze dans le bassin méditerranéen est fragile et sujette à caution, parce les listes des dynasties égyptiennes établies par Manéthon ont été considérées comme un cadre auquel il fallait plier la chronologie de toutes les civilisations voisines. Ils considèrent par conséquent qu'il faut remettre en cause toute la datation des dynasties égyptiennes, ce qui entraîne la remise en cause de toute la chronologie des civilisations grecque, hittite, assyrienne, etc., et entraîne surtout la disparition des quatre «siècles obscurs» (1200-800 av. NSJC) pendant lesquels il est censé ne rien s'être passé dans l'histoire grecque. Il convient avant tout de réduire la durée de la troisième période intermédiaire entre la chute du Nouvel Empire égyptien et la période finale de l'Antiquité égyptienne: la fin du Nouvel Empire ne se situerait pas vers ~1069, selon la chronologie conventionnelle et obligatoire, mais vers ~825.
Je n'ai ni la place, ni le temps, pour résumer ici une thèse que les auteurs développent sur 426 pages, mais je me contenterai de rapporter les conséquences de cette théorie quant à l'identité du «roi d’Égypte» ( מלך מצרים , βασιλεὺς Αἰγύπτου) des saintes Écritures.
Nos archéologues contestataires acceptent la chronologie biblique qui fixe la mort du roi Salomon, et la division subséquente de son royaume, vers 930 avant NSJC. La prise de Jérusalem par Sésac, dans la 5e année du règne de Roboam, se situerait donc vers ~925. En revanche, James et ses collègues retardent d'environ un siècle l'avènement du pharaon berbère Sheshonq / Chachnak sur le trône. Ils démontrent bien comment l'identification Sésac / Sheshonq, adoptée par les égyptologues depuis les années 1820, a permis d'utiliser les données bibliques pour corroborer les listes de Manéthon, l'avènement de Sheshonq étant fixé d'autorité en ~945 et devenant la première date de la chronologie égyptienne à reposer sur des «faits» (citation de Peter van der Meer in James e.a., op. cit., p. 230). Il semblerait pourtant que l'archéologie ne corrobore pas l'Histoire officielle, puisqu'on a trouvé à Byblos, dans l'actuel Liban, un fragment de statue portant le cartouche de Shoshenq Ier et une inscription phénicienne selon laquelle le roi Abibaal de Byblos avait fait venir la statue depuis l'Égypte (James e.a., op. cit., p. 248). Or, Abibaal semble avoir régné peu de temps avant l'an 800 avant NSJC. Il s'ensuit donc que l'avènement de Sheshonq Ier sur le trône se serait produit en ~820 plutôt qu'en ~945.
Même si cette constatation dérange la chronologie officielle, elle a le mérite de réconcilier le récit biblique au moyen duquel les égyptologues prétendent corroborer les listes de Manéthon avec ce que l'archéologie nous apprend de Sheshonq Ier. En effet, les vestiges retrouvés à Karnak font bien état d'une campagne de Sheshonq Ier en Palestine, mais Jérusalem ne figure pas parmi les villes conquises, alors qu'elle est l'objectif principal du raid égyptien dans le récit biblique. Au contraire, la campagne de Sheshonq apparaît dirigée contre le royaume d'Israël (le royaume du Nord), alors que, dans le récit biblique, la campagne de Sésac est dirigée contre le royaume de Juda (le royaume du Sud), tandis que Jéroboam, le premier roi du Nord, était un allié de l'Égypte (cf. I Rois 11,40 et I Rois 12,2) selon la Bible hébraïque, qui plus est marié à une princesse égyptienne selon la Bible grecque (cf. III Rois 12, 24e dans la Septante). Conclusion: les égyptologues veulent faire coïncider Sheshonq Ier avec le Sésac biblique sur la base d'un récit biblique qui dit le contraire des hauts faits revendiqués par Sheshonq Ier. Les partisans de la chronologie officielle balaient la contradiction en émettant l'hypothèse que Pharaon aurait souhaité frapper son protégé Jéroboam aussi bien que son ennemi Roboam (James e.a., op. cit., note 34 p. 379). Nos contestataires préfèrent, quant à eux, en tirer la conclusion que Sheshonq Ier n'était pas le Sésac de la Bible.

