Le christianisme expliqué par Ibn Khaldûn

Échangez vos idées librement ici

Modérateur : Auteurs

Claude le Liseur
Messages : 3912
Inscription : mer. 18 juin 2003 15:13

Le christianisme expliqué par Ibn Khaldûn

Message par Claude le Liseur » mer. 05 nov. 2014 20:21


L'attitude des empereurs romains à l'égard du christianisme fut variable: tantôt ils l'adoptèrent et honorèrent ses adeptes, tantôt ils le rejetèrent et persécutèrent les chrétiens. Il en fut ainsi jusqu'à la conversion de Constantin. Dès lors, [tous les empereurs romains] furent chrétiens.
Celui qui est chargé de la religion chrétienne et qui veille à l'application de ses règles est appelé patriarche. Il est le chef de la communauté chrétienne et le représentant du Messie en son sein. Il envoie ses délégués et ses représentants aux nations chrétiennes qui se trouvent dans des régions éloignées. Ce sont les évêques, c'est-à-dire les délégués du patriarche. Celui qui dirige la prière et est consulté en matière de foi est nommé "prêtre". Celui qui se retire pour se consacrer, dans la solitude, à l'adoration de Dieu est appelé "moine". Le lieu de retraite est généralement un couvent.
L'apôtre Pierre, chef des apôtres et doyen des disciples, s'établit à Rome, où il dirigea la communauté chrétienne jusqu'au moment où il fut tué par Néron, cinquième empereur romain. Son successeur au siège de Rome fut Arius.
Marc l'évangéliste prêcha sept ans à Alexandrie, en Égypte et au Maghreb. Après lui vint Ananias, qui se donna le nom de patriarche. Ce fut le premier patriarche dans cette région. Il prit avec lui douze prêtres et convint avec eux que, après sa mort, l'un d'eux devait lui succéder. Le douzième prêtre devait alors être remplacé par un fidèle. Le patriarcat tomba ainsi aux mains des prêtres.
Plus tard, il y eut des dissensions entre les chrétiens au sujet es principes de base de leur religion et des articles de leur foi. Ils se réunirent à Nicée, sous le règne de Constantin, pour fixer par écrit ce qui devait être tenu pur vrai dans le christianisme. Ainsi,trois cent dix-huit évêques se mirent d'accord sur une même doctrine du christianisme, qu'ils consignèrent par écrit et qu'ils appelèrent le Credo. Ils en firent une référence fondamentale pour tous. Ils stipulèrent, entre autres, que la désignation du patriarche, chef de la chrétienté, ne devait pas être laissée à l'appréciation personnelle des prêtres, contrairement à la décision d'Ananias, le disciple de Marc. Ce point de vue fut donc abandonné. Il fut décidé que le patriarche devait émaner d'une assemblée, en étant élu par les autorités et les chefs des fidèles. Et dès lors, il en fut ainsi. Par la suite, les chrétiens se divisèrent de nouveau sur les principes de leur religion, et des assemblées furent réunies pour en décider, mais il n'y eut plus de divergences au sujet de la règle d'élection du patriarche. Elle resta inchangée à partir de cette époque.
Les évêques continuèrent à être les représentants des patriarches. Ils appelaient le patriarche "père",en signe de respect. De même, en l'absence du patriarche, les prêtres appelaient leur évêque "père" par respect. Il en résulta une longue confusion dans l'usage de ce titre, qu dura, dit-on, jusqu'au patriarcat d'Héraclius, à Alexandrie. Pour distinguer le patriarche de l'évêque, on l'appela "pape", c'est-à-dire "père des pères". Ce titre apparut pour la première fois en Égypte, d'après ce que dit Jurjîs Ibn al-'Amîd dans son Histoire. Il s'est transmis ensuite au titulaire du siège le plus important, celui de Rome, qui est, on l'a vu, le siège de l'apôtre Pierre. Il reste, jusqu'à nos jours, son attribut particulier.
Plus tard, les chrétiens se divisèrent encore sur leur religion et sur ce qu'ils devaient croire au sujet du Messie. Ils éclatèrent en sectes et groupes divers, et chaque groupe chercha appui contre des rivaux auprès des monarques chrétiens. A chaque époque, il y eut des sectes différentes. Finalement, il n'y eut plus que trois sectes, qui recueillirent la faveur des chrétiens, à l'exclusion de toute autre: les melchites, les jacobites et les nestoriens. Nous ne croyons pas devoir noircir les pages de ce livre en exposant leurs doctrines hérétiques, qui sont, en général, bien connues. Elles sont toutes hérétiques,comme l'énonce clairement le noble Coran. Nous n'avons plus aucune discussion à mener avec eux sur ce sujet, ni d'argumentation à leur présenter. Ils n'ont de choix qu'entre la conversion, la capitation ou la mort.

Ibn Khaldûn (traduit de l'arabe par Abdessalam Cheddadi), Muqqadima, III, XXI, in Ibn Khaldûn, Le Livre des Exemples, La Pléiade, Gallimard, Paris 2002, tome I, pp. 536 s.
Ce point de vue d'un grand intellectuel musulman du XIVe siècle est intéressant à plus d'un titre.

