Inséparatisme et ultramontanisme

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Olivier
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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par Olivier » mar. 01 nov. 2011 13:24

Ils veulent aussi un pape pour l'islam, aussi^^

La médiatisation a quand même fait que certains catholiques rejoignent le protestantisme (et c'est une erreur des orthodoxe de ne pas les faire venir chez eux)

Claude le Liseur
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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par Claude le Liseur » mar. 01 nov. 2011 15:15

Olivier a écrit :Ils veulent aussi un pape pour l'islam, aussi^^

La médiatisation a quand même fait que certains catholiques rejoignent le protestantisme (et c'est une erreur des orthodoxe de ne pas les faire venir chez eux)

Mais bien sûr: n'a-t-on pas fait à une époque une publicité effrénée autour de l'idéologue soudanais Hassan al-Tourabi, quasiment présenté comme le pape de l'Islam ? Manque de pot, al-Tourabi a fini accusé d'apostasie par plus islamiste que lui pour avoir dit qu'il fallait autoriser les musulmanes à épouser des chrétiens et des juifs. (Les islamistes, c'est comme les gauchistes: on finit toujours par trouver plus vert ou plus rouge que soi.)

Pour le reste, si seulement c'était la seule erreur des orthodoxes en Europe occidentale...

Olivier
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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par Olivier » mar. 01 nov. 2011 15:23

Quelles sont ses autres erreurs?

Claude le Liseur
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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par Claude le Liseur » mar. 01 nov. 2011 16:40

Olivier a écrit :Quelles sont ses autres erreurs?

Le fait de ne rien avoir non plus prévu pour accueillir les protestants.

Le fait de ne pas avoir subventionné les publications.

Le fait d'avoir tenu un double langage.

Le fait d'avoir trop tardé à passer aux langues officielles des pays où les paroisses avaient été fondées.

Le fait de ne pas avoir mis assez l'accent sur la fondation de monastères (sauf en France où les choses sont très satisfaisantes de ce point de vue).

Claude le Liseur
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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par Claude le Liseur » sam. 07 janv. 2012 18:27

Claude le Liseur a écrit :
(...)

- L'épopée des Blancs pendant la Révolution française a été exploitée à outrance dans le but de soumettre le parti royaliste aux ultramontains dans le cadre de la doctrine de l'inséparatisme, alors même que les héritiers idéologiques des Blancs, à savoir les anticoncordataires, faisaient l'objet de toutes sortes de vexations (surtout de 1801 à 1814 et de 1852 à 1860). N'oublions pas que le parti royaliste fut au pouvoir de 1815 à 1830 et qu'il fut bien près d'y revenir en 1848, 1849 et 1871. Comme on pouvait s'y attendre, la doctrine de l'inséparatisme a privé le parti royaliste de tous les éléments anti-ultramontains qui l'avaient soutenu dans la première moitié du XIXe siècle et lui a porté un coup fatal lorsque Léon XIII a abandonné les royalistes au profit du ralliement à la République.

Par la suite, environ un mois après avoir écrit ce message, je me suis rendu compte que je ne devais pas avoir si tort, puisque Jacques Bainville avait fait la même remarque dans son livre de 1935 sur la Troisième République.