Claude le Liseur
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Re: Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

Message par Claude le Liseur » lun. 09 mars 2015 15:39

Alors, dans ce cas, qui est le Sésac de la Bible?

Nos auteurs proposent une nouvelle datation de l'histoire égyptienne, en rallongeant considérablement la durée du Nouvel Empire et en réduisant celle de la troisième période intermédiaire. Ils fixent le règne de Ramsès III vers le dernier tiers du Xe siècle plutôt que dans les années 1186-1155 de la datation officielle - donc 250 ans plus tard. Le nom biblique Chichak serait une déformation de l'égyptien Sessi (Ssysw), diminutif de Ramsès (James e.a., op. cit., p. 257, et note 135 p. 385).

Après tout, n'oublions pas que le texte biblique n'était pas vocalisé à l'origine. La graphie שׁישׁק, lue aujourd'hui Shishaq, était peut-être un Chichk, un Chichek, un Chichak, voire un Sissek. Il me paraît en tout cas intéressant que le nom français traditionnel de ce personnage, Sésac, ainsi que le nom de la Bible grecque, Σουσακιμ, n'excluent pas des lectures penchant vers une déformation de Sessi. Il ne faut pas non plus oublier que nous ne savons pas comment on vocalisait l'égyptien hiéroglyphique, l'écriture hiéroglyphique ne notant pas les voyelles (cf. Jean-Pierre Guglielmi, L'Égyptien hiéroglyphique, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2010, p. XV).

Ainsi, admettre la thèse de James et de ses co-auteurs, thèse jamais réfutée mais jamais acceptée non plus, reviendrait à identifier le Sésac biblique, qui s'empara du Temple de Jérusalem vers ~925, avec Ramsès III. Le raid de Sheshonq Ier, lui, ne serait pas expressément mentionné dans la Bible et se situerait vers ~810, à l'époque du règne de Yoakhaz en Israël et de Joas en Juda. Pas expressément mentionné, car nos archéologues expriment l'hypothèse que l'expédition de Sheshonq Ier aurait pu avoir pour but, non pas de frapper le royaume d'Israël, mais, au contraire, de l'aider à récupérer des villes conquises par les Araméens - en effet, la Bible décrit des relations cordiales entre l'Égypte et le royaume d'Israël jusqu'à la fin (cf. l'ambassade envoyée en Égypte par Osée, dernier roi du royaume du Nord, pour demander de l'aide contre les Assyriens, in II Rois 17,4). Or, d'après la Bible, il y eut bien, à un moment une aide extérieure au secours du royaume d'Israël face au Araméens. Ainsi que le relate le livre des Rois (II Rois 13, 1-5, dans la Bible en français courant, BFC):
Pendant la vingt-septième année du règne de Joas, fils d'Ahazia, sur le royaume de Juda, Joachaz, fils de Jéhu, devint roi d'Israël à Samarie; il y régna dix-sept ans. Il fit ce qui déplaît au Seigneur; il ne cessa pas d'imiter les péchés de Jéroboam, fils de Nebath, qui avait poussé le peuple d'Israël à pécher. Alors le Seigneur se mit en colère contre les Israélites et les livra au pouvoir d'Hazaël, roi de Syrie, puis au pouvoir de son fils Ben-Hadad. Cela dura longtemps. Mais Joachaz supplia le Seigneur de s'apaiser; celui-ci l'entendit et, après avoir vu comment le roi de Syrie opprimait Israël, il envoya un libérateur qui délivra les Israélites de la domination des Syriens. Dès lors, les Israélites purent vivre en paix comme précédemment.
Si l'on admet que, lors de son expédition transférée vers ~810 et non plus vers ~925, Sheshonq Ier aurait en fait repris des villes arrachées par les Araméens Hazaël et Ben-Hadad au royaume d'Israël, il s'ensuit que Sheshonq Ier ne serait rien d'autre que le mystérieux et anonyme «libérateur» («sauveur» dans la TOB; מושׁיע ; σωτηρίαν ) de la Bible.

Ainsi, si les thèses de James, Thorpe, Morkot, Frankish et Kokkinos étaient exactes, l'Académie berbère de Paris n'aurait plus qu'à faire partie son ère berbère de l'an ~835 plutôt que de l'an ~950, et il n'y aurait plus qu'à modifier un certain nombre de calendriers militants édités en Afrique du Nord, mais cette révision déchirante serait plus que largement compensée, pour les Berbères, par le fait que la Bible nomme «libérateur» et «sauveur» celui dont ils ont fait leur héros national sous le nom de Chachnak.

