Les Tchouvaches, ethnie méconnue de tradition orthodoxe

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Claude le Liseur
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Les Tchouvaches, ethnie méconnue de tradition orthