Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

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Claude le Liseur
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Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique

Message par Claude le Liseur » sam. 14 oct. 2006 20:09

« Εν άρχη ην ο λόγος και ο λόγος ην προς τον θεόν και θεός ην ο λόγος. » (Jn 1,1)

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. »

« Di-lbedou illa Lverb, Lverb illa rour-Rebbi, Lverb illa d-Rebbi. » (Traduction kabyle de la péricope de Pâques, in Archimandrite Denis Guillaume, Evangéliaire polyglotte de Pâques, САМИЗДАТ, Nîmes 1999, p. 104.)

Voici la phrase qui devrait, chaque dimanche de Pâques, s’élever de toute l’Afrique du Nord, si des erreurs fatales n’avaient été commises voici plus de quinze siècles.

Dans son message du 11 octobre 2006 à 12 heures 36, Pascal-Yannick a posé un certain nombre de questions sur l’histoire ancienne du christianisme en Afrique, et sur l’histoire de l’Afrique, qui me semblent du plus haut intérêt et qui appellent un certain nombre de développements.
Pascal-Yannick a écrit :J'aimerai savoir s'il y a eu des missions orthodoxes en Afrique subsaharienne au temps de Carthage?

Si oui pourquoi,comment ont-elles disparu et jusqu'où s'étendaient-elles?

Si non pourquoi ,au moins,les explorateurs côtiers n'y ont pas apporté l'Orthodoxie?
Le 11 octobre 2006 à 15 heures 02, j’avais posté un début de réponse, répondant dans l’urgence à certaines questions de Pascal-Yannick, mais sans pouvoir citer mes sources.
lecteur Claude a écrit :Je reviendrai sur la question des missions issues des Eglises de Carthage et d'Alexandrie, car je n'ai pas les documents sous la main. Ils se trouvent en partie dans le livre inachevé de Mgr Duchesne, L'Eglise au VIe siècle.

Il y a eu une présence chrétienne dans la boucle du Niger, donc au sud du Sahara, jusqu'au Xe siècle.

Il est connu que les éléphants d'Hannibal provenaient tout simplement de l'actuel Maroc. Nous ne pouvons juger le Maghreb de l'Antiquité à l'aune de ce que nous connaissons du Maghreb aujourd'hui. C'est la région du monde où les bouleversements ont été les plus complets.

Nous voyons aujourd'hui les trois Etats maghrébins au bord de l'explosion démographique, avec 75 millions d'habitants. En 1955, quand la France contrôlait encore ces régions, il n'y en avait pas 25 millions (dont 2 millions d'Européens et de juifs autochtones chassés après les indépendances). En 1830, quand les pompons bleus débarquèrent à Alger, ces vastes contrées n'avaient pas 5 millions d'habitants. A l'arrivée de l'Islam, au VIIe siècle, 2 millions (estimation de Courbage et Fargues). Il y a donc toutes les raisons de penser qu'avant la conquête romaine, il ne devait pas y avoir 1 million d'habitants. Le pays n'était guère plus humide qu'aujourd'hui (la désertification du Sahara est bien antérieure); mais 1 million d'habitants sur 800'000 kilomètres carrés habitables, cela laissait de la place pour les éléphants.

Quant Charles-Marie Leconte de Lisle, dans le superbe poème des Eléphants que tous les écoliers des pays francophones ont appris un jour ou l'autre, écrit:

Mais qu'importent la soif et la mouche vorace,
Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé?
Ils rêvent en marchant du pays délaissé,
Des forêts de figuiers où s'abrita leur race,

c'est bien des éléphants d'Afrique du Nord dont il parle, des éléphants qui vivaient dans les forêts méditerranéennes, pas de leurs grands frères de la savane africaine. Leconte de Lisle n'utilise pas ici une image ridicule en parlant de "forêtes de figuiers".


Il faut ainsi accepter l'idée, que cela plaise ou non, qu'en Afrique du Nord, à l'époque d'Hannibal ou de Scipion l'Africain, il y avait des éléphants (d'ailleurs petits, rabougris, car il s'agissait d'une population relique isolée en Afrique du Nord par l'assèchement du Sahara) et il n'y avait pas un seul dromadaire.


Les Français avaient aussi découvert dans des coins isolés d'Afrique du Nord des populations reliques de cobras ou de crocodiles rabougris. Et, il y a quelques années, j'ai lu un article dans Le Point sur une mare du Tibesti (en plein Sahara) où il restait encore trois ou quatre petits crocodiles, seuls survivants de populations qui ont été "piégées" par la désertification du Sahara il y a quelques millénaires. Les éléphants d'Hannibal étaient un exemple de ce genre de population.

Les éléphants, objets d'une chasse intensive, ont disparu en même temps que les dromadaires sont apparus au Maghreb, c'est-à-dire à l'époque romaine.

Ce sont les Romains, par la prospérité qu'ils ont apporté à ces régions, entraînant l'augmentation de la population, mais aussi par leur cupidité (recherche de l'ivoire), qui ont entraîné la disparition de ces éléphants. Et ce sont eux qui ont importé les dromadaires depuis le Moyen-Orient. Ils ne se doutaient pas que cette action, en entraînant plus tard l'apparition des grands nomades chameliers, allait avoir des conséquences catastrophiques et pour la latinité, et pour le christianisme, et pour les Berbères, mais cela, on y reviendra plus tard.

Mais oui, au Ier siècle avant Jésus-Christ, quand les Berbères traversaient le Sahara vers l'embouchure du Sénégal, ils le faisaient dans des chars tirés par des chevaux, pas sur des dromadaires.

Tout ceci est raconté en long, en large et en travers par E.F. Gautier (fameux professeur de géographie à l'université d'Alger) dans Le passé de l'Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Payot, Paris 1952, ouvrage que j'ai pu acheter d'occasion voici quelques années.

Il faut bien comprendre que, dès l'époque antique, le Sahara était une barrière difficilement franchissable, même si Hérodote atteste que des Nasamons (une peuplade berbère) avaient atteint les bords du Niger au Ve siècle avant Jésus-Christ. (Mais Hérodote le décrit comme un voyage tout à fait exceptionnel.)

Sur les navigations maritimes, il y a bien sûr le Périple d'Hannon. Le professeur Gautier est de l'école maximaliste: pour lui, les Carthaginois ont navigué jusqu'au Cameroun et le dernier comptoir carthaginois, Cerné, se trouvait à la hauteur de Saint-Louis-du-Sénégal. Mauny et Alexandre sont de l'école minimaliste: pour eux, les Carthaginois n'ont pas dépassé le cap Juby et Cerné se situerait à la hauteur de Mogador (pardon, Essaouira). Pour ma part, je penche pour la thèse de Gautier, car je ne vois pas quel volcan actif il y a dans toutes ces régions en dehors du mont Cameroun. Quoiqu'il en soit, ces relations maritimes avec l'Afrique subsaharienne ont pris fin après la première destruction de Carthage par Scipion Emilien (~146) et n'ont jamais repris pendant l'époque romaine.

Tout au plus le monde romain connaissait-il l'existence des Canaries que des Normands devaient plus tard (au XVe siècle!) redécouvrir pour le compte de la couronne de Castille. On sait que Juba II, roi de Maurétanie (un royaume berbère, fortement gréco-romain de culture, dont la capitale se trouvait à Césarée de Maurétanie, aujourd'hui Cherchell à l'ouest d'Alger) a envoyé une flotte vers les Canaries. La titulature des évêques du patriarcat d'Alexandrie au VIe siècle mentionne un évêque des îles Canaries, mais ce n'était qu'un titre.
Le ouiquende étant arrivé, je peux détailler mon message de mercredi dernier et donner mes sources. J’aborderai en vrac plusieurs points, mais mon exposé se divisera en trois parties : l’expansion de l’Eglise de Carthage en dehors de son terroir urbain et latinisé, la connaissance que le monde gréco-romain avait de l’Afrique et les missions chrétiennes en Afrique subsaharienne dans les premiers siècles.

Claude le Liseur
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Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique (II)

Message par Claude le Liseur » sam. 14 oct. 2006 20:14

1) Sur les missions de l’Eglise de Carthage, la fin du christianisme en Afrique du Nord et l’éphémère première présence chrétienne en Afrique occidentale

Les missions de l’Eglise de Carthage : Elles ont eu lieu après la reconquête de l’Afrique du Nord par les Romains (« Byzantins ») sur les Vandales au temps du saint empereur Justinien (534). N’oublions pas, que même en excluant le désert et ses oasis (dont certaines, comme le Mzab, sont immenses), l’Afrique du Nord « utile » représente quelque 800'000 km2 dont les Romains ne contrôlaient plus, à ce moment-là, qu’un quart au maximum. A l’apogée de l’Empire romain, Rome contrôlait toute la côte à partir de Tanger ; ce n’est plus le cas au temps de Justinien. En gros, l’autorité romaine ne s’exerce plus que sur l’ancienne province d’Afrique proconsulaire (= l’actuelle Tunisie), sur le Constantinois et sur des enclaves côtières (Matifou / Rusguniae, Tipaza, Cherchell / Césarée de Maurétanie, Ténès / Cartennae, Tanger / Tingis). Par rapport aux premiers siècles de l’ère chrétienne, l’Empire a perdu les Aurès (Biskra / Vescera), la Kabylie, l’Oranais. Gautier souligne ce fait et rejette en même temps l’enseignement du mépris des pamphlétaires papistes à l’égard de l’Orthodoxie, car l’explication du recul est liée aux bouleversements connus par l’Afrique du Nord : « Lorsque les Byzantins ont reconstitué l’Afrique latine, eux aussi l’ont mise à l’abri d’une ligne de forteresses, d’un limes protecteur. Mais ce limes byzantin, dont le tracé est bien connu, n’est plus du tout le limes romain. Le vieux limes a été largement enfoncé. Il ne s’est reconstitué tant bien que mal, appuyé à la mer, qu’à ses deux extrémités ; autour de la Numidie et autour de Coesara (Cherchell).
Ce recul des Byzantins nous paraît tout à fait naturel, parce que l’histoire méprise l’armée byzantine, comme tout ce qui tient à Byzance. Elle exagère peut-être. Des historiens arabes ont parlé de l’armée byzantine avec respect, comme d’un adversaire redoutable. Et après tout, elle a protégé contre eux l’Asie Mineure, efficacement et définitivement, au moment où l’invasion arabe était dans toute sa force. (…) Mais quoi qu’il en soit de l’infériorité, réelle ou supposée, de l’armée byzantine, il est sûr que l’adversaire n’était plus le même. Les conditions étaient changées, les steppes vides et inoffensives de l’ancienne Gétulie étaient déjà parcourues par cet hôte nouveau et redoutable, la grande tribu nomade saharienne, à cheptel camelin. » (E.F. Gautier, Le passé de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Payot, Paris 1952, pp. 213-214.)