Claude le Liseur
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Re: Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

Message par Claude le Liseur » ven. 28 oct. 2016 16:38

J'ai trouvé sur le site de l'agence de voyages Clio un article du professeur Georges Jehel qui complète mon post du 14 octobre 2006 (viewtopic.php?f=1&t=2091#p13397 ).

Source: https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_et ... _arabe.asp
On situe entre la fin du Ier et le début du IIe siècle l'arrivée du christianisme en Africa. Sa rencontre avec l'islam pose d'abord la question de savoir quel était l'état de la christianisation au moment de l'arrivée des conquérants musulmans. La réponse est largement conjecturale étant donné la rareté des sources. Pour expliquer la rapidité de l'emprise musulmane, on invoque la faiblesse de l'imprégnation chrétienne dans le petit peuple urbain et surtout rural. Étant donné ce qu'a été l'Afrique chrétienne de Tertullien à saint Augustin, et ce que l'on sait de l'extraordinaire densité des évêchés africains, il est difficile d'admettre cette interprétation sans examen.

Le christianisme africain de saint Cyprien et Tertullien à saint Augustin

Au Ve siècle, l'Église africaine s'étend sur l'ensemble formé par l'Africa avec Carthage comme métropole, la Numidie à l'ouest, la Cyrénaïque à l'est. L'appréciation quantitative de l'encadrement épiscopal de l'Afrique a fait l'objet de nombreuses études dont les conclusions restent toujours discutées. On estime qu'au début du Ve siècle, plus de 600 évêchés étaient répartis sur le territoire. Bien que réduit à 470 en 484, le nombre en reste considérable. Les structures ecclésiastiques mises en place par Tertullien (155-225 environ) et saint Augustin (354-430) en sont venues à la fin de la présence romaine à se substituer à l'État pour le maintien de la vie civique. Il reste que c'est surtout dans les villes – Carthage, Hippone, Tipasa, Volubilis – que le christianisme exerça son influence. Pourtant de nombreux indices montrent sa présence jusqu'au limes saharien. On sait par exemple que le camp militaire de Timgad était au IIIe siècle un centre important de vie chrétienne. Ce fut un foyer actif de controverse entre donatistes et catholiques. Ils rivalisaient notamment dans la construction d'églises, dont il reste bien des traces archéologiques. Un mobilier souvent d'importation s'y est accumulé : céramique, orfèvrerie, verrerie, en particulier des vases funéraires du IVe siècle, provenant d'ateliers rhénans. Des données épigraphiques du début du VIe siècle permettent de supposer que des communautés chrétiennes vivaient alors dans le royaume de Tlemcen. On signale également des poches de christianisation dans l'Ouarsenis, au sud de Ténès et de Cherchell à la même époque. En 525, il y avait un évêque à Mina dans la vallée du Chélif. Plusieurs historiens arabes, Ibn abd al-Hakam, au IXe siècle, Al-Bakri, au XIe et plus tard Ibn Khaldûn attestent la présence de chrétiens parmi les Berbères, au moment de la conquête arabo-musulmane. En tout état de cause, la forte densité urbaine de l'Afrique romaine était telle qu'elle rend artificiel le clivage entre ruraux et citadins.

La crise du Ve siècle

Elle procède de facteurs économiques, sociaux et religieux, qui agitèrent l'Africa à la fin de l'Empire romain. Le donatisme en fut la principale expression. Sur un fond de révoltes provoquées par les Circoncellions, journaliers agricoles qui se soulevèrent aux IIIe et IVe siècles contre les maîtres de la terre, il se constitua en secte schismatique en réaction aux persécutions qui frappèrent les chrétiens d'Afrique entre 303 et 305. Il eut pour premier meneur un prêtre numide du nom de Donatus des Cases-Noires. La répression du donatisme redoubla à partir de 317. Cependant un concile donatiste rassembla 270 évêques à Carthage en 336. Saint Augustin contribua à leur affaiblissement au début du Ve siècle. S'ensuivit une longue période de prospérité qui fait de l'Africa un des meilleurs points d'appui du christianisme en Occident. L'arrivée des Vandales en 429 modifia considérablement la situation.
Après avoir longtemps minimisé les persécutions des catholiques africains par les Vandales ariens, on en revient aujourd'hui à souligner la violence fanatique des Ariens qui ne s'est pas atténuée après la paix de 435, et qui a entraîné le départ de catholiques vers d'autres horizons. Des phases plus ou moins intenses ont alterné jusqu'en 523 où un édit royal mit fin à la persécution, prenant en considération qu'en dépit des sévices et des brimades, le catholicisme était loin d'être anéanti. Les témoignages de la persistance des structures monastiques confirment cette appréciation. La persécution aurait peut-être même renforcé l'enracinement du catholicisme en Afrique, appuyé par le « christianisme maure » incarné par des peuples berbères fortement christianisés. La conquête de l'Afrique par Bélisaire au profit de Byzance en 535 redonna vie au catholicisme africain, qui prit nettement position contre le monophysisme, plus enclin au compromis avec l'islam quand celui-ci prit place en Afrique.