Loin de s'abandonner à la satisfaction de la victoire et peut-être d'en mesurer l'étendue, ceux des républicains qui se donnaient la peine de réfléchir étaient frappés par une observation. Le tiers des Français refusaient d'accepter le régime. Les élections qui venaient de mettre fin au boulangisme avaient encore envoyé à la Chambre cent soixante-douze monarchistes auxquels il fallait ajouter une quarantaine de «révisionnistes». C'était le nom que prenaient les partisans du général, enlevant aux radicaux l'idée de la révision pour lui donner le sens d'un appel au peuple. En face de ces adversaires des institutions, la Chambre de 1889 comptait seulement trois cent soixante-six républicains véritables, trois de plus que celle de 1877 dissoute par Mac-Mahon. Cette comparaison arithmétique tenait sans doute au hasard. Elle donnait à penser qu'en douze ans le progrès avait été nul. De plus, la survivance d'une forte opposition de droite en face d'une extrême gauche remuante rendait les gouvernements instables. Dans ces conditions, le régime parlementaire s'exerçait avec difficulté et n'en prêtait que davantage à la critique.
(...)
L'analyse de la situation donnait toujours le même résultat. Comment tenir la voie moyenne de l'opportunisme entre une droite irréconciliable et une extrême gauche exigeante que l'apparition du socialisme surexcitait? Sans les républicains les plus avancés, on ne pouvait rien. Mais le problème ne changeait pas. Si on leur accordait trop, on mécontentait le pays qui tenait à un régime «paisible»; si on leur refusait tout, on perdait l'appui des républicains de principe et d'action sans lesquels la république cessait d'exister. Freycinet, parlant du groupe de l'extrême gauche, définit la méthode: «Nous étions souvent gênés par l'obligation de le ménager sans lui céder.» Ces exercices d'équilibre se terminaient toujours de la même manière. La droite, arbitre de la situation, renversait les ministères opportunistes en se coalisant pour un jour avec les radicaux. On en venait donc à la conclusion posée par Freycinet comme un problème de mécanique: «La stabilité ne pouvait être que le fruit de l'élimination progressive des monarchistes du Parlement.»
Cette élimination se ferait-elle toute seule par l'effet du temps et le changement des idées? C'était douteux. En tout cas, ce pouvait être long. L'idée qui devait venir, puisque la droite ne disparaissait pas, c'était de la diviser et de la dissoudre en séparant l'élément monarchiste de l'élément religieux. Ce n'était pas non plus la première fois que l'on songeait à ramener les catholiques. Il y avait eu des catholiques républicains en 1871 comme en 1848. La difficulté résidait dans la question religieuse elle-même et non seulement du côté clérical mais du côté anticlérical. L'Église, il fallait aussi, la ménager «sans lui céder» et surtout sans que les radicaux eussent lieu de crier à la trahison. Si l'opération du ralliement s'imposait après l'épreuve du boulangisme, elle était infiniment délicate.


Jacques Bainville (1879-1936) , La IIIe République (1870-1935), in La monarchie des lettres, Bouquins, Robert Laffont, Paris 2011, pp. 477-481 [1e édition Payot, Paris 1935].

On sait en tout cas que l'opération Ralliement dans laquelle se lança Léon XIII réussit au-delà de toute mesure pour le régime français (pas pour le Vatican, qui se trouva confronté, de 1899 à 1906, à des gouvernements nettement plus anticléricaux que l'avaient été ceux de la période 1879-1889): en 1889, le peuple avait élu 176 députés monarchistes; en 1893, il n'y en eut plus que 58 (en face de 35 "ralliés"), étant rappelé que, dans un scrutin majoritaire, le meilleur moyen de faire disparaître un parti du parlement est d'abord de l'amener à se diviser et à présenter des candidatures rivales dans les mêmes circonscriptions. Cette séparation entre l'élément monarchiste (les 58 rescapés de 1893) et l'élément religieux (les 35 ralliés) faisait ainsi payer au parti monarchiste le prix de sa propre stupidité, lorsque, dans les années 1840, il avait commencé à se rallier au mirage de l'inséparatisme, oubliant les convictions gallicanes, voire voltairiennes, de certains de ses chefs les plus illustres. La séparation de 1890 était donc le prix à payer pour la croyance dans l'inséparatisme.

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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par Claude le Liseur » dim. 31 juil. 2016 17:53

Claude le Liseur a écrit :

- Une des étapes les plus importantes du processus est la démission forcée, suite au Concordat de 1801, de tout l'épiscopat, aussi bien traditionnel (gallican) que constitutionnel (révolutionnaire), acte qui n'avait aucun précédent dans l'histoire ecclésiastique et représentait un coup de force de la part de Pie VII.


En 1890, cet observateur pénétrant que fut Hippolyte Taine avait bien compris l'importance du coup de force qui avait suivi le Concordat de 1801, du remplacement de tout l'épiscopat, aussi bien insermenté que constitutionnel, par un épiscopat voulu par le premier Consul Napoléon Bonaparte:

« Si le pape n’avait pas existé, dira-t-il encore, il aurait fallu le créer pour cette occasion, comme les consuls romains créaient un dictateur pour les circonstances difficiles. » Il n’y avait que lui pour faire le coup d’État ecclésiastique dont le Premier Consul avait besoin, pour ériger le chef du gouvernement nouveau en patron de l’Église catholique, pour lui soumettre les prêtres indépendants ou réfractaires, pour couper le lien canonique qui rattachait le clergé français à ses supérieurs exilés et à l’ancien ordre des choses, « pour rompre le dernier fil par lequel les Bourbons communiquaient encore avec le pays ». – « Cinquante évêques émigrés et soldés par l’Angleterre conduisent aujourd’hui le clergé français. Il faut détruire cette influence, et l’autorité du pape est nécessaire pour cela : il les destitue ou leur fait donner leur démission. » Si quelques-uns s’obstinent à ne point descendre de leurs sièges, leur refus les discrédite : ils sont « signalés comme des rebelles qui préfèrent les affaires du monde et les intérêts terrestres aux affaires du ciel et à la cause de Dieu » ; le gros de leur clergé, tout leur troupeau les abandonne ; au bout de quelque temps, on les oublie ; ce sont de vieilles souches déplantées dont on a tranché les racines ; ils meurent un à un, à l’étranger, et leur successeur, présent, en fonctions, n’a pas de peine à rallier autour de lui les obéissances. Car, étant catholiques, ses ouailles sont moutonnières, c’est-à-dire dociles, attachées aux dehors sensibles, prêts à suivre la houlette pastorale, pourvu qu’elle porte l’ancienne marque de fabrique, qu’elle soit du même bois, de la même forme, de même provenance, conférée d’en haut, expédiée de Rome. Une fois les évêques institués par le pape, personne, sauf Grégoire ou quelque canoniste antiquaire, ne leur contestera leur juridiction. Voilà donc, par l’entremise du pape, le terrain ecclésiastique déblayé. Les trois groupes d’autorités qui s’y disputaient les consciences, évêques réfugiés en Angleterre, vicaires apostoliques, clergé constitutionnel, disparaissent ; sur cette place vide, on peut bâtir. « On déclare que la religion catholique étant celle de la majorité des Français, on doit en organiser l’exercice. Le Premier Consul nomme cinquante évêques, le pape les institue. Ils nomment les curés, l’État les salarie. Ils prêtent serment ; on déporte les prêtres qui ne se soumettent pas. On défère aux supérieurs, pour les punir, ceux qui prêchent contre le gouvernement. Le pape confirme la vente des biens du clergé ; il sacre la république. » Les fidèles ne la voient plus de mauvais œil ; ils se sentent, non seulement tolérés, mais encore protégés par elle, et ils lui en savent gré. Le peuple retrouve ses églises, ses curés, le culte auquel il tient par habitude et presque par instinct, les cérémonies qui, dans son imagination, font corps avec tous les grands actes de sa vie, rites solennels du mariage, du baptême, de la sépulture, office et sacrements. Désormais, dans chaque village, chaque dimanche on dit la messe, et aux Rogations les paysans ont une procession pour bénir leurs récoltes. Un grand besoin public est satisfait, les mécontentements s’apaisent, les rancunes s’atténuent, le gouvernement a moins d’ennemis, ses ennemis perdent leur meilleure arme, et, du même coup, il acquiert une arme excellente, le droit de nommer les évêques et d’agréer les curés. En vertu du Concordat et par l’ordre du pape, non seulement les anciennes autorités spirituelles finissent toutes en 1801, mais encore, avec l’assentiment du pape, les titulaires nouveaux, à partir de 1801, tous choisis ou acceptés, tous maniés, disciplinés et payés par le Premier Consul, sont, de fait, ses créatures et vont être ses fonctionnaires.

Hippolyte Taine, Le régime moderne, livre cinquième, chapitre 1, 3e partie, in Les origines de la France contemporaine, Bouquins, Robert Laffont, Paris 2011, pp. 1433-1435 (1re édition 1893).
Je signale à mes lecteurs ultramontains qui, en lisant ces lignes, crient à la manipulation orthodoxe contre l'immaculée Papauté, que Taine n'était pas du tout orthodoxe (il attaque l'Orthodoxie pp. 1495 sq. du même livre). Il était simplement objectif. On pourra reprocher à son analyse de complètement passer sous silence la résistance des anticoncordataires, en Vendée, dans les Deux-Sèvres, dans les Hautes-Alpes, en Saône-et-Loire, à Lyon, en Belgique, mais force est de constater que lesdits anticoncordataires n'ont jamais été qu'une minorité sans grande influence sur la marche des choses.

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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par patrik111 » dim. 31 juil. 2016 18:32

Merci, Claude, pour cette citation.

Juste pour l'anecdote, il me souvient d'avoir, dans une vie antérieure, entendu des ultramontains français d'aujourd’hui défendre le Concordat...

En tout cas, bonjour la succession apostolique!

Claude le Liseur
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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par Claude le Liseur » lun. 01 août 2016 14:58

patrik111 a écrit :Merci, Claude, pour cette citation.

Juste pour l'anecdote, il me souvient d'avoir, dans une vie antérieure, entendu des ultramontains français d'aujourd’hui défendre le Concordat...

En tout cas, bonjour la succession apostolique!

Votre ultramontain n'avait pas tout tort... si l'on pense, comme eux, que la fin justifie les moyens.