Ce qui veut dire que les ¾ du Maghreb étaient le domaine des royaumes et des tribus berbères nomades, sédentaires ou transhumants. Cela faisait déjà un champ de mission si immense pour l’Eglise de Carthage qu’il ne faut pas s’étonner qu’elle n’ait guère franchi la barrière du Sahara.

Mgr Duchesne, important historien catholique romain, prélat de Sa Sainteté Léon XIII et directeur de l’Ecole française de Rome, rend au contraire hommage à l’activité missionnaire de l’Eglise orthodoxe d’Afrique avant la conquête musulmane :

« On comprend que l’évangélisation, arrêtée, sous l’empire romain, à la limite entre le sol provincial et la Berbérie autonome, n’ait guère progressé sous les Vandales et qu’elle ait même rétrogradé. Il n’en fut pas ainsi aux temps byzantins ; le christianisme prit alors un remarquable essor parmi les tribus indigènes établies au-dedans des frontières et bien au-delà. Justinien s’y employa. L’oracle d’Ammon, retiré à Augila, en arrière de la Grande Syrte, fut fermé et remplacé par un sanctuaire de la Vierge. Les Maures Gabaditains, en Tripolitaine, ceux de Ghadamès, bien plus loin dans le sud, se convertirent sous son règne. Le mouvement continua après lui. En 569, les Garamantes (Fezzan) sont gagnés à la foi et aussi à la paix romaine, car les deux choses allaient ensemble. D’autres conquêtes, constatées par l’histoire de l’invasion arabe, se succédèrent pendant plus d’un siècle, grâce à l’action des nouveaux maîtres de l’Afrique. Cette évangélisation politique ne représente pourtant pas tout le christianisme hors frontière. En certains endroits, où les rois indigènes s’étaient annexés le territoire provincial, ils avaient trouvé des chrétientés d’origine romaine qui se maintirent sous leurs auspices. C’est ainsi que vers l’extrémité occidentale de l’ancienne Mauritanie Césarienne, s’était formé le royaume de Masuna, « roi de la nation des Maures et des Romains » ; en cette contrée, dans les localités d’Altava (Lamoricière) ; et de Pomarium (Tlemcen) se sont conservées des tombes chrétiennes avec des épitaphes dont la série atteint le VIIe siècle ; on y voit aussi d’imposants monuments qui paraissent avoir abrité les sépultures de princes indigènes et chrétiens.
De quelque façon que le christianisme se soit propagé chez les Berbères, et, de cette propagation l’histoire est inconnue, il est sûr qu’aux premiers temps de l’invasion arabe, une grande partie des indigènes, avec lesquels les soldats du khalife eurent plus à compter qu’avec les faibles restes de l’armée byzantine, avait été gagnée au christianisme. De ceci nous avons le témoignage dans les écrits d’Ibn Khaldoun et autres historiens arabes. Mais ces conversions n’étaient guère profondes. On le vit bien quand l’apparition de l’islâm les mit à l’épreuve. » (Mgr Louis Duchesne, L’Eglise au VIe siècle, De Boccard, Paris 1925, pp. 651 s.)

NdL : Lamoricière, mentionnée par Mgr Duchesne, est une localité du Sud-Oranais qui s’appelle aujourd’hui Ouled-Mimoun.

En tout cas, les travaux de l’historien algérien Lucien Oulahbib (Les Berbères et le christianisme, Editions Berbères, Paris 2004), tendent à montrer que le christianisme a pénétré les profondeurs de l’Afrique du Nord, bien au-delà de la zone côtière contrôlée par Constantinople.

Il ne faut en effet pas exagérer la faiblesse de la christianisation chez les Berbères. Il est vrai que nous sommes confrontés à ce fait historique colossal que le christianisme a disparu chez les Berbères alors qu’il a survécu chez les Coptes. Il est vrai aussi que le christianisme d’Afrique du Nord a été affaibli par le donatisme, l’arianisme et la querelle des Trois Chapitres ; qu’il était bien loin des bastions de la foi (Constantinople, Alexandrie et Antioche) ; que les structures tribales du monde berbère lui ont été défavorables, la conversion à l’Islam de chaque chef de tribu entraînant celle de la tribu entière. Mais le christianisme maghrébin – de toute façon affaibli par le rembarquement en 698 de l’armée byzantine de Proconsulaire, entraînant avec elle des milliers de réfugiés de confession chrétienne orthodoxe qui passèrent en Sicile – a vendu sa peau plus chèrement qu’on le dit.
L’invasion musulmane commence en 641. La résistance berbère ne prend fin qu’en 711, quand, dans une fuite en avant, les conquérants arabes entraînent les tribus berbères dans la conquête de l’Espagne. Idris Ier, le fondateur de la dynastie kharidjite de Fès, devra ordonner en 788 des massacres généralisés pour venir à bout des tribus chrétiennes marocaines. Et, encore en 1114, quand la dynastie des Hammadites, fondée par la tribu kabyle des Sanhadja (c’est ici le lieu de rappeler que les mots français « kabyle » et « Kabylie » ont été forgés aux XVIIIe siècle à partir de l’arabe qabayl, les tribus – cf. F. Amazit-Hamidchi et M. Lounaci, Le Kabyle de poche, Assimil, Chenevières-sur-Marne 2005, p. 3 – les Kabyles sont donc étymologiquement ceux qui préfèrent vivre en confédérations de tribus) régnait à la Kalaa des Beni-Hammad (la capitale sera plus tard transférée à Bougie), cette ville avait un évêque, lui aussi kabyle. C’est le dernier évêque berbère dont nous puissions constater l’existence, mais cela se passe tout de même plus de quatre siècles après le rembarquement des chrétiens les plus convaincus de la Proconsulaire (cf. Gautier, op. cit., p. 372).

Il y a toutefois deux points jamais évoqués, parce qu’ils sont politiquement incorrects, qui expliquent la disparition du christianisme chez les Berbères en un peu plus de six siècles (la dernière mention de chrétiens indigènes est de 1300, pour le Maroc). Disons plus que ces deux points sont oecuméniquement incorrects.
Le premier point est qu’en Orient, l’Eglise utilisait la langue du peuple. Aujourd’hui, seule l’Eglise jacobite et certaines Eglises uniates utilisent encore le syriaque comme langue liturgique ; seule l’Eglise copte monophysite et sa correspondante uniate utilisent encore le copte. Il n’en était toutefois pas ainsi au moment de l’invasion musulmane : les patriarcats orthodoxes d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem utilisaient aussi le copte, respectivement le syriaque, à côté du grec. Ces trois patriarcats sont passés à l’arabe entre le Xe et le XIIIe siècles, prenant acte du fait que la langue du peuple n’était plus le copte ou le syriaque, mais l’arabe. En clair, les trois patriarcats orthodoxes d’Orient ont toujours utilisé la langue du peuple, selon la tradition orthodoxe la plus stricte, maintenant battue en brèche dans certaines émigrations orthodoxes en Europe occidentale qui s’accrochent dur comme fer à des langues qu’elles ne comprennent plus au nom d’une vision magique de la religion et d’un immense mépris à l’égard des pays qui les ont accueillies. En revanche, l’Eglise d’Afrique n’utilisait que le latin comme langue liturgique. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour savoir que, le berbère étant une langue chamito-sémitique, il est plus proche de l’arabe que du latin. L’Eglise d’Afrique ne pouvait ainsi s’enraciner que dans le milieu latinophone des grandes villes de la Proconsulaire et de Maurétanie. Or, ce milieu n’a opposé aucune résistance à la conquête islamique : les chrétiens convaincus se sont embarqués vers la Sicile, les autres ont collaboré. La résistance est venue du milieu tribal berbère. Si l’Eglise d’Afrique avait eu le souci de traduire la liturgie en berbère, comme les missionnaires la traduisaient à la même époque en arménien, en géorgien et en guèze, il y aurait toujours aujourd’hui des chrétiens en Afrique du Nord. Ceci montre que, malgré l’unité de foi qui existait à cette époque entre l’ancien Empire d’Occident et le reste du monde orthodoxe, les germes de l’hérésie de la triglossie et de la sacralisation de certaines langues aux dépens des autres étaient déjà présents.
Ceci est naturellement lié à la seconde remarque. Il semble que les relations de l’Eglise d’Afrique avec le patriarcat d’Alexandrie aient été interrompues après le rembarquement de 698. En tout cas, nous savons qu’en 990, les chrétiens de Carthage ont envoyé l’un des leurs à Rome pour qu’il se fasse sacrer évêque (cf. Youssef Courbage et Philippe Fargues, Chrétiens et Juifs dans l’Islam arabe et turc, Payot, Paris 1997, p. 76.) Cela veut dire que l’Eglise d’Afrique n’avait plus assez de substance pour garder son autocéphalie, et qu’en même temps les liens avec les patriarcats d’Orient avaient été coupés, probablement du fait de la disparition rapide du christianisme en Tripolitaine. Cela veut dire aussi que l’Eglise d’Afrique a été entraînée par la Papauté dans ses erreurs doctrinales (insertion du Filioque, célibat des prêtres, etc.) J’en veux pour preuve que nous avons des lettres adressées par Grégoire VII en 1073 et 1076 à l’Eglise de Carthage, Grégoire VII, par « ses entreprises contre les Eglises et les couronnes » (archiprêtre Wladimir Guettée), étant l’homme qui a le plus fait pour couper l’Eglise latine de la tradition orthodoxe. On sait aussi que c’est ce pape qui a lutté contre le rit mozarabe en Espagne ; en effet, ce rit était encore porteur de la tradition orthodoxe. Or, et je sais que ce que je vais écrie me vaudra le bûcher chez les oecuménistes, mais je préfère servir la vérité, on n’a pas d’exemple, en dehors du cas des Maronites, qu’une chrétienté filioquiste ait pu survivre plus de quelques décennies à la dhimmitude, alors que des chrétientés non filioquistes – orthodoxes, monophysites ou nestoriennes – ont pu survivre depuis quatorze siècles. Il n’est donc pas surprenant que le christianisme berbère, qui résistait depuis plusieurs siècles, se soit éteint en quelques générations après la « réforme grégorienne ». Pour Pierre Alexandre, Les Africains, Lidis, Paris 1981, p. 178, c’est la célèbre invasion hilalienne du XIIe siècle qui a définitivement anéanti le christianisme en Afrique du Nord et en Afrique occidentale. Ajoutons aussi qu’elle marqué le début de la fin pour le berbérisme : la quasi-totalité des nomades chameliers berbères ont été arabisés à la suite de cette invasion (la seule exception, mais elle est de taille, est constituée par les Touareg, resté fidèles jusqu’à ce jour à la langue berbère, et qui étaient la seule population à avoir conservé un usage, certes réduit, des tifinagh) et la langue berbère n’a survécu que chez les sédentaires, souvent dans des bastions montagneux (Kabylie, Rif, Haut-Atlas), encore que cela ne soit pas une règle absolue (cf. Djerba, le Mzab, le Souss) ou les transhumants (Aurès). Gautier, à la suite, encore et toujours, d’Ibn Khaldoun, explique très bien le processus.

J’ai aussi mentionné la présence éphémère du christianisme dans le Sahel subsaharien jusqu’au Xe siècle. Pierre Alexandre mentionne la possibilité de communautés chrétiennes dans le sud de l’actuelle Mauritanie jusqu’à cette époque (op. cit., p. 178), mais dans tous les cas il s’agissait de communautés berbères, et non noires : « On peut penser que, comme le judaïsme, le christianisme berbère a dû essaimer jusqu’au Soudan occidental, par les pistes commerciales sahariennes, mais on n’en a aucune preuve, les gardes d’épée en forme de croix, parfois mentionnées comme vestiges d’une influence chrétienne, correspondant surtout à une nécessité fonctionnelle » (op. cit., p. 170). Voire, voire… D’autres auteurs sont bien plus affirmatifs que le professeur Alexandre. Pour l’archiprêtre Jean Meyendorff, de l’Eglise orthodoxe en Amérique, « à l’exemple des tribus nubiennes, on voit naître plusieurs autres centres chrétiens parmi les populations nomades du Sahara, presque jusqu’à l’océan Atlantique, comme l’attestent des vestiges archéologiques, des livres liturgiques (en grec et en nubien) et des restes de vocabulaire chrétien dans le langage des Touareg. La victoire totale de l’Islam dans tout le Sahara pourrait bien ne dater que du XVe siècle » (donc cinq siècles plus tard que dans l’estimation du professeur Alexandre, NdL) (RP Jean Meyendorff, Unité de l’Empire, division des chrétiens, Le Cerf, Paris 1993, p. 138, traduit de l’anglais par Françoise Lhoest avec la collaboration de l’auteur).
En tout cas, les Touareg sont aujourd’hui de farouches musulmans ; la longue présence de Charles de Foucauld (un des pères des études touareg, au demeurant) parmi eux ne se traduisit par aucune conversion, même si l’assassinat du RP de Foucauld en 1916 est plus dû à des questions politiques (volonté de la Turquie de prendre la France à revers en suscitant des troubles dans le sud algérien) que religieuses.

Quoiqu’il en soit, la dernière mention de chrétiens indigènes est de l’an 1300 pour le Maroc et la dernière mention d’un évêque est celle de cet évêque kabyle qui résidait auprès des Hammadites en 1114. Que le christianisme en Afrique du nord-ouest se soit éteint complètement au cours du XIVe ou du XVe siècle ne change rien au fait qu’il s’agissait, depuis au moins le milieu du XIIe siècle, d’un christianisme sans évêques, sans prêtres et sans liturgies, un peu comme la situation des беспоповцы (Vieux-Croyants sans prêtres) en Russie ou de la Petite Eglise en France.

En revanche, l’existence de petites principautés juives dans les oasis du Sahara est bien attestée, de même que celles de nomades juifs chameliers. La dernière de ces principautés juives fut détruite vers 1492 par l’empire musulman noir du Songhay, qui fut à son tour détruit par les Marocains en 1591.

Enfin, pour en terminer sur le passé du Maghreb, quelques références zoologiques. Sur les éléphants du Maghreb et leur disparition suite à la croissance démographique de l’époque romaine et à la chasse intensive, cf. Gautier, op. cit., pp. 172-187 ; sur l’introduction progressive du dromadaire au Maghreb dans les trois premiers siècles de l’ère chrétienne et l’apparition des grands nomades chameliers, cf. Gautier, op. cit., pp. 188-214.

Claude le Liseur
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Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique(III)

Message par Claude le Liseur » sam. 14 oct. 2006 20:20

2. Sur la connaissance que les Anciens avaient de l’Afrique noire

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais, comme toujours, donner quelques indications sémantiques. Pour les Anciens, le monde est divisé en trois parties, l’Europe, l’Asie et la Libye, entourées par le grand fleuve Océan. Il est probable que le navigateur Euphémios de Carie ait été poussé jusqu’aux Antilles par une tempête (cf. Pierre Lévêque, Empires et barbaries, Le Livre de Poche, Paris 1996, p. 7). De même, il est possible que saint Brendan, au VIe siècle de notre ère, ait navigué jusqu’à Cuba, comme il est aussi possible que le naufrage de quelque barque amérindienne ait apporté le maïs dans l’actuel Nigeria au XIe siècle (cf. Alexandre, op. cit., p. 22), comme il est aujourd’hui attesté par l’archéologie que le Viking Leif Eriksson est bien arrivé en Amérique du nord en 999 ou 1000, mais tout ceci ne change rien au fait que les Anciens n’ont, à aucun moment, imaginé l’existence d’un quatrième continent. Quand les Anciens parlent de l’Afrique (Africa en latin), il s’agit de la Tunisie actuelle, l’Ifriqya des Arabes ; quand ils parlent de la Libye, il s’agit du continent que nous appelons aujourd’hui Afrique. Ils savent, au moins depuis l’histoire des marins de Néchao rapportée par Hérodote (cf. infra), que la « Libye » est entourée d’eau et que l’on peut en faire le tour. Ils distinguent très bien le fait que ce continent est peuplé, outre les Egyptiens, par des populations blanches qu’ils appellent Libyens (ce sont les Berbères) et, plus au sud, par des populations plus basanées (pas forcément négroïdes) qu’ils appellent Ethiopiens (le terme comprend aussi bien les actuels Ethiopiens, qui sont des populations sémitiques, que les vrais Noirs). Rappelons par ailleurs que, pas plus à cette époque-là que de nos jours, on ne peut établir de relation absolue entre la couleur de peau, le type physique et l’appartenance à un groupe ethnolinguistique.

Signalons aussi que notre compréhension peut être facilement brouillée par les noms adoptés par les Etats africains après leur indépendance. L’actuelle république du Bénin, qui s’appelait Dahomey à l’époque de la colonisation française, n’a rien à voir avec l’ancien royaume du Bénin, qui se trouvait sur le territoire de l’actuel Nigeria. L’actuelle république du Ghana, appelée Gold Coast à l’époque de la colonisation anglaise, n’a rien à voir avec l’ancien empire du Ghana, fondé par une dynastie d’origine berbère dans le sud de l’actuelle Mauritanie. L’actuelle république de Mauritanie n’a rien à voir avec l’ancienne Mauritanie ou Maurétanie des Romains, qui correspondait à l’ouest algérien (Maurétanie césarienne) et au nord du Maroc (Maurétanie tingitane). L’actuelle république du Soudan reprend un mot arabe qui veut dire « le pays des Noirs » et s’appliquait aussi bien aux actuelles républiques du Mali, du Niger et du Tchad. L’actuelle république fédérale d’Ethiopie ne correspond pas à ce que les Anciens entendaient par « un Ethiopien » et ce pays, qui était partie intégrante de la civilisation gréco-romaine, était connu sous le nom d’Abyssinie ou de pays d’Axoum. L’actuelle « populocratie arabe socialiste libyenne » correspond aux anciennes Tripolitaine et Cyrénaïque, et on n'y parle arabe que depuis le VIIe siècle de notre ère, alors que la Libye désignait la totalité du continent dans l’Antiquité. On pourrait multiplier les exemples.

Je sais que cela pourra être pénible pour certains, mais il faut se libérer de certaines illusions entretenues par le panafricanisme. L’Egypte, la Libye et le Maghreb sont peuplés de populations blanches dont les relations avec l’Afrique noire ont été réduites au minimum avant l’avènement des grands nomades sahariens. Il y avait très peu de Noirs dans tout le monde gréco-romain, même si on dans l’art grec et romain des statues représentant des Noirs. (En particulier, il faut renoncer au phantasme du grand nombre des esclaves noirs issu du péplum hollywoodien : sauf en Egypte, au moins 99% des esclaves du monde classique étaient des Blancs, déjà souvent originaires des rives de la mer Noire). Le monde romain n’avait de contacts avec l’Afrique subsaharienne que par la vallée du Nil, et on va voir maintenant pourquoi. L’évangélisation des premiers siècles en Afrique subsaharienne s’est limitée à l’actuelle Ethiopie (qui relève du monde sémitique plutôt que de l’Afrique subsaharienne) et à la Nubie. Parmi les innombrables saints africains que commémore le Synaxaire, seul saint Moïse l’Ethiopien est à coup sûr un Noir d’Afrique subsaharienne ; les autres sont des Coptes, des Grecs ou des Berbères de l’Afrique « blanche », ainsi que des habitants de l’actuelle Ethiopie, à l’intersection de l’Afrique subsaharienne et de l’Arabie.

En clair, les Anciens ne connaissaient vraiment que l’Afrique du Nord, de l’Egypte au Maroc actuel, et un peu la corne de l’Afrique. Le reste était largement terra incognita. C’est en grande partie parce que je suis amateur de curiosités, mais aussi pour répondre de la manière la plus complète aux questions posées par Pascal-Yannick, que je vais tout de même m’attacher ici à parler des quelques contacts que le monde gréco-romain eut avec l’Afrique subsaharienne.