Le christianisme dans le Maghreb musulman du VIIe au XIIe siècle

On a diversement expliqué le succès de l'expansion arabo-musulmane en Occident. Les facteurs sont à rechercher d'abord dans le contexte d'une dynamique de grande ampleur de cet ensemble. Il tient aussi à l'état de l'Occident au tournant du VIIIe siècle et à la solidarité profonde qui unit l'Europe à l'Afrique du Nord depuis de nombreux siècles. Elle est assise sur des réalités géopolitiques, des convergences et des affinités qui ont constamment rejailli sur les relations entre les deux rives de la Méditerranée. Les Romains l'avaient vite perçu. Les Ommeyyades de Cordoue ont toujours considéré que leur empire incluait le Maghreb. Il en fut de même plus tard des Almoravides, des Almohades, des Mérinides dont la souche est africaine, ainsi que des Hafsides siégeant à Tunis qui ambitionnèrent tour à tour d'exercer leur autorité du Maghreb à l'Andalus. Il convient donc de ne pas isoler les relations entre le monde arabo-musulman, l'Espagne et la Sicile, de l'Afrique du Nord qui présente néanmoins des traits propres, et en particulier celui d'avoir été l'un des berceaux du christianisme occidental.
Si rapide qu'elle ait été, l'expansion musulmane en Afrique a dû s'accommoder, pendant plusieurs siècles, de la persistance de foyers de christianisme. Dans le royaume rostemide de Tahert à dominante kharidjite, des chrétiens étaient consultés par les autorités au IXe siècle. Ce qui est une entorse rarissime à la dhimmitude, dans laquelle sont généralement confinées les communautés chrétiennes en terre d'islam. Dans la région de Ouargla et de Tébessa, des groupes de chrétiens rattachés à l'évêché de Qastiliya, mal localisé, dans la région du chott Al-Djerid, en milieu kharidjite, se sont maintenus au moins jusqu'au Xe siècle. Des influences chrétiennes ont été perçues au Xe siècle sur l'architecture musulmane. On peut glaner dans la littérature arabe des Xe et XIe siècles des attestations d'une présence chrétienne tenace à travers des individualités fort diverses. Ici un marchand d'huile du Sahel, un proche d'un sultan, là les fonctionnaires de la sikka, c'est-à-dire de l'hôtel des monnaies, sont des chrétiens au service de l'État aghlabide d'Ifriqiya. En 1020, la gouvernante d'un prince ziride, musulmane confirmée, est fille d'une chrétienne, son neveu l'est resté. La relative vitalité de la communauté chrétienne au Maghreb s'explique peut-être aussi par une immigration venue d'Espagne, de Sardaigne et d'Égypte. Un millier de familles coptes au moins ont été transplantées en Tunisie au début de la conquête, pour peupler le pays et construire des bateaux. Elles étaient installées dans plusieurs ports, dont Radès, et plus hypothétiquement Gummi, c'est-à-dire Mahdia, le grand arsenal fatimide qui est resté la principale base navale de l'Ifriqiya.
Le cas de Volubilis est assez significatif. Comme à Tlemcen sur le site de Pomaria, la présence d'une communauté chrétienne jusqu'au milieu du VIIe siècle a été vérifiée à partir de données épigraphiques relevées à Ksar Pharaoun. Des sources arabes signalent l'existence d'une communauté monastique à proximité de Fès au VIIIe siècle. Des éléments de population chrétienne ont peut-être été impliqués dans la fondation de cette ville par Idris Ier. On sait qu'un évêché existait à Ceuta au début du XIe siècle. On peut penser qu'au XIIe encore un christianisme occulte était pratiqué au Maroc, puisqu'un cadi de Marrakech interroge Ibn Rushd (Averroès) sur l'attitude à adopter face à un néophyte musulman soupçonné de pratiquer le christianisme. On a retrouvé chez lui des cierges, des livres en latin, une lampe à huile, un lutrin, une croix et des pains ronds et plats portant l'empreinte d'un sceau (cité par Ch. E. Dufourcq : « La coexistence des chrétiens et des musulmans dans Al-Andalus et dans le Maghreb au Xe siècle » in « Orient et Occident au Xe siècle », IXe Congrès de la Société des historiens médiévistes, Paris, 1979). La construction d'édifices religieux chrétiens autorisée par le pouvoir almoravide au XIe siècle à l'intention de mercenaires et d'immigrés en provenance d'Al-Andalus au Maroc est peut-être à mettre aussi en rapport avec des restes d'éléments chrétiens autochtones. L'historien arabe Al-Bakri mentionne l'existence au XIe siècle d'une église à Tlemcen et les ruines d'une autre à Alger, récemment désaffectée, à la même époque. À l'autre bout du Maghreb, la persistance du christianisme a été diversement signalée, soit par des pèlerinages sur le tombeau de saint Cyprien, soit par la mise au jour d'épitaphes chrétiennes, datées de 1007, 1019, 1046, dans les environs de Sbeitla et à Kairouan. Des tombes chrétiennes on été dégagées en Tripolitaine, dans la région d'Aïn-Zara et d'En-Gila, échelonnées entre 945 et 1003. Une communauté chrétienne subsista à la Qal'a des Beni Hammad jusqu'au début du XIIe siècle.