En premier lieu, malgré la christianophobie évidente d'Ibn Khaldoun, le niveau général de ses connaissances sur le christianisme est de très loin supérieur à celui du musulman moyen contemporain (y compris et surtout en Europe), voire à celui du chrétien nominal en Europe postindustrielle ou post-soviétique. C'est pour cela qu'il est intéressant de constater que certaines informations sont complètement fausses (Arius, prêtre d'Alexandrie, devient un évêque de Rome) et qu'elles font à ce point-là contraste avec le reste que l'on se demande si elles ne doivent pas provenir de légendes, d'apocryphes ou de traditions plus ou moins sectaires qui circulaient encore dans le monde arabe à l'époque d'Ibn Khaldûn et dont nous n'avons pas trace.

Parmi les informations exactes, dont on se demande d'où notre historien a bien pus les tirer: saint Marc, évangéliste et apôtre de l'Égypte; le souvenir de l'usage gréco-romain ancien de distinguer Alexandrie du reste de l’Égypte; le martyre de saint Pierre sous Néron; le fait que Néron était le cinquième empereur romain; la confusion à propos du titre de pape, dont Ibn Khaldoun oublie qu'il est aussi porté par le patriarche d'Alexandrie; le nombre des participants au concile de Nicée (les 318 Orthodoxes, comme les désigne la liturgie de l’Église d’Éthiopie); le fait que les apôtres n'étaient pas évêques; les querelles christologiques. Il faut signaler ici que ce passage ne concerne que les divisions issues des querelles christologiques; dans un autre chapitre de ses Prolégomènes, Ibn Khaldûn évoque la séparation entre Rome et Constantinople, mais il comprend bien que la Papauté et l’Église orthodoxe sont toutes deux "melkites" et que leur séparation n'a rien à voir avec les querelles christologiques.

Enfin, la remarque finale que les chrétiens ont le choix entre la dhimmitude, la conversion à l'Islam ou la mort correspond bien à l'enseignement traditionnel de l'Islam et pas à l'Islam fantasmé par les précieuses ridicules de la gauche européenne en pâmoison devant tout ce qui leur paraît pouvoir affaiblir leur nation.

Parmi les informations qui paraissent fausses, deux retiennent mon attention, car elles peuvent reposer sur des récits qui ne nous sont pas autrement connus et évoquent des situations contemporaines.

1) Je ne connais pas de tradition qui fasse de saint Marc l'évangélisateur du Maghreb. L’Église du Maghreb était une chrétienté de langue latine et de rit gallican, absorbée par la Papauté au XIe siècle et disparue vers le XIIe siècle. Toutefois, la réalité d'aujourd'hui donne une certaine véracité à l'erreur d'Ibn Khaldûn: aujourd'hui, les quelques paroisses orthodoxes du Maghreb dépendent bel et bien de l’Église fondée par l'évangéliste Marc, à savoir le patriarcat d'Alexandrie, dont la juridiction est maintenant reconnue sur toute l'Afrique.

2) Le passage consacré aux prêtres qui consacrent des évêques semble extravagant et je ne sais pas à quel épisode de l'Histoire de l’Église d’Égypte il pourrait correspondre. Pourtant, et cela plusieurs siècles après Ibn Khaldoun, le christianisme a connu des cas de prêtres consacrant des évêques au mépris des principes les plus élémentaires de la succession apostolique, même mécanique. Ainsi, en milieu protestant, John Wesley, quoique simple prêtre anglican, consacra en 1784 les deux premiers évêques méthodistes (cf. Claude-Jean Bertrand, Le méthodisme, Armand Colin, Paris 1971, p. 64). En milieu orthodoxe, où l'on aurait dû être plus attentif à la succession apostolique, il y eut en Ukraine, en 1921, la pseudo- Église orthodoxe autocéphale ukrainienne dite des "auto-consacrés" (russe самосвяты), dont la hiérarchie était constituée par un groupe de prêtres, conduits par Basile Lipkovsky, qui s'étaient décerné les uns aux autres un épiscopat qu'ils n'avaient pas. Sans doute avait-on considéré que le nationalisme suppléait à l'absence de la grâce. Le groupe des самосвяты a d'ailleurs ensuite porté un tort considérable à l’Église orthodoxe ukrainienne hors d'Ukraine, souvent confondue avec les "auto-consacrés" alors qu'elle avait, elle, des évêques consacrés par l’Église orthodoxe de Pologne en 1942. Cette deuxième Église ukrainienne fait aujourd'hui partie du patriarcat œcuménique de Constantinople, avec un synode pour le Canada et un autre synode pour les États-Unis, l'Amérique latine, l'Océanie et l'Europe occidentale (un évêque à Genk en Belgique). J'ignore totalement ce qu'il a pu advenir du groupe des auto-consacrés et je sais seulement que leur leader, Mgr Basile Lipkovsky, a été fusillé comme beaucoup d'autres par les communistes en 1937. Toujours est-il que l'extravagante idée que des prêtres puissent conférer l'épiscopat a donc trouvé des adeptes plusieurs siècles après la rédaction du passage cité plus haut des Prolégomènes d'Ibn Khaldûn.

Répondre