A l’époque classique, le Sahara était déjà un obstacle pratiquement infranchissable, d’autant plus que les dromadaires n’avaient pas encore été introduits en Afrique. Jusqu’au moins au IIIe siècle de l’ère chrétienne, on traverse le Sahara à pied, ou dans des chars tirés par des chevaux, et c’est naturellement beaucoup plus périlleux qu’à dos de dromadaire.

Dans ce contexte-là, mentionnons toutefois que les Anciens avaient eu connaissance de l’existence du fleuve Niger (dit « le Nil des Noirs ») suite à une seule expédition, menée par des Nasamons (peuplade berbère de l’actuelle Libye) qui avaient traversé le Sahara à pied au VIe ou Ve siècle avant Jésus-Christ. Hérodote, le père de l’Histoire, mentionne cette expédition dans le livre II, chapitres 32 et 33, des Histoires (appelées L’Enquête dans la superbe édition d’Andrée Barguet que l’on peut trouver chez Gallimard, dans la Pléiade ou en Folio). Hérodote note même que le fleuve coule d’ouest en est, ce qui est bien sûr le cas du Niger dans sa boucle. Les Nasamons ont dû arriver à la hauteur de Tombouctou, par exemple. Précisons que les Nasamons y rencontrèrent des Pygmées, ce qui n’a rien d’étonnant, les Pygmées ayant peuplé une grande partie de l’Afrique avant d’être chassés par la progression des diverses populations négro-africaines vers leurs actuels refuges forestiers. Il en reste des légendes fréquentes en Afrique subsaharienne sur les « nains rouges » qui auraient été les premiers habitants du territoire, et quelques populations pygmées résiduelles en zone de savane (les Aka, qui semblent avoir, au cours du dernier demi-siècle, entièrement quitté la savane pour la forêt de la Lobaye en République centrafricaine). C’est ici que la grande Histoire rejoint ma petite histoire, puisque, des années avant ma naissance, mon père eut l’occasion de passer un mois de l’année 1967 à vivre en forêt parmi les Pygmées des confins du Congo-Brazzaville et de la République centrafricaine, appréciant l’hospitalité de ces populations extraordinairement bien adaptées à leur refuge forestier, populations hélas aujourd’hui mises dans de grandes difficultés par l’exploitation effrénée dont elles sont l’objet de la part des populations voisines. Les Egyptiens connaissaient les Pygmées depuis l’époque du pharaon Pepi II de la VIe dynastie ; on possède une lettre inscription d’environ ~2250 qui mentionne les Pygmées, appelés « nains du pays des Dieux » (cf. Alexandre, op. cit., p. 59), ce qui confirme le fait que les Pygmées habitaient à l’époque le Darfour, au moins 1'000 kilomètres au nord de leur habitat actuel. Et Homère – rien de moins que le père de toute notre littérature ! - , écrivant au moins quatre siècles avant Hérodote, mentionne (Illiade, III, 6) le combat des Pygmées et des grues, allusion probable à la lutte désespérée et perdue des Pygmées contre les ancêtres des populations nilotiques actuelles (Dinka, Nuer, Shilluk), pour qui la grue couronnée est un animal totémique important. Donc, au temps de Pepi II, les Pygmées sont encore dans le Darfour ; ils ne doivent guère avoir perdu de terrain au temps d’Homère et ils sont encore dans la boucle du Niger au temps d’Hérodote. Sans compter les Boskopoïdes, ancêtres des Bochimans, qui habitaient toute l’Afrique australe, avant d’être rejetés vers le Kalahari par les Bantous, puis … les Hollandais. C’est naturellement la maîtrise de la métallurgie du fer par les populations négro-africaines (vers le Ier siècle de notre ère dans l’actuel Nigeria) qui a entraîné la défaite de ces populations pygmées et boskopoïdes.
Nous dirons par conséquent avec le professeur Lévêque que, à l’époque du Haut-Empire romain (ou plus exactement gréco-romain, pour reprendre la remarque de Paul Veyne), ’« on peut donc considérer que toute l’Afrique au-dessous de l’Equateur est encore habitée par des chasseurs-cueilleurs de culture mésolithique et que les Bantous n’ont fait que commencer la gigantesque migration qui, à partir sans doute de la région du Tchad, leur permettra en un millénaire d’occuper tout le sud du continent, répandant la métallurgie du fer et réduisant peu à peu à quelques enclaves les premiers habitants » (Lévêque, op. cit., p. 300).

Par la suite, entre le Ve et le Ier siècles avant Jésus-Christ, le Sahara s’est encore plus desséché. Une expédition semblable à celle des Nasamons ne pouvait pas se répéter jusqu’à la généralisation de l’usage du dromadaire. Nous ne connaissons que trois expéditions transsahariennes au temps de l’Afrique romaine. En 19 avant Jésus-Christ, Cornelius Balbus aurait peut-être réitéré l’exploit des Nasamons et atteint le Niger. En 70 après Jésus-Christ, Septimus Flaccus atteint Bilma, au nord-est de l’actuelle république du Niger. En 86, Julius Maternus, allié au roi des Garamantes (les probables ancêtres des actuels Touareg), a atteint à coup sûr le Tibesti, peut-être le lac Tchad, et y décrit des rhinocéros. (Après tout, c’est dans le Tibesti qu’il y a encore quelques crocodiles reliques ; alors pourquoi pas des rhinocéros reliques au Ier siècle ?) On a en tout cas retrouvé des monnaies à l’effigie de l’empereur saint Constantin le Grand († 21 mai 337) dans le Tibesti ; cf., sur Internet, le rapport de l’africaniste Massimo Bastroicchi, ambassadeur d’Italie au Ghana, http://membres.lycos.fr/anthropa/BAISTRO.html . Or, contrairement aux Touareg / Garamantes, Chouaïa / Numides et autres Nasamons, les Toubous du Tibesti sont incontestablement des mélanodermes, et leur couleur de peau devait apparaître, aux yeux des Grecs et des Romains, comme un signe distinctif qu’on était arrivé au pays des « Ethiopiens ». Il est donc possible que beaucoup de récits grecs et romains que l’on serait tenté de situer au nord du Cameroun ou au sud du Tchad se passent en fait dans le Tibesti.

Sur le périple d’Hannon : on trouvera la thèse maximaliste (Cerné est à la hauteur de Saint-Louis-du-Sénégal, le Char des Dieux est le mont Cameroun), à mes yeux la plus crédible, chez E.F. Gautier, op. cit., pp. 43-55, et la thèse minimaliste de Mauny (Cerné est l’îlot de Mogador, les marins carthaginois n’ont jamais dépassé Tarfaya, au mieux le cap Vert) in Pierre Alexandre, op. cit., p. 53. Je note que les observations des tenants de la thèse minimaliste ne coïncident pas avec les données du texte, qu’il est facile de présenter ensuite comme un canular. Si le périple d’Hannon a eu lieu, il se situerait vers ~465.

Signalons aussi qu’Hérodote mentionne (L’Enquête, IV, 42) qu’il y aurait eu au VIIe siècle une circumnavigation complète du continent africain par des marins phéniciens au service du pharaon égyptien Néchao II, qui régna de ~609 à ~594. Un tel passage du cap de Bonne-Espérance 2'100 ans avant les Portugais paraît incroyable, mais les historiens et géographes contemporains ont tendance à ajouter foi au récit d’Hérodote, d’autant plus que le grand historien grec présente cette circumnavigation comme un exploit qui ne fut pas renouvelé.

Cela permet de répondre à une question de Pascal-Yannick : s’il n’y a pas eu d’évangélisation par des explorateurs côtiers, c’est que d’exploration côtière et de grande navigation, il n’y en avait plus.

Claude le Liseur
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Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique (IV)

Message par Claude le Liseur » sam. 14 oct. 2006 20:58

3. La première évangélisation de l’Afrique subsaharienne

Après avoir accumulé autant de faits négatifs, venons-en tout de même aux vraies relations que le monde classique a eues avec l’Afrique subsaharienne. En effet, si on a pu voir que les relations sont à peu près nulles en ce qui concerne l’ouest du continent, elles ont été importantes dans la vallée du Nil. Cette partie de l’Afrique subsaharienne, sur le territoire de l’actuelle république du Soudan, a fait partie de plain-pied du monde égyptien, puis gréco-romain. Il y eut une dynastie de pharaons noirs (la XXVe dynastie, de ~715 à ~654), comme il y a d’ailleurs eu une dynastie de pharaons sémites (les Hyksos, XVe dynastie), deux dynasties de pharaons berbères, les XXIIe et XXIIIe dynasties (le célèbre Sheshonq Ier, appelé Sésac dans la Bible, qui pilla le temple de Salomon, cf. I Rois 14, 25-26, était un pharaon berbère de la tribu des Mashawash originaire de l’actuelle république de Libye) et une dynastie de pharaons grecs (les Lagides). Cette dynastie noire était issue du royaume de Napata, vassalisé mais jamais incorporé à l’Empire égyptien, et d’où naquit, au VIe siècle avant Jésus-Christ, le royaume de Méroé. A partir du IVe siècle avant Jésus-Christ, Méroé devient le centre d’une activité métallurgique très importante. A partir du début du IIe siècle avant Jésus-Christ, l’ancien égyptien, ancêtre du copte, est remplacé dans les inscriptions par la langue vernaculaire. Or, cette langue vernaculaire est de type soudanais oriental, et non sémitique comme l’ahmarique et le guèze d’Ethiopie. Ce fait est capital : on est là en pleine Afrique noire, et Hérodote et Diodore de Sicile nous donnent sur l’organisation politique de ce royaume « des détails à la résonance familière pour un africaniste » (Alexandre, op. cit., p. 419). Ce royaume de Méroé, qui avait d’intenses relations avec Rome, qu’elles fussent guerrières (il tient en échec l’invasion romaine de Publius Pétronius en ~23) ou diplomatiques (la reine de Méroé aidera l’expédition qui conduira deux centurions romains dans les immenses marais au confluent du Nil blanc et du Bahr-el-Ghazal, première tentative européenne d’atteindre les sources du Nil, en l’an 60) laissera la place, au IVe siècle, suite à un raid du premier roi chrétien d’Axoum (le royaume à l’origine de l’actuelle Ethiopie), à trois Etats successeurs, Nobatie, Macourie et Aloua (à la hauteur de l’actuelle Khartoum).
Mais, à ce stade, nous entrons en pleine histoire du christianisme orthodoxe. En effet, les Actes des Apôtres mentionnent le baptême de l’eunuque de Candace, reine d’Ethiopie, par le diacre saint Philippe (Act 8, 26-39). Cet « eunuque éthiopien, ministre et intendant des trésors de la reine Candace d’Ethiopie », qui aurait ainsi été le premier Noir chrétien orthodoxe de l’Histoire, n’avait bien sûr rien à voir avec l’Ethiopie actuelle, royaume d’Axoum de l’époque ; il s’agissait d’un eunuque appartenant à la reine de Méroé. Candace n’était pas un nom propre, mais le titre de la reine, qui devait sans doute se prononcer kandaké.
La conversion du royaume d’Axoum, au temps du roi Ezana (IVe siècle), fut l’œuvre de deux naufragés syriens, saints Frumence, consacré premier évêque d’Abyssinie par le patriarche d’Alexandrie saint Athanase en 345, et Edèse. L’Ethiopie est restée jusqu’à ce jour le bastion incontesté du christianisme monophysite ; elle abrite même, à l’heure actuelle, plus de la moitié des fidèles de cette confession dans le monde, et son peuple a montré une constance incroyable dans sa foi face aux assauts de l’Islam, au prosélytisme catholique encouragé par l’Italie fasciste et aux persécutions communistes. Il n’en est malheureusement pas allé de même parmi les populations nilotiques.

C’est donc dans l’actuel Soudan que se situent les premières missions chrétiennes en Afrique subsaharienne, dans ces trois royaumes successeurs de Méroé, que Mgr Duchesne appelle les Makourites, les Nobades et les Alodes. Ces missions vinrent probablement du nord (de l’Egypte byzantine) et de l’est (de l’Abyssinie). Les missions orthodoxes dans ces régions furent aidées par le saint empereur Justinien. Dès 573, son successeur Justinien II recevait à Constantinople une délégation de chrétiens orthodoxes makourites, qui vinrent lui offrir des défenses d’éléphant et une girafe (cf. Mgr Duchesne, op. cit., p. 303). Nous avons en tout cas dans ces régions des découvertes archéologiques d’objets chrétiens remontant à l’an 300, la mention d’un évêque de Philae (la frontière traditionnelle entre l’Egypte et la Nubie) dès 526, et nous savons qu’il y avait là, à la fin du VIe siècle, trois royaumes noirs chrétiens, réduits à deux lorsque le roi Mercure, à la fin du VIIe siècle, réunit la Nobatie et la Macourie en un seul Etat, le Dongola. Nous ne savons pas qui fut le Constantin ou l’Ezana des Makourites, des Nobades et des Alodes, mais les faits sont là.

Malheureusement, cette époque du VIe siècle est aussi celle où la hiérarchie monophysite fondée par Jacques Baradée prend le dessus en Egypte. Le patriarcat orthodoxe d’Alexandrie se réduit pour des siècles à une petite Eglise, essentiellement fréquentée par des Grecs et des Arabes, et 90% de la chrétienté égyptienne se rallient au monophysisme. Le patriarcat copte d’Alexandrie va entraîner dans son schisme les Eglises d’Ethiopie, de Macourie, de Nobatie et d’Aloua. Nous savons ainsi que le premier roi du Dongola, Mercure, était monophysite, et non melkite. Dès ce moment-là, l’Afrique subsaharienne est fermée aux entreprises missionnaires orthodoxes, fermée par la double barrière du monophysisme et de l’Islam. C’est à grand-peine que le patriarcat d’Alexandrie parviendra jusqu’à ce jour à maintenir une métropole d’Axoum, héritière légitime du siège de saint Frumence, mais essentiellement fréquentée par des Grecs, des Arabes et des Russes, encore que j’aie une fois lu qu’il y avait dans les hauts plateaux éthiopiens deux ou trois milliers d’autochtones passés du monophysisme à l’Orthodoxie à la fin du XIXe siècle. Les entreprises missionnaires orthodoxes en Afrique subsaharienne, après une coupure de treize siècles, ne reprendront qu’en 1946, avec la réception dans le patriarcat d’Alexandrie de deux anciens anglicans ougandais, tant et si bien qu’aujourd’hui les forces vives du patriarcat d’Alexandrie sont toutes au sud du Sahara, l’Egypte ne comptant plus guère que 15'000 (18'000, disent les optimistes) fidèles orthodoxes, alors que le seul Kenya en compterait, comme je l’ai déjà mentionné sur le présent forum, un gros demi-million.

Si l’Eglise monophysite d’Ethiopie est resté jusqu’à nos jours ce bastion inexpugnable de foi et de culture que nous pouvons encore admirer, les Eglises monophysites noires de la vallée du Nil ont été rayées de la surface de la terre par l’invasion islamique.

Les trois, puis deux royaumes nubiens, ont aussi eux une intense activité missionnaire, puisqu’on a retrouvé des ruines d’églises jusque dans la Djezireh soudanaise et l’est du Tchad actuel (cf. Alexandre, op. cit., p. 421). Mais, dès 641, ils doivent faire face à l’offensive musulmane. Après une premier échec en 641, les Arabes musulmans assiègent Dongola et endommagent la cathédrale au moyen de projectiles de catapulte en 651. La guerre se termine par un pacte (baqt ( بقط ) en arabe, du latin pactum) imposant aux Nubiens de fournir aux musulmans 360 esclaves des deux sexes chaque année (puis tous les trois ans à partir de la révision du baqt en 836). Mais les musulmans laissent alors les deux royaumes monophysites nubiens en paix pendant plusieurs siècles, se contentant de les affaiblir par la saignée humaine du tribut prévu par le baqt. L’Eglise nubienne est alors organisée en sept évêchés, avec deux métropolites, à Dongola et à Faras, suffragants du patriarche copte d’Alexandrie. Les relations avec l’autre royaume chrétien d’Afrique, l’Ethiopie, restent exécrables.

Les mêmes causes entraînant partout les mêmes effets, ce qui a été dit pour les causes de la disparition du christianisme au Maghreb vaut aussi pour la disparition des Eglises noires de la vallée du Nil. En effet, cette Eglise, pourtant nationale, la seule à avoir appliqué la maxime de l’empereur hérétique Léon III l’Isaurien « Je suis empereur et prêtre », puisque le roi de Dongola était aussi prêtre, habilité à célébrer la liturgie et administrer les saints mystères, se comporta tout au long de son histoire comme une excroissance de l’Eglise copte en terre étrangère. « La Nubie était plutôt traitée comme une sorte d’extension de la chrétienté égyptienne : elle était toujours sous l’autorité immédiate du patriarche copte. Cela ne veut pas dire pour autant que tous les évêques étaient d’origine égyptienne. D’aucuns étaient certainement d’origine nubienne, comme la plupart du bas clergé. Cela étant, à cause de ce contrôle du Caire, l’Eglise nubienne était incapable de développer le genre de solidarité ethnique qui, dans le cas des Eglises nationales autonomes, était souvent un facteur décisif de survie. Une certaine unité d’organisation ne réussit pas à s’instaurer plus tard, lorsque la chrétienté nubienne fut confrontée avec des changements dans la structure politique et sociale. L’incapacité générale de la Nubie à maintenir un contact permanent avec le monde chrétien au-delà de ses propres frontières fut l’autre raison de base de la lente atrophie de la Chrétienté au sud d’Assouan qui finit par s’éteindre vers l’an 1500.
Tant de choses dans l’Eglise nubienne semblent avoir dépendu du Caire, or pourtant le copte n’était pas sa langue liturgique préférée. Il faut remarquer que l’Eucharistie nubienne (une version légèrement modifiée de la liturgie de saint Marc) fut chantée en grec peut-être même jusqu’au XIIe siècle. Mais apparemment le vieux-nubien fut également utilisé à partir du IXe siècle. Cette ambiguïté linguistique est un autre exemple de la faiblesse nubienne. La population, en tout cas, ne semble pas avoir possédé de conscience linguistique. » (Archiprêtre Jean Meyendorff et professeur Aristide Papadakis, L’Orient chrétien et l’essor de la papauté, Le Cerf, Paris 2001, traduit de l’anglais par Françoise Lhoest, p. 160). Nous voyons donc à l’origine de la chute de la chrétienté nilotique les mêmes causes que pour la chrétienté maghrébine : l’existence d’une Eglise étrangère, l’absence de conscience linguistique, l’absence de vie monastique. C’est ainsi que disparut une chrétienté profondément originale, mélange des traditions négro-africaines (le caractère sacerdotal des rois de Dongola venant naturellement d’un vieux fond animiste traditionnel et pas de l’influence du césaropapisme des iconoclastes), d’influences coptes et d’une appartenance au monde gréco-romain revendiquée face à l’Islam. (Cet attachement de ces chrétiens monophysites noirs à la langue grecque jusqu’au XII siècle se retrouve dans d’autres communautés chrétiennes minoritaires au Moyen Âge, comme un moyen de marquer son lien avec l’oecuménicité chrétienne, et contraste heureusement avec les campagnes que certaines Eglises orthodoxes locales mènent aujourd’hui contre l’hellénisme chrétien à coups de blogs sur Internet.) Là aussi, nous voyons le même processus à l’œuvre qu’au Maghreb, c'est-à-dire que la succession apostolique fut interrompue longtemps avant la disparition du christianisme.
En 1171, les Nubiens subissent leur première défaite sérieuse face aux musulmans, puis ils sont submergés par l’infiltration de Bédouins musulmans. En 1317, la cathédrale de Dongola est transformée en mosquée. En 1323, le roi de Dongola se convertit à l’Islam. Les souverains chrétiens se réfugient dans le sud, à Dotawo (Daw), où un petit royaume chrétien subsistera jusqu’à la fin du XVe siècle, peut-être jusqu’au milieu du XVIe siècle (cf. Alexandre, op. cit., p. 423). Le dernier métropolite de Faras, Timothée, est consacré en 1372 au Caire. Cela veut dire qu’il n’y a plus ni succession apostolique, ni clergé, ni liturgie en Nubie à partir du début du XVe siècle. Là encore, des беспоповцы malgré eux, qui demandent en 1540 au négus d’Ethiopie de leur envoyer des prêtres. Au XVIIIe siècle encore, des voyageurs européens en Egypte entendent parler de noyaux chrétiens résiduels en Nubie. « Il n’en subsiste rien au XIXe siècle, où le pays est presque entièrement islamisé, et très largement arabisé. » (Alexandre, op. cit., p. 423)