On a répondu négativement à la question de savoir si l'ancienne et profonde implantation du christianisme en Afrique avait eu une influence sur des usages ou des comportements dans la société musulmane, question posée à propos de la célébration de fêtes chrétiennes à Kairouan au Xe siècle, auxquelles des musulmans auraient participé. On laisse pourtant percevoir la persistance de ces usages. D'autre part des lieux de culte chrétiens ont été parfois repris par les musulmans. Ainsi, comme à Damas, où la Grande Mosquée fut érigée sur les bâtiments de l'église Saint-Jean-Baptiste, et à Cordoue, dont la Grande Mosquée prit position sur le site de l'église Saint-Vincent que les chrétiens et les musulmans se partageaient jusque-là ; la Grande Mosquée Zitouna de Tunis aurait été fondée sur un oratoire chrétien (consacré à saint Olive), de même la petite mosquée hurasanide d'Al-Qasr.
Un aspect particulier de la rémanence du christianisme a été mis en évidence sur le plan linguistique. Sur la base du latin encore usité à Kairouan au XIe siècle, s'est constitué en milieu berbère un dialecte inspiré de langues romanes, mentionné sous l'expression de al latini al afariqui ou encore alfariqi. Décrits par Al-Yaqubi à la fin du IXe siècle, ces Berbères chrétiens sont qualifiés par le terme d'Afariqah. On leur applique aussi le terme ajam. Quant à celui de Rum, il s'adresse uniquement aux populations d'origine byzantine dont il subsiste des groupes assez denses à Carthage, d'où l'empereur byzantin Héraclius était originaire, et dont une importante communauté chrétienne est attestée jusqu'en 983, de même qu'à Kairouan. Cependant la langue grecque était peu répandue. On parle plutôt de « roman » pour caractériser ces dialectes perpétués dans la région de Gabès et de Gafsa au moins jusqu'au milieu du XIIe siècle, ce qui en confirme l'origine latine. Les usages culturels et comportementaux de ces populations, notamment par la pratique du christianisme et les modes vestimentaires, étaient suffisamment intégrés et typés pour être reconnus dans leur spécificité. Il n'y avait pas lieu d'institutionnaliser la différenciation, tamyiz, entre musulmans et non musulmans. Au IXe siècle, l'Ifriqiya était une mosaïque de communautés distinctes, vivant dans une promiscuité paisible. L'intégration se manifestait entre autres signes par le fait que, outre leur nom de baptême issu du calendrier liturgique, les chrétiens pouvaient avoir des noms arabes, tel ce Bakr al-Wahid, cavalier réputé, ou Ibn Wardah, riche marchand de Kairouan.
C'est pourtant à cette époque que les tensions commencent à se faire sentir. Au IXe siècle, plusieurs décisions califales sont prises pour imposer en Irak et en Syrie la différenciation visible entre les communautés, visant particulièrement les juifs et les chrétiens. Il est possible que ce soit sous l'effet de l'édit du calife abbasside, Al-Mutawakkil, pris en 849-850, qu'en 875, le cadi de Kairouan ait ordonné l'application stricte du tamyiz. On imposa donc aux chrétiens, mais aussi aux juifs, de porter une pièce d'étoffe blanche sur l'épaule avec une image de porc. Ce signe distinctif devait être également apposé sur les portes de leurs maisons. L'incidence de ces mesures discriminatoires ne doit cependant pas être surévaluée. Elles restèrent limitées dans le temps et dans l'espace. En particulier à Kairouan, un des pôles majeurs de l'islam maghrébin, la communauté chrétienne était florissante jusqu'à l'arrivée des Fatimides. Elle subsista médiocrement au-delà des années 900, puisque des fatwas font état de la présence de marchands chrétiens et juifs dans des souks ifriqiyens, de l'existence d'églises au début du XIe siècle et de l'usage de plus en plus régulier de la langue arabe par les non musulmans. On localise même autour de 1050 une basilique consacrée à saint Pierre, desservie par un diacre byzantin dans l'ancienne cité romaine de Sicca Veneria, qui prit ensuite le nom d'Ourbou, avant de devenir Le Kef. Ce bâtiment s'est maintenu comme lieu de culte chrétien jusqu'au XIe siècle au moins, époque à laquelle il a été désaffecté sous le nom de Dar-el-Kous, non sans avoir laissé jusqu'à nos jours d'importants vestiges architecturaux (cf. « Le christianisme maghrébin, de la conquête musulmane à la disparition, une tentative d'explication. » in Conversion and continuity. Indigenious communities in islamic lands, VIIth-XVIIIth. Éditions Gervers et Bikhazi, Toronto 1990). Quelques inscriptions funéraires donnent à penser qu'au milieu du XIe siècle, le christianisme n'a pas disparu et qu'un encadrement ecclésiastique subsiste. Mais on peut estimer qu'après 1052, n'en restent au mieux que des traces. Dans la deuxième moitié du XIe siècle, une correspondance pontificale consistante a été rassemblée. Ce qu'elle permet d'établir n'est que la confirmation d'une raréfaction accélérée du réseau épiscopal.

