Où l'on reparle des Arméniens orthodoxes...

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Claude le Liseur
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Où l'on reparle des Arméniens orthodoxes...

Message par Claude le Liseur » lun. 25 avr. 2011 18:39

Nous avons eu l'occasion à plusieurs reprises sur ce forum de parler des Dzaïths ( cayt' en translittération scientifique, vraisemblablement ծայթ en arménien, Τζᾱτοι dans les textes grecs médiévaux, et tzaït selon la prononciation française la plus approchante) , c'est-à-dire de ces Arméniens qui avaient adopté la foi orthodoxe tout en conservant certaines pratiques liturgiques communes avec les monophysites, notamment ici:

viewtopic.php?f=1&t=2099&p=16862


On se souvient que quelques lignes que collées ici sur le rôle des Dzaïths dans la fondation du monastère athonite de Vatopédi avaient été copiées sans vergogne pour un article du Wikipédia francophone:

viewtopic.php?f=1&t=2086&p=16752

Toutefois, dans toutes les sources dont je disposais, le phénomène des Arméniens chalcédoniens était évoqué aux Xe et XIe siècles, au XIIe siècle au plus tard, et semblait avoir été éliminé par la répression vigoureuse menée par le catholicossat arménien et le bras séculier. A peine avais-je trouvé trace, chez l'historien turc Akgönul, de l'existence possible d'un groupe de 3'000 Arméniens parmi les 120'000 orthodoxes qu'Istanbul comptait encore vers 1930. Je m'étais interrogé sur la possibilité d'une survie des Tzatoi des textes grecs médiévaux jusqu'à une époque aussi récente.

La réponse à cette question m'a été donnée de manière fortuite, et ce grâce à une heureuse initiative du patriarcat de Constantinople qui n'est pourtant pas très enclin à rappeler aux Arméniens qu'ils pourraient nous rejoindre.

En effet, depuis quelques mois, le Patriarcat œcuménique a ouvert à Chambésy, dans le canton de Genève, un musée d'art chrétien. Le 8 avril dernier, une plage de liberté dans mon emploi du temps m'a permis de faire une visite rapide de ce nouveau musée, qui héberge jusqu'à la fin du mois de juin deux expositions, dont l'une est consacrée à des photographies prises au Sinaï dans les années 1930 par le photographe suisse Fred Boissonas et dont l'autre est consacrée à des trésors d'art sacré sauvés et transportés en Grèce par les orthodoxes expulsés d'Anatolie et de Thrace orientale par les kémalistes en 1922-1924.

Je dois dire qu'en dehors de la qualité artistique et liturgique des objets exposés, la visite m'a surtout été utile grâce aux informations qui accompagnaient les vitrines de l'exposition sur les trésors sauvés lors de la Catastrophe d'Asie mineure.

Une section de cette exposition était consacrée aux orthodoxes de la région du Pont - en gros l'ancien empire de Trébizonde conquis par les Ottomans en 1461. Les informations données dans cette exposition expliquaient que, en dehors des villes portuaires bien connues de Trébizonde et de Sinope, les orthodoxes du Pont jouaient un rôle important pour le sultan, car ils étaient spécialisés dans les mines et la métallurgie. Les villages miniers peuplés de chrétiens orthodoxes bénéficiaient donc d'une relative tolérance et d'une relative autonomie. Les sultans étant trop intelligents - contrairement à leurs successeurs les Jeunes-Turcs du comité Union et Progrès - pour se priver de sujets dont les compétences étaient aussi lucratives, les choses se passaient bien, dans ces villages miniers, tant que les impôts étaient payés.

L'exposition mentionnait aussi que ces villages avaient essaimé en Géorgie, pays orthodoxe libre où l'on avait fait appel à leurs compétences de mineurs. Je compris ainsi l'origine de cette communauté de mineurs grecs de Géorgie, qui fut, au XVIIIe siècle, dotée d'un évêque responsable (l'un de ces évêques fut canonisé).

Mais le plus intéressant pour moi fut de tomber sur une vitrine rassemblant des objets liturgiques emportés dans l'exil par les habitants d'un de ces villages de mineurs de la région du Pont, Vank, dont il était indiqué qu'il avait la particularité d'être un village... d'Arméniens orthodoxes.

AInsi, ces fameux et insaissisables Dzaiths, dont je cherchais la trace en vain depuis des années, je les voyais apparaître à travers leurs trésors les plus sacrés! Ces Arméniens chalcédoniens que je croyais disparus vers le XIIe siècle, j'apprenais qu'ils avaient encore au moins un village, à l'abri des montagnes du Pont, où ils existaient, en groupe bien défini, au XVIIIe siècle!

S'il y avait encore des groupes d'Arméniens orthodoxes ayant conservé leur langue et la conscience d'appartenir à une ethnie différente de leurs coreligionnaires de langue grecque ou turque vers 1750, rien n'exclut que certains aient survécu jusqu'à la Catastrophe. Rien n'exclut non plus que certains aient, au fil des générations, émigré vers la capitale. Je crois donc désormais possible que les 3'000 Arméniens orthodoxes évoqués, avec beaucoup d'interrogations et de réserves, par Akgönul à propos de l'Istamboul de 1930, aient bien été des Dzaiths, pleinement arméniens et pleinement orthodoxes.

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