Claude le Liseur
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Prolégomènes à une histoire du christianisme en Afrique (V)

Message par Claude le Liseur » sam. 14 oct. 2006 20:59

Me voici arrivé au terme de ce bref exposé d’une dizaine de pages. Je ne prétends pas que j’ai répondu à toutes les questions légitimes de Pascal-Yannick ou d’autres lecteurs, de même que je ne prétends pas avoir raison sur tout. Je me tiens d’ailleurs à disposition pour répondre à d’autres questions ou pour lancer le débat. La seule chose que j’affirme, c’est que tout ce que j’ai avancé, je l’ai appuyé et étayé.
Appartenant moi-même à une minorité dans la minorité, je ne peux qu’être sensible à l’Histoire de ces chrétientés minoritaires qui se sont battues jusqu’au bout contre toutes les puissances de ce monde. Et parler des chrétiens d’Afrique, Noirs et Blancs, est aussi pour moi une revanche sur ceux qui ont voulu me bâillonner parce que j’avais évoqué l’aventure de l’Orthodoxie en Chine, une réponse à la censure et à tous les phylétismes. Car j’ai bien conscience qu’évoquer les Eglises englouties des Berbères et des Nubiens ne correspond pas aux préoccupations de ceux qui refusent l’universalité du message de l’Orthodoxie.
Le christianisme orthodoxe a eu un grand passé en Afrique. C’est un des mes vœux et de mes espoirs les plus chers qu’il y ait aussi un grand avenir, et que la vigne plantée en Ouganda et au Kenya pousse dans tout le continent, y compris dans des régions où l’on a extirpé la foi orthodoxe voici un millénaire.
Et qu’ainsi se réalise la prophétie : « La splendeur de cette maison surpassera celle de la première » (Agg 2,9).

Pascal-Yannick
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Message par Pascal-Yannick » dim. 15 oct. 2006 22:25

Merci lecteur Claude pour cette réponse explicite et complète que vous avez pris la peine de donner sur ce nouveau fil.Me voilà bien éclairé sur ce sujet qui m'est tant chèr,merci égalemnt pour ces références bibliographiques.

Cependant une question,qui semblera peut-être saugrenue mais liée à une rémanence "papiste"chez moi de la fonction de patriarche: je fais un amalgame entre Eglise d'Afrique,Eglise de Carthage et Patriarcat d'Alexandrie dans ce sens où j'ai tendance à prendre le Patriarcat d'Alexandrie pour l'Eglise d'Afrique.Est-ce que je me trompe en prenant le Patriarcat d'Alexandrie pour l'Eglise d'Afrique?
Et la Vérité vous rendra libre

Pascal-Yannick
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Vraiment en apartheid

Message par Pascal-Yannick » dim. 15 oct. 2006 23:00

Etant donné que les messages privés sont désactivés je me suis permis lecteur Claude de vous faire part via le forum de ces quelques réactions qui je le reconnaîs dépassent le cadre de l'Orthodoxie(je compte sur la circonstance atténuante liée à la désactivation des messages privés):

-A l'école primaire lorsque l'on me disait que selon des explorateurs carthaginois le Mont-Cameroun était le char-des-dieux je le prennais pour une légende.Votre discussion sur les hypothèses maximaliste et minimaliste m'a rappelé cette anecdote.
-C'est très impressionnant cette culture générale.
-Question CG:il me semble,selon des arguments de la linguistique,que la famille linguistique "hamito-sémitique" ou "afro-asiatique" n'existe pas (cf
Théophile Obenga Origine commune de l'Egyptien ancien,du copte et des langues négro-africaines modernes-Introduction à la linguistique historique africaine).Qu'en pensez-vous?
Et la Vérité vous rendra libre

Antoine
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Message par Antoine » dim. 15 oct. 2006 23:27

Etant donné que les messages privés sont désactivés[...](je compte sur la circonstance atténuante liée à la désactivation des messages privés)
Lisez donc le message post it "COMMUNICATIONS INTER MEMBRES"en tête du forum. Et en prime vous avez même la hotline dans le sourire d'Irène.

viewtopic.php?t=2073

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » lun. 16 oct. 2006 9:25

Brève réponse aux remarques de Pascal-Yannick.

* Oui, vous avez raison, à l'heure actuelle, les termes de patriarcat d'Alexandrie et d'Eglise d'Afrique sont synonymes, et le patriarcat d'Alexandrie porte le titre "d'Alexandrie et de toute l'Afrique".

Dans les sept premiers siècles chrétiens, il n'en était pas ainsi, parce que le terme "Afrique" ne s'appliquait pas au continent dans son ensemble, mais seulement à l'actuelle Tunisie. C'était donc l'Eglise dont le siège était à Carthage, c'est-à-dire l'Eglise du Maghreb. A l'heure actuelle, la disparition du christianisme en Afrique du Nord a réduit l'ancienne Eglise d'Afrique à la situation d'un diocèse unique du patriarcat d'Alexandrie, devenu "de toute l'Afrique", diocèse qui conserve le titre de Carthage et dont le siège est à Tunis.

* Etant convaincu par l'hypothèse maximaliste, j'ai toutes les raisons de penser que le "Char des Dieux" est le mont Cameroun.

* Je n'ai pas lu le livre d'Obenga.

Toutefois, ce que je peux dire, à ma connaissance, les linguistes reconnaissent bien une famille de langues chamito-sémitiques (afro-asiatiques pour ceux qui veulent se débarasser des références bibliques...), regroupant le berbère, le copte, le guèze, l'ahmarique, le tigré, le tigrinnya, l'hébreu, l'arabe, l'araméen dans ses différentes variétés, et un certain nombre de langues parlées en Afrique noire (groupe tchadien et groupe couchitique) . Inutile de préciser que certaines de ces langues ont une place on ne peut plus prestigieuse dans le monde chrétien: le guèze comme langue liturgique des monophysites d'Ethiopie et d'Erythrée, le copte comme langue liturgique des monophysites d'Egypte, le syriaque occidental comme langue liturgique des Jacobites, le syriaque oriental comme langue liturgique des Nestoriens et l'arabe comme langue liturgique des patriarcats d'Antioche et de Jérusalem. Notre Seigneur parlait araméen, et il y a encore, à ma connaissance, deux villages orthodoxes dans la région de Damas où l'araméen palestinien, la langue de NSJC, est resté dans l'usage courant.

Parmi les langues parlées en Afrique noire, celle qui est la plus proche de l'ancien égyptien est le haoussa, langue qui appartient au groupe tchadique et qui serait employée par quelque 50 millions de personnes, souvent comme langue commerciale. Le bastion du haoussa est le nord du Nigéria. Et pourtant, il n'y a eu aucune relation dans l'Antiquité entre l'Egypte et la région de langue haoussa.


Quant au guèze d'Ethiopie, il est plus proche de l'arabe ou de l'araméen que du copte; c'est vraiment une langue du groupe sémitique et pas du groupe chamitique.

Il y a trois ou quatre ans, j'avais été invité à la kermesse organisée dans les locaux du World Council of Churches pour soutenir l'école de langue ahmarique de Genève (école du dimanche organisée par les familles éthiopiennes de la région). Un heureux hasard fit que j'eus l'occasion d'y rencontrer le professeur Tubiana (issu d'une famille juive d'Algérie, donc d'un milieu qui était au contact de l'arabe, du berbère, de l'hébreu et du français), venu manifester sa sympathie à cette petite communauté éthiopienne, et qui est vraiment une sommité en matière de langues sémitiques. Je me souviens qu'il entreprit (sans y réussir) de me convaincre que le syriaque était facile à étudier et que c'était par cette langue qu'on devait aborder l'étude des langues sémitiques, avant de passer au guèze et à l'ahmarique... Je dois préciser que je n'ai aucune connaissance ni du berbère, ni de l'égyptien ancien, ni du copte, ni du guèze, ni de l'ahmarique, ni du haoussa, ni même de l'arabe (à part, dans ce dernier cas, naturellement quelques bribes, quelques expressions passe-partout que tout le monde connaît, et deux ou trois mots de la liturgie orthodoxe). Toutefois, il n'est pas besoin de connaître ces langues pour savoir que le berbère est plus proche de l'arabe que du latin!

En revanche, le vieux-nubien, langue liturgique, conjointement avec le grec et le copte, des anciennes Eglises du Soudan, est une langue du groupe nubien de la famille nilo-saharienne, donc autrement plus proche du masaï que du guèze. Par quoi on voit que des populations relativement proches sur le plan géographique et partageant largement une culture commune (les anciens royaumes de Nubie d'une part, l'Empire d'Ethiopie d'autre part) peuvent être totalement éloignées sur le plan linguistique, tandis que des populations éloignées sur le plan géographique et sans rapports historiques et culturels peuvent avoir des affinités linguistiques.

Mais, après tout, voyagez en Europe centrale: sur le plan culturel, géographique, économique, culturel, religieux et du phénotype, il y a des affinités très fortes entre l'Autriche et la Hongrie. Sur le plan linguistique, il n'y a aucune similitude, de près ou de loin, entre l'allemand et le magyar. Il n'y a aucune corrélation entre appartenance linguistique, appartenance culturelle et type physique. Le malheur est que, de divers côtés, on a tendance à nier ce fait pour opérer des rapprochements ou des rejets souvent dictés par des considérations politiques (sans parler des délires des "Kémites" et de la "tribu K").

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne » lun. 16 oct. 2006 10:32

Pascal-Yannick,

C’est un consensus muet de l’Église orthodoxe qui considère que le patriarcat d’Alexandrie, jadis patriarcat d’Égypte (et de quelques régions limitrophes) est devenu patriarcat de toute l’Afrique au sens moderne de ce mot. Personne n’a soulevé d’objection lorsque le patriarcat d’Alexabdrie a pris en charge les communautés grecques de Tunis et d’Oran, bien que jadis elles se trouvaient sur le territoire de l’Église dite “d’Afrique” (mais dans l’Antiquité ce qu’on appelait l’Afrique c’était Carthage et ses dépendances). Dans l’Antiquité il y a eu aussi une province civile et ecclésiastique de “Maurétanie Tingitane” (Tanger) qui dépendait du diocèse civil d’Espagne.