Les causes de l'extinction du christianisme autochtone en Afrique du Nord

Les structures chrétiennes furent manifestement déstabilisées en Afrique par la scission introduite par le donatisme qui n'a pas complètement disparu. Au début du VIIIe siècle encore, le pape Grégoire II signale à saint Boniface, alors en Germanie, le danger d'une influence des donatistes exilés d'Afrique, jusqu'en Europe du Nord. Par ailleurs on a mis en relation pour le Maghreb les similitudes qui rapprochaient le donatisme du kharidjisme, hérésie musulmane qui s'y était fortement répandue. En dépit du rétablissement de l'encadrement catholique par les Byzantins, les effets de la guerre menée par les conquérants arabes n'ont pas manqué de se faire sentir. On ne dénombre plus qu'une quarantaine d'évêchés au milieu du VIIIe siècle. Une lettre de Léon IX de 1053 nous apprend qu'il n'y en a plus que cinq à cette date. Une des faiblesses du christianisme tardif au Maghreb est bien celle de son encadrement. Hormis quelques évêques, la seule autorité dont on trouve trace est celle d'un civil, chef de communauté, judex ou senior, dont on fait un doyen. Quelques prêtres ou responsables de communautés monastiques, sacerdotes, lecteurs, diacres ou simples clercs transparaissent à travers les inscriptions les plus tardives. Elles témoignent d'une réelle carence. La résistance à l'expansion arabe eut des mobiles bien plus politiques que religieux. C'est la réaction berbère qui a été la plus active. À la différence de ce qui se produisit en Espagne, il n'y a pas eu de révolte chrétienne au Maghreb.
On peut y voir soit un signe d'affaiblissement, soit une forme d'adaptation ou de tolérance indifférente, peut-être même au début une acceptation mutuelle chaleureuse. L'épisode rapporté par une source arabe de l'accueil réservé au gouverneur musulman, Al-Fald, en 793, par le chef de la communauté chrétienne à Kairouan, Constance, qui se voit autorisé à construire une église dans la capitale musulmane, permet de le supposer. Toutefois, des signes de rupture se sont manifestés assez vite au point d'accélérer l'exode vers l'Europe, mais aussi vers le sud, puisque de nombreuses familles chrétiennes se sont réfugiées au Xe siècle avec les Ibadites dans des oasis comme Ouargla. Des facteurs exogènes, telle l'invasion hilalienne de 1050, qui eut entre autres effets d'intensifier l'arabisation, ont pu être préjudiciables au christianisme. De même le rigorisme musulman introduit au Maghreb par les Almoravides, mais surtout vers 1150, par les Almohades. Une interprétation récente a rejeté cette incidence, mais elle a été discutée par comparaison avec le reflux des cadres musulmans opéré en Espagne, sans pour autant que la population musulmane ait été éradiquée. Ce qui invite à ne pas minimiser le recours à la force pour expliquer la disparition du christianisme autochtone au Maghreb.
Il faut également tenir compte des conversions, opérées en grand nombre, sous des formes progressivement codifiées par des attestations notariées ou authentifiées par un magistrat, mais avec une souplesse sans commune mesure avec les principes évangélisateurs du monde chrétien. En règle générale, des prescriptions sévères interdisent aux enfants de chrétiens de fréquenter les écoles musulmanes et aux jeunes musulmans d'aller aux écoles chrétiennes. Cependant on connaît quelques exemples remarquables d'individus d'origine chrétienne, dont l'initiation à l'islam a été facilitée par la connaissance de la langue arabe, et qui sont devenus des autorités de référence. La lourde taxe, jiziya, à laquelle étaient soumis les dhimmis a certainement poussé à la conversion sans retour car l'apostasie, riddah, assimilée à une trahison, était passible de la peine de mort. Elle a pourtant souvent eu lieu.