Le chapitre suivant du livre de Taine explique comment le Concordat de 1801, le coup de force de la révocation de tout l'épiscopat et les articles organiques de 1802, conçus avant tout pour soumettre l'l’Église catholique romaine à l’État, a surtout abouti à la destruction du gallicanisme et à la soumission de ladite Église au pape.
En 1801, à Rome, pendant les négociations du Concordat, lorsque Pie VII hésitait encore à déposer en masse les survivants de l’ancien épiscopat français, des observateurs clairvoyants disaient déjà : « Terminons ce Concordat que le Premier Consul désire ; on verra, quand il sera ratifié, toute l’immensité de son importance, et le pouvoir qu’il donne à Rome sur l’épiscopat dans tout l’univers. » - Effectivement, par ce coup d’autorité « extraordinaire, presque sans exemple », et certainement sans égal « dans l’histoire de l’Église », la théorie ultramontaine, contestée jusqu’alors et maintenue dans la région spéculative des formules abstraites, descendait sur la terre solide, dans la pratique positive et durable. (…) – Car, en fait, le pape avait dépossédé de leurs sièges tous les chefs d’une grande Église, « ses collègues et ses coévêques », successeurs des apôtres au même titre que lui, membres du « même ordre » et marqués « du même caractère », quatre-vingt-cinq titulaires légitimes, bien mieux et de son propre aveu, irréprochables, méritants, persécutés parce qu’ils lui avaient obéi, bannis de France pour n’avoir pas voulu sortir de l’Église romaine. À tous, il avait commandé de se démettre ; aux treize qui refusaient de se démettre, il avait retiré leurs pouvoirs apostoliques ; à tous, même aux refusants, il avait donné des successeurs.

Hippolyte Taine, Le régime moderne, livre cinquième, chapitre 1, 3e partie, in Les origines de la France contemporaine, Bouquins, Robert Laffont, Paris 2011, p. 1457 (1re édition 1893).

Toute la suite du livre de Taine explique comment le coup de force de 1801 a, en quelques décennies, abouti à la disparition totale du gallicanisme en France et au triomphe de l'ultramontanisme, avec pour corollaire une désaffection de plus en plus marquée de la population à l'égard de la religion dominante. Taine souligne que l'ultramontanisme, tout en fabriquant un clergé d'une exceptionnelle qualité, a fait plus pour la déchristianisation de la France que la Révolution elle-même. Avant de jeter la pierre aux Français quant à leur irréligion (et Dieu sait combien de reproches j'ai à faire à ce peuple en bien des domaines), il faudrait aussi se souvenir que la masse de la population n'a pas été dupe et s'est rendu compte, de manière plus ou moins consciente, que la religion d'après 1801 n'était plus la religion d'avant 1790, bref, que ce n'était plus vraiment la religion de leurs pères (pour ne même pas parler de la religion orthodoxe du premier millénaire); la confiance était ébranlée. Les réflexions de Taine sont aussi à mettre en parallèle avec l'itinéraire du RP Guettée, confronté au déclin du gallicanisme, aux abus de l'épiscopat contre le bas clergé que ne soutenait plus la justice laïque (Taine souligne aussi que tous les appels comme d'abus furent rejetés au XIXe siècle), se rendant compte de la faiblesse doctrinale du gallicanisme, et en tirant la seule conséquence logique en retournant dans le sein de l'Orthodoxie en 1861 (reçu dans l'Orthodoxie par l'archiprêtre Wassilieff de la paroisse orthodoxe russe de Paris). Taine était imbu d'un préjugé anti-orthodoxe curieusement hérité de Joseph de Maistre et qui éclate dans plusieurs pages de son livre; il n'a sans doute jamais entendu parler de Guettée, mort un an avant lui; et pourtant, le dernier livre des Origines de la France contemporaine est à lire en parallèle avec les Souvenirs d'un prêtre romain devenu orthodoxe de Guettée.
Taine souligne aussi qu'aucun pays, du point de vue catholique romain, ne connaissait au XIXe siècle une situation aussi catastrophique que la France, avec un État fondamentalement intolérant et autoritaire, mais en même temps résolu à totalement abandonner l'Église catholique romaine à la monarchie pontificale et à ne pas intervenir dans le fonctionnement de la machine ultramontaine : cette schizophrénie aboutissait à un abaissement de l'épiscopat et à un écrasement du bas clergé sans équivalent dans les autres pays, où soit l'État était fondamentalement libéral (États-Unis), soit l'État relativement autoritaire était logique et conservait un droit de regard sur le fonctionnement de l'Église catholique romaine sur son territoire, et en particulier la nomination des évêques (droit de présentation, préservation des droits des chapitres, etc.). Le résultat fut un clergé, certes pieux et exemplaire, mais de plus en plus ultramontain, et par là même de plus en plus coupé de la masse sociologique, et un peuple de plus en plus dubitatif. Taine (pp. 1508-1509) donne les statistiques pour Paris en 1890: 5% de pratiquants (1 femme sur 12 ou 13, 1 homme sur 50), déjà 25% de mariages purement civils, 20% d'enterrements purement civils, 24% d'enfants non baptisés; il ajoute qu'en province, dans les situations les plus favorables, on arrivait à une proportion de pratiquants au maximum quatre fois supérieure (1 femme sur 4, 1 homme sur 12).