L’Église d’Afrique a disparu. Elle n’est plus l’objet que des études des historiens. Saint Cyprien est un extraordinaire témoin de la foi de l’Église primitive et de la constitution de ses ministères sacrés autour de l’évêque. Il a le génie des formules lapidaires pour décrire le mystère de l’Église. Son œuvre vient d’être rééditée comme n° 500 de la collection “Sources chrétiennes”. Et les conciles carthaginois ont laissé une œuvre canonique considérable, qui est l'un des éléments marquants de la Tradition canonique de l’Église orthodoxe. Cette œuvre est d’un intérêt d’autant plus grand pour l’Église d’aujourd’hui qu’elle traite de la manière de faire rentrer dans l’Église orthodoxe des schismatiques qui s’en étaient séparés sur des questions de discipline sans porter atteinte aux données fondamentales du dogme chrétien. Préoccupée avant tout de sauvegarder l’unité de la hiérarchie de l’Église, l’Église de Carthage déploya une activité importante à la fois pour les ramener au bercail (sans négliger les pressions civiles) et pour les rétablir dans leurs ordres antérieurs sans porter atteinte au principe de l’unicité épiscopale. Cela n’alla pas sans de très nombreuses difficultés.

Mais l’Église d’Afrique dut ainsi désavouer le principe qu’avait au début imprudemment posé saint Cyprien, pour qui tout Baptême conféré hors de l’unique Église est privé de toute grâce. L’Église d’Afrique adopta sans le dire explicitement une autre pratique, et critiqua même l’Église de Rome qui faisait comme Cyprien. C’est saint Basile le Grand qui dans la première de ses trois Lettres canoniques adressées à saint Amphiloque d’Iconium cite clairement le raisonnement de saint Cyprien et le rejette au nom de la Tradition de nos Pères, qui nous ordonne de respecter le geste baptismal vain et vide des schismatiques, pour recevoir ces schismatiques par la Chrismation (qui confère alors au Baptême vide la Grâce baptismale). Enfin le Quinisexte Concile œcuménique, énumérant les canons qui sont d’obligations pour l’Église entière, considère le texte de saint Cyprien comme un canon de portée limitée à certaines Églises locales et à certaines circonstances. C'est pourquoi les éditions du "Corpus canonique" de l'Église orthodoxe ne font figurer le "Canon de saint Cyprien" que dans une annexe.

Quelle que soit l’importance historique et canonique de l’Église d’Afrique (c’est-à-dire de Carthage) elle n’appartient plus qu’à l’histoire et à l’archéologie. La pratique de l’Église orthodoxe aujourd’hui fait que l’Église d’Alexandrie est l’Église d’Afrique (pris ici au sens moderne). Si on arrivait à un véritable accord dogmatique (véritable, c’est-à-dire non-minimaliste) entre l’Église orthodoxe et l’Église copte (il se pourrait que ça approche) il arrivera un jour où il faudra trouver un accord sur la répartition des sièges. La rapide progression des missions orthodoxes en Afrique pourrait offrir une solution.

Pour le moment il ne fait pas de doute que le patriarcat d’Alexandrie a repris, outre les responsabilités qui lui incombaient en tant que patriarche de toute l’Égypte, celles laissées vacantes par l’Église de Carthage, et que c’est donc lui qui institue des métropolites pour tout ce que nous reconnaissons maintenant et que nous appelons le “Continent africain”. Un jour viendra où les synodes des évêques de ces métropoles éliront elles-mêmes un métropolite (il n’est pas nécessaire qu’il soit toujours au début un autochtone : on peut souhaiter laisser une période de transition destinée à instaurer une véritable vie synodale, mais il faut éviter que l’Église demeure durablement une institution étrangère). Et il faut aussi que l’Église compte dans ses rangs de véritables moines éprouvés, et des monastères.

Ce sera donc la gloire du patriarche d’Alexandrie d’avoir su contribuer à la renaissance d’une Église d’Afrique, qui deviendra nécessairement des Églises d’Afrique, car les populations sont hétérogènes.

Il faut noter que le patriarcat d’Alexandrie a su éviter de tomber dans la tentation qui consiste à créer des Églises “sous tutelle”, des exarchats non-synodaux, dont la fonction est au moins autant diplomatique que pastorale (et pastorale dans le sens ethnophylétiste)..

Le rôle d’un patriarche n’est pas celui d’un “super-métropolite”. Il est de confirmer les élections des métropolites, de juger les actions qui lui sont soumises en appel, de proposer sa médiation dans les conflits, de vérifier les frontières des provinces et éventuellement de les aménager et… de recevoir les communautés en formation et de leur envoyer des missionnaires.

Une grande partie des missionnaires en Afrique sont d’origine grecque ou chypriotes, qui trouvent donc là un moyen d’échapper à la chape de plomb ethno-phylétiste. Par contre l’Église serbe a créé un diocèse de l’hémisphère sud, implanté surtout en Australie (où il y a un bon nombre d’émigrés serbes), et avec des antennes en Nouvelle Zélande et en Afrique du Sud.
Jean-Louis Palierne
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Pascal-Yannick
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Message par Pascal-Yannick » mar. 17 oct. 2006 12:45

Merci pour toutes vos réponses fort enrichissantes.

Si j'ai bien compris,la différence entre une église autonome et une église autocéphale est liée à la présence du synode.Parmi les églises autocéphales les différences de dénominations(patriarcat historique,ou non,archevéché...)ne changeant rien.Par quel processus une église devient-elle autocéphale?Une autre question sur un territoire canonique lorsqu'un église autocéphale crée une église fille quelles seront les relations de celle-ci avec ces deux protagonistes?
Et la Vérité vous rendra libre

Jean-Louis Palierne
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Message par Jean-Louis Palierne » mar. 17 oct. 2006 15:20

Pascal-Yannick, vous posez la question :
Si j'ai bien compris,la différence entre une église autonome et une église autocéphale est liée à la présence du synode.
Il me semble qu’il y un léger malentendu. Toute métropole est constituée par la vie d’un synode épiscopal de la province ecclésiastique. L'Église orthodoxe, telle qu(elle est répandue par tout l'univers et représentée en tout lieu par une Église locale, devrait ne constituer qu'un tissu continu de provinces métropolitaines autonomes.

Le mot “métropole” signifie simplement “chef-lieu” en français. Le métropolite est l’évêque du chef-lieu. Il est le primat du synode, il exprime la voix du “commun” des évêques, il parle au nom de tous et doit rendre compte de ce qu’il fait. Un évêque n’a pas le droit de faire quelque chose qui engagerait le “commun” des évêques sans en informer au moins le métropolite. L’élection du métropolite doit être confirmée par l’église autonome ou autocéphale à laquelle appartient cette métropole, c'est-à-dire son "église-mère". Mais gardons à l'esprit que tous les évêques sont égaux, et que chacun est totalement responsable de son troupeau, et uniquement de ce troupeau, sans empiètement ou ingérence dans le domaine d'autrui.

Une église autonome est constituée par une ou plusieurs métropoles qui ont un primat. Mêmes principes de fonctionnement, mais l’élection de ce primat doit être confirmée par un synode autocéphale. Généralement ce primat porte le titre d’Archevêque s’il y a plusieurs métropoles.

Une église autocéphale est une église qui élit son primat sans avoir à recevoir une confirmation.

Mais le bon ordre de la communion entre les métroples et les auto/nomies/céphalies de la communion orthodoxe est que chacune d’elles devrait informer l’instance-mère (plutôt que “supérieure”) de ce type d’élection et de confirmation et en informer également au moins les églises-sœurs, et approuver leurs décisions importantes. Les auto/nomies /céphalies ne sont pas des isolements murés dans une indépendance-indifférence. C’est ainsi que nous avons appris récemment que l’Archevêque d’Albanie avait écrit au patriarche de Constantinople pour exprimer son accord au sujet du passage de l’évêque Basile Osborn du patriarcat de Moscou à celui de Constantinople. Rien de ce qui concerne la vie de l'Église orthodoxe ne doit être étranger à aucun fidèle d'aucune métropole orthodoxe.

J’ai l’impression que le seul cas où ces règles de bonne conduite entre Églises orthodoxes sont suivies aussi régulièrement que possible est paradoxalement… celui des quatre Églises de la communion qui se prétend monophysite et que les orthodoxe doivent considérer comme schismatiques, soit les deux Églises-mères copte et syro-jacobite et les deux Églises-filles d’Éthiopie (fille de l’Église copte) et des Malankar (fille de l’Église syro-jacobite). Je crois qu’elles échangent ) à peu près régulièrement informations et confirmations, messages pour les grandes fêtes, visites, délégations, étudiants etc.

Si jamais un rapprochement devait intervenir, formons le vœu que ces Églises se rallient à l’orthodoxie digmatique, mais aussi que les orthodoxes réapprennent les règles de la communion des Églises.

Une Église autocéphale peut constituer une nouvelle métropole en son sein, avec la confirmation de l’Église-mère autocéphale, et une Église autocéphale peut accorder l’autonomie de son propre chef (et en en informant les autres autocéphalie).

Mais un incident grave a été créé lorsque l’Église russe a prétendu accorder l’aurocéphalie à sa Métropole autonome d’Amérique sans consulter les autres autocéphalies. Il est vrai qu’auparavant le patriarcat œcuménique avait créé un archevêché grec autonome pour regrouper les Grecs des USA qui auparavant vivaient dant l’unique église locale, cette métropole russe, empiétant ainsi sur le territoire d’un évêque. D’une manière générale la multiplication des filiales de diaspora, se côtoyant dans les pays qui ne sont pas de tradition orthodoxes est la cause d’innombrables anomalies qui bafouent ka Tradition canonique orthodoxe et défigurent l’Église.