L'argument le plus décisif concernant la disparition progressive du christianisme au Maghreb procède d'une comparaison entre l'Orient et l'Occident. En Orient, le christianisme est fortement enraciné dans la culture autochtone. Il est porté par les langues vernaculaires : syriaque, copte, éthiopien, grec, arménien, etc. En Afrique du Nord, même si le latin a connu une diffusion large, il reste une langue d'importation, en particulier pour des communautés qui, à l'époque de saint Augustin encore, ne parlaient que les langues puniques ou libyques. L'absence d'un christianisme berbérophone a été fortement préjudiciable à cet égard.
Plus précisément encore, s'impose la faiblesse de la diffusion monastique en Afrique par opposition à l'Orient en dépit des efforts de saint Augustin. Les quelques structures monacales qu'il a mises en place autour d'Hippone sont bien peu de choses auprès du monachisme maronite ou copte de Syrie ou d'Égypte.
La prépondérance de l'influence nomade, qu'elle soit saharienne ou d'origine arabe, pourrait expliquer également l'incapacité du christianisme à se maintenir au Maghreb. Les allusions à une tendance à la christianisation au Fezzan à l'époque de Justinien – des poches de christianisation persistante ont été mises en évidence au Sahara occidental – ne sauraient renverser le principe général, selon lequel les nomades sont restés en Afrique imperméables au christianisme. C'est sur ce clivage entre nomades et sédentaires que se sont construites des interprétations sur la diffusion attestée du christianisme en milieu berbère. On a d'abord avancé que, lors de l'invasion musulmane, des chrétiens avaient fui les villes pour se réfugier dans les régions montagneuses peuplées de Berbères et qu'ils y avaient fait des émules, avant que l'islam ne s'y répande. Les Branès qui constituent la principale branche des peuples berbères plutôt sédentaires auraient été plus romanisés et christianisés, tandis que les Botrs, chameliers nomades, auraient vécu plus à l'écart de ces influences.
L'appartenance au groupe des Botrs de la Kahina, ce personnage de premier plan dans l'histoire du Maghreb primitif, d'ascendance paternelle grecque et de religion chrétienne plutôt que judaïque, trouble quelque peu cette interprétation sans remettre en cause l'influence chrétienne dans le monde berbère. Plus généralement, les témoignages ne manquent pas du soutien apporté par les tribus berbères chrétiennes aux forces byzantines commandées par le patrice Grégoire pour essayer de résister à l'offensive musulmane. On explique la forte diffusion du christianisme dans les populations berbères d'Afrique par l'influence qu'y avait exercée antérieurement le judaïsme. On sait en particulier par Ibn Khaldûn qu'une grande partie des Zenata – les Garawa, auxquels est rattachée la Kahina, et les Nefusa – avait été judaïsée, avant d'adopter le christianisme. Les Nefusa auraient même intégré le latin au point d'avoir élaboré une langue romane au sud de la Tunisie actuelle. Au XIVe siècle, ils étaient encore tributaires des Hafsides et payaient la jiziya.

