Une langue décrétée morte l'est-elle pour autant?

Échangez vos idées librement ici

Modérateur : Auteurs

Claude le Liseur
Messages : 4201
Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Une langue décrétée morte l'est-elle pour autant?

Message par Claude le Liseur »

Dans mon message du 9 décembre 2009 à 19h34 dans le fil "Joyeuses Pâques 2009", j'écrivais ceci:
Comme chacun sait, le franco-provençal est pratiquement éteint sur la très grande majorité de son territoire. En dehors des exclaves de Faeto et Cello di San Vito dans les Pouilles, produits d'une lointaine émigration de Bressans ou de Valdôtains - on ne sait - vers le XIIIe siècle, les patois francoprovençaux ne survivent plus guère que dans les vallées latérales (et non la vallée principale) du Val-d'Aoste en Italie, dans quelques vallées savoyardes (Val Gelon), et, paraît-il, dans quelques villages des monts du Lyonnais en France, ainsi que dans le Val d'Hérens et la Gruyère en Suisse, le bastion de la langue restant la commune d'Evolène dans le val d'Hérens - qui est le seul endroit en Suisse où j'ai entendu des conversations en francoprovençal.

Ce qui est curieux, c'est que nos patois, plus très parlés, continuent à s'écrire: un Valdôtain, M. Luca Tillier, a soutenu le 27 mars 2009 à l'université de Turin (Piémont) la première thèse de doctorat jamais rédigée en francoprovençal, sous le titre Les transfèrements financiérs ux Comenes : èvolucion a nivél d’Ètat et a nivél Vâldoten (Les transferts financiers aux communes: évolution au niveau de l'Etat et au niveau valdôtain) (cf. ici: http://www.arpitania.eu/index.php?optio ... :newsflash ) et il y a encore des romanciers qui publient en arpitan en Savoie et dans le Val-d'Aoste. Toutefois, il ne faut pas se faire d'illusion: la soudaine tolérance manifestée par l'université de Turin à l'égard du francoprovençal relève a priori de la politique du divide et impera, tous les moyens étant bons pour éliminer le français du Val-d'Aoste et l'italianiser totalement. (On se doute bien qu'une fois le français totalement éliminé du Val-d'Aoste, les jours de l'arpitan y seront comptés.)
Il convient de donner en contrepoint les intéressantes réflexions du professeur Gaston Tuaillon à propos d'une langue donnée pour morte depuis des siècles et qui continue pourtant à s'écrire et à se publier.

"Quelques grands esprits ont enterré la littérature francoprovençale au XVIIe siècle. Dans la préface de son ouvrage consacré aux Poèmes du XVIIIe siècle en dialecte de Saint-Etienne, Georges Straka épingle quelques-unes de ces déclarations professées par de hautes autorités universitaires. Gustav Gröber ne se contente pas d'enseigner cette erreur, dans Grundriss der romanischen Philologie, il lui trouve une justification logique: entre la littérature française et la littérature d'oc, il n'y aurait pas eu assez d'espace pour la littérature en francoprovençal. Albert Dauzat transforme sa propre ignorance en affirmation: "Les dernières productions patoises dans le Forez datent de 1605." Les plus généreux prolongent jusqu'au XVIIIe siècle. De telles déclarations sont devenues trop souvent la vérité officielle.
Pour bien marquer la gravité de cette erreur, l'exemple de Saint-Etienne apporte un témoignage accablant. Dans un ouvrage aussi diffusé, aussi lu, aussi enseigné que son Histoire de la littérature française, Dauzat enterre donc la littérature francoprovençale de Saint-Etienne en 1605, alors que le grand écrivain de langue stéphanoise, Jean Chapelon, a vécu et écrit entre 1647 et 1694; alors qu'une forte production de littérature patoise a marqué tout le XVIIIe siècle stéphanois, ainsi que la période révolutionnaire; alors que, au XIXe siècle, les tensions sociales de cette région industrielle, notamment la première grève des mineurs à Rive-de-Gier, ont inspiré des textes en patois local. Bien que l'exemple de Saint-Etienne soit suffisant, qu'il soit permis d'ajouter que, pour sauver la centrale nucléaire de Super-Phénix à Creys-Malville, les Dauphinois du Nord-Isère ont composé une chanson en patois local et qu'ils l'ont publiée dans le bulletin municipal de Courthenay, en décembre 1997, deux ou trois siècles après l'enterrement de la littérature francoprovençale, d'après Dauzat ou Gröber.
(...)
Au moment où ce texte est rédigé, le denier livre de la littérature francoprovençale datait d'un an et demi à peine, exactement du mois d'avril 1997. C'est un ouvrage rédigé dans le patois savoyard d'Arvillard: Pierre Grasset, Les contes fantastiques d'Arvillard ou Lo Contye barbé d'Arvêla. Texte patois et traduction française y occupent 232 pages. Depuis la récente parution de ces contes en francoprovençal ont paru deux romans en patois savoyard. Simone Hyvert-Besson, qui écrit en patois de Montagny (commune proche de Moûtiers), a publié Na disparichon "Une disparition", titre qu'elle explique par "récit des années 1900 dans un village de Tarentaise". Pierre Grasset a publié en 2000 La Folanshri dlou Tagué."

(Gaston Tuaillon, La littérature en francoprovençal avant 1700, ELLUG, Université Stendhal, Grenoble 2001, pp. 21-22 et 22.)

Il ne faut pas vendre la peau de l'ours arpitan avant de l'avoir tué. Il y a d'ailleurs beaucoup d'autres ours dont il ne faut pas vendre la peau avant de les avoir tués. Constatation qui me laisse un peu d'espoir face à ce que l'on nous prépare à Bruxelles sur le plan linguistique, et ailleurs sur le plan religieux.

Claude le Liseur
Messages : 4201
Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Re: Une langue décrétée morte l'est-elle pour autant?

Message par Claude le Liseur »

Dans son très beau Dictionnaire francoprovençal / français et français / francoprovençal, augmenté d'une grammaire et d'extraits bibliographiques (avec leur transcription en ORB) d'auteurs de différentes régions francoprovençales (Editions Le Carré, Thonon-les-Bains 2003), Dominique Stich donne, pp. 506-509, comme exemple de la littérature patoisante du Forez, des extraits des oeuvres - publiées avant 1836 - de Guillaume Roquille (1804-1860), ouvrier anarchiste et anticlérical et poète forézien de Rive-de-Gier (Loire). Le recueil de vers en forézien de Roquille date donc des années 1830. Cela n'empêche pas, comme nous le rappelle le professeur Tuaillon, une autorité aussi incontestable qu'Albert Dauzat de publier que la littérature d'expression forézienne s'est terminée en 1605...

Il faut de plus en plus se méfier des autorités.

Anne Geneviève
Messages : 1041
Inscription : lun. 30 mai 2005 19:41
Localisation : IdF
Contact :

Re: Une langue décrétée morte l'est-elle pour autant?

Message par Anne Geneviève »

Là, je me marre encore un peu. Mon vieil ami Michel Jeury, l'écrivain qui s'est reconverti de la science fiction au roman paysan, a publié il y a 2 ou 3 ans un roman qui met en scène un instituteur dans le Forez des années 1920. Ses personnages, lorsqu'il ne s'agit pas de notables, parlent patois. Or Michel est originaire de la région de Carmaux, il a donc fallu qu'il apprenne le forézien et ce n'est pas un homme de dictionnaires, d'où je conclus qu'il y a encore quelques locuteurs...
"Viens, Lumière sans crépuscule, viens, Esprit Saint qui veut sauver tous..."

Répondre