Il n’existe pas de règle claire, instituée de façon précise pour le passage de l’autonomie à l’autocéphalie. Tous les cas qu’enregistre l’histoire de l’Église sont des cas d’espèce. Il faut saluer le courage du patriarcat d'Alexandrie qui a su, afin de donner un statut aux communautés orthodoxes récemment apparues sur le continent africain, créer en son sein des métropoles autonomes, rompant ainsi avec la routine (récente) de la structure pyramidale des Églises ethniques des pays de Tradition orthodoxe, et renouant avec la tradition de l'organisation métropolitaine.
Jean-Louis Palierne
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Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mar. 17 oct. 2006 16:21

Jean-Louis Palierne a écrit : .


J’ai l’impression que le seul cas où ces règles de bonne conduite entre Églises orthodoxes sont suivies aussi régulièrement que possible est paradoxalement… celui des quatre Églises de la communion qui se prétend monophysite et que les orthodoxe doivent considérer comme schismatiques, soit les deux Églises-mères copte et syro-jacobite et les deux Églises-filles d’Éthiopie (fille de l’Église copte) et des Malankar (fille de l’Église syro-jacobite). Je crois qu’elles échangent ) à peu près régulièrement informations et confirmations, messages pour les grandes fêtes, visites, délégations, étudiants etc.

Si jamais un rapprochement devait intervenir, formons le vœu que ces Églises se rallient à l’orthodoxie digmatique, mais aussi que les orthodoxes réapprennent les règles de la communion des Églises.
J'espère aussi qu'un rapprochement interviendra avec les Eglises monophysites, ou miaphysites si cela peut faire plaisir à tout le monde, mais la situation est loin d'y être aussi "conciliaire" que vous le décrivez, et on ne peut pas dire que la соборность (conciliarité) chère à Khomiakov y règne. Outre le cas spécial des Arméniens qui semblent avoir une christologie à géométrie variable et se tiennent relativement à l'écart des autres Eglises miaphysites dont on sait au moins qu'elles sont ou ont été sévériennes, les relations sont loin d'être au beau fixe au sein de cette communion d'Eglises.

* L'Eglise d'Ethiopie entretient des relations des plus froides avec l'Eglise copte depuis que le patriarcat copte a unilatéralement accordé l'autocéphalie à l'Eglise d'Erythrée après l'indépendance de ce dernier pays (qui était une province éthiopienne avant 1993). J'ai parfois été frappé par l'animosité de certaines de mes connaissances éthiopiennes à l'égard de l'actuel pape copte.

* Au Kérala, il n'y a pas une, mais bien deux Eglises malankares. A peu près de force égale, il y a l'Eglise dépendant du patriarcat jacobite d'Antioche, actuellement installé à Damas, et qui a un simple statut d'autonomie, son chef portant le titre antique de maphrien resssucité voici quelques décennies (environ 1 million de fidèles), mais il y a aussi l'Eglise malankare autocéphale, dont le primat porte le titre de catholicos et est installé à Kottayam (environ 1'100'000 fidèles). L'Eglise autocéphale est considérée comme schismatique et n'entretient aucun rapport avec les autres Eglises de la communion miaphysite. Le schisme dure depuis 1912, et les oppositiosn entre les deux groupes sont violentes, et pas que devant les tribunaux indiens, puisque cela était allé jusqu'à l'assassinat d'un membre du comité de gestion financière de l'Eglise autocéphale le 6 décembre 2002; vous pouvez lire une dépêche à ce sujet sur le site de notre frère Jean-François Mayer http://religioscope.info/article_35.shtml .

* Il semble qu'il y ait eu des pressions exercées par le patriarcat copte sur le patriarcat jacobite pour empêcher une réconciliation de celui-ci avec les Nestoriens.

Mon intention n'est pas de dénigrer ces antiques et respectables chrétientés, mais de mettre en garde contre toute vision trop idyllique à laquelle pourrait nous conduire le fait que nous connaissons trop bien nos faiblesses et pas assez celles des autres. Ailleurs, l'herbe est toujours plus verte...

Renaud
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Message par Renaud » mar. 17 oct. 2006 21:01

A propos du sujet originel je me pose une question : j'ai souvent vu Saint Maurice représenté comme une personne noire dans les créations occidentales (statues, images) : est ce une réalité historique ? Que dit la tradition la dessus ?

Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur » mer. 18 oct. 2006 9:38

Renaud a écrit :A propos du sujet originel je me pose une question : j'ai souvent vu Saint Maurice représenté comme une personne noire dans les créations occidentales (statues, images) : est ce une réalité historique ? Que dit la tradition la dessus ?
Saint Maurice, de la légion thébaine, était un Copte. Les Coptes ne sont pas des Noirs. J'invite ceux qui ne s'en seraient pas encore rendu compte à contempler les photos de Sa Sainteté le pape copte Chenouda III sur son site officiel http://www.copticpope.org/index.php

Ce qui s'est passé au Moyen Âge, c'est que l'Occident a à peu près oublié le maintien d'une forte communauté chrétienne en Egypte et qu'il n'a vu l'Afrique "blanche" qu'à travers le cas du Maghreb. Or, au Maghreb, la disparition du christianisme a été radicale. Bien que nous sachions maintenant que le christianisme s'est maintenu dans certaines enclaves en Kabylie jusque vers 1160, au Maroc jusque vers 1300 et dans le Sahara probablement jusqu'au XVe siècle, ainsi que je l'ai expliqué plus haut, il faut comprendre qu'il s'agissait de communautés rurales, de surcroît ayant perdu la succession apostolique au milieu du XIIe siècle, et ne jouant plus aucun rôle politique ou culturel. Le cas est très différent des chrétientés réduites à la dhimmitude dans l'Orient arabe, qui ont maintenu une présence urbaine, une succession apostolique au moins mécanique et une participation à la vie intellectuelle, économique et culturelle même dans les périodes de plus grande oppression. Donc, pour l'Occident, dès l'assaut contre l'Espagne wisigothique en 711, l'Afrique du nord a représenté l'ennemi par excellence, le pays de l'Islam fanatique (et il est vrai que l'école malékite qui domine le Maghreb est une des plus rigides du sunnisme) et surtout le pays des pirates barbaresques qui ont semé la terreur sur les côtes méditerranéennes jusqu'au début du XIXe siècle. (On l'oublie trop souvent, mais l'Europe occidentale a vécu mille ans de terreur jusqu'à ce que l'armée du maréchal de Bourmont vienne à bout en 1830 de ce terrible nid de pirates qu'était Alger. Sait-on que les Barbaresques s'étaient enhardis jusqu'à faire un raid en Islande en 1632 et en Irlande en 1641?) Ainsi, l'Occident a, pour des raisons compréhensibles, complètement oublié que toute l'Afrique blanche avait été chrétienne. En revanche, il a gardé une vague connaissance, sous forme plus ou moins mythique (quoiqu'il y ait eu des délégations éthiopiennes en Italie après le concile de Florence), qu'il y avait des chrétiens au coeur de l'Afrique (Nubie, Ethiopie), même si la légende du royaume du Prêtre Jean est en fait basée sur les chrétientés nestoriennes turques d'Asie centrale. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que l'art occidental se soit mis, au Moyen Âge, à représenter systématiquement comme des Nubiens (donc des Noirs) tous les saints berbères ou coptes des premiers siècles chrétiens.

Je n'ai pas mes références sous la main, mais il y a un passage des Mémoires de Sylvestre Syropoulos sur le "concile" de Florence où il cite un discours de saint Marc d'Ephèse où celui-ci compte l'Ethiopie au nombre des pays orthodoxes. Cela montre les traces d'une connaissance devenue plus ou moins légendaire, les relations directes entre Constantinople et l'Ethiopie ayant été interrompues depuis huit siècles à cause de l'Islam: saint Marc sait encore qu'il y a un royaume chrétien en Ethiopie, mais, faute de relation directe, il ne sait pas que celui-ci est passé au monophysisme depuis plusieurs siècles.

En revanche, au temps de l'empereur Justinien, l'Empire d'Ethiopie, dont la capitale était encore à Axoum, fut un allié fidèle de l'Empire des Romains, au nom d'une foi commune et d'une culture en partie partagée.
Il reste encore au calendrier des saints, à la date du 24 octobre (cf. viewtopic.php?t=256 ), la mémoire d'un allié de saint Justinien, un grand négus d'Ethiopie, saint Elesbaan (ou Eleuzoé ou Kaleb Ella Atsbeha) le Thaumaturge, empereur d'Ethiopie, qui fut le vengeur des chrétiens de Najran avant de se faire moine († entre 553 et 555). Le malheur est que les peuples francophones ont complètement oublié leur histoire; ils ne savent pas quels furent nos liens avec l'Ethiopie et l'espoir que ce pays a représenté dans l'imagination de nos ancêtres.
Ils ont même oublié la figure du dernier Roi des Rois, Haïlé Sélassié ("Force de la Trinité"), assassiné par les communistes en 1975, pourtant parfaitement francophone et francophile et qui avait fait ériger une croix de Lorraine en pierre dans une ville d'Ethiopie en souvenir du rôle joué par les Forces françaises libres dans la libération de son pays en 1941.
(Et, évidemment, je suis sensible au symbole de cette croix de Lorraine érigée au coeur de l'Afrique, certes pas à cause de la récupération gaulliste dont je n'ai que faire et qui ne me concerne pas, mais à cause de la vraie signification du symbole; et repasse dans mon esprit le souvenir d'une guerre oubliée, mais pas pour nous, et de la Déclaration de Bordeaux, et des optants, et des réintégrés, et de ceux qui s'installaient à Bâle, et de l'arrière-grand-père Ludwig parti de Herrlisheim et plus tard "mort pour garder une patrie à ses parents", selon la formule consacrée, et des croix de Lorraine que l'on accrochait jusque sur les murs des églises du fin fond de la Lorraine thioise pour signifier le refus du traité de Francfort - http://www.mairie-morsbach.fr/histoire.jsp pour ceux qui n'auraient pas compris -, et donc l'histoire des miens.)
Les Eglises miaphysites, au cours d'une conférence réunie à Addis-Abeba en 1964, avaient proclamé le dernier empereur d'Ethiopie "défenseur de la foi", sous-entendu de la foi monophysite; mais, chaque fois qu'il se rendait dans un pays de tradition orthodoxe, il se comportait en empereur orthodoxe et était perçu comme tel. (Il y a dix ans, Le Messager orthodoxe avait publié une très belle photographie de la réception du Négus chez le patriarche Justinien de Roumanie.)
De toute façon, nous avons même oublié Rimbaud à Harar, alors...

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