Bien que non négligeables, tous ces témoignages ne rendent compte que d'une réalité en cours d'évanescence qui n'était pas à même de résister à la formidable poussée musulmane, appuyée sur une doctrine et une langue d'une efficacité accomplie. C'est là le principal argument de l'effacement du christianisme en Afrique du Nord. Ce qui est imputé à l'invasion hilalienne, au sectarisme almohade, ou au contrecoup vindicatif de l'occupation normande de la Tunisie n'a fait qu'accélérer un processus fondé sur l'incapacité du christianisme africain à affirmer son identité face à la nouvelle religion, en grande partie en raison de l'opportunité qui lui était offerte de rejoindre le gros de la chrétienté européenne toute proche. La comparaison avec la façon dont les communautés juives se sont adaptées et maintenues au Maghreb ne peut que renforcer cette interprétation. On estime qu'en 1160 au plus tard, le christianisme en Afrique du Nord est parvenu à un état de ténuité extrême. Les quelques manifestations de christianisme autochtone que l'on peut signaler à la fin du XIIe siècle, comme la présence d'une église à la Qal' a en 1191 ou la mention d'un archevêque à Carthage en 1192, ne peuvent faire illusion. On ne saurait tirer argument du fait qu'une communauté chrétienne ait obtenu à la fin du XIVe siècle de surélever son église à Tunis au-dessus des bâtiments du collège Al-Tawfiq. Il s'inscrit dans un contexte différent qu'il convient de préciser.
À partir de 1150, on assiste à un renversement de tendance dans le monde méditerranéen. La réaction des républiques maritimes italiennes aux offensives musulmanes, entamée au milieu du XIe siècle, leur a permis de prendre la maîtrise des mers et par la négociation d'obtenir d'installer des comptoirs sur tout le littoral, notamment au Maghreb. Les traités et conventions comportaient presque toujours des clauses sur le droit d'y installer des lieux de culte et de pratiquer la religion des Italiens sans ostentation. C'est ainsi que des communautés chrétiennes d'origine extérieure se sont fixées durablement à Tunis, Bougie et Ceuta presque exclusivement. Cette présence effective s'est accompagnée d'un soutien actif de la papauté qui entretenait une correspondance régulière avec les autorités musulmanes, en même temps qu'une activité missionnaire s'est toujours maintenue, dont l'un des objectifs fut jusqu'au XIXe siècle le rachat des esclaves capturés par les pirates. Le prosélytisme n'en était pas absent. On a avancé, non sans vraisemblance, que la croisade de Tunis où saint Louis trouva la mort en 1270 avait pour but secret la conversion du sultan Al-Mustancir Billah qui portait pourtant depuis longtemps déjà le titre califal d'émir des croyants.
Vous retrouverez dans l'article du professeur Jehel un point politiquement correct que j'avais évoqué le 14 octobre 2006: l'opposition entre le christianisme enraciné du Machrek (syriaque, copte, grec puis arabe comme langues liturgiques) et le christianisme d'expression latine du Maghreb, le professeur Jehel notant que l'absence d'un christianisme berbérophone ayant été un handicap (à mon avis fatal). Le professeur Jehel évoque un point que j'ignorais en 2006 et que j'ai découvert par la suite: la proximité entre chrétiens résiduels (berbères, latins et grecs) et Ibadites (hérétiques musulmans kharijites), ayant conduit à une présence chrétienne là où on ne l'attendait pas, à Ouargla, très au sud de l'ancien limes.

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