Claude le Liseur
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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par Claude le Liseur » lun. 01 août 2016 16:51

Taine le conservateur voit dans la mainmise du pape sur le clergé français une conséquence naturelle et inévitable du coup de force voulu par Bonaparte en 1801, et, au demeurant, son livre abonde en exemples de la tyrannie que Napoléon exerça à l'encontre du clergé. Ce viol des consciences allait bien au-delà de la domestication du clergé dans le bloc soviétique après 1945; la différence, c'est que Bonaparte, contrairement aux communistes, ne réprimait pas l'exercice de la religion par les fidèles.

Pour Michelet, l'homme de gauche, c'est Pie VII qui a roulé Napoléon dans la farine :

Sur tout le reste on se mit d'accord. Et le prêtre dupa le consul parfaitement, lui laissant la nomination des évêques, mais réservant au pape l'investiture canonique, le caractère sacré, sans lequel la nomination n'était rien aux yeux des fidèles.
Le clergé national, qui demandait l'élection comme aux premiers jours du christianisme, fut sacrifié. Le consul et le pape s'octroyèrent l'un à l'autre la dépouille de l'Église.
Les évêques furent rois des curés et les nommèrent.
Une nouvelle circonscription des diocèses élimina soixante évêques en une fois.
Tous les prêtres reçurent un traitement du gouvernement (outre le casuel), et lui prêtèrent obéissance.
Les archevêques eurent par an cinquante mille francs, les évêques quinze. Libre aux fidèles de faire des fondations pieuses; article grave qui fit passer au clergé le bien des femmes surtout. Le droit de succession, que la révolution leur avait reconnu, tourna surtout au profit du clergé.


Jules Michelet, La Révolution française. Tome X, Du 18 Brumaire à Waterloo, Calmann-Lévy, Paris 1900, pp. 62-63.
Les deux auteurs constatent le même phénomène, mais l'expliquent par des causes différentes. La différence, c'est que chez Taine, l'explication de causes repose sur l'analyse de milliers de documents, de centaines de statistiques; chez Michelet, la conviction idéologique jacobine permet de se dispenser de pièces.

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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par patrik111 » mar. 02 août 2016 2:48

Merci, Claude, pour ces citations et réflexions réellement fondamentales.

Claude le Liseur
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Re: Inséparatisme et ultramontanisme

Message par Claude le Liseur » mer. 03 août 2016 10:10

patrik111 a écrit :Merci, Claude, pour ces citations et réflexions réellement fondamentales.
Merci de votre lecture attentive. Il y a une bonne quinzaine d'années que j'ai compris que le coup de force ecclésiastique de 1801 était un événement important dans l'histoire européenne, une deuxième rupture de la succession apostolique après la réforme grégorienne du XIe siècle qui vit tant d'évêques un tant soit peu traditionnels être déposés, assassinés ou mutilés. Mais la réforme grégorienne avait été un processus étalé sur plusieurs décennies, tandis que la réorganisation brutale de l'épiscopat par Pie VII et Napoléon Bonaparte a été un véritable coup de majesté, qui n'a pris que quelques mois et qui était observable pour les contemporains.

Taine est né plusieurs décennies après les faits, en 1828. Mais il a vécu dans une société qui était encore organisée selon les principes fixés par Napoléon, en particulier en ce qui concerne l'Eglise et l'Université. Il a eu des débuts difficiles et notamment une carrière universitaire brisée pour cause de non-conformisme après le coup d'Etat de 1851. Ayant lui-même souffert de l'alliance entre l'Eglise et l'Etat au temps de l'Empire autoritaire, qu'il évoque avec amertume dans les Origines de la France contemporaine, c'est tout naturellement qu'il consacre une grande partie du dernier volume des Origines (celui consacré au régime moderne mis en place par Bonaparte) à l'Eglise et à l'Ecole.

Disons que je me sens moins seul depuis que j'ai découvert qu'il y a eu au moins Taine et Michelet, et qu'il y a vous aussi, cher lecteur, pour partager l'opinion qu'il s'agissait là d'un événement de première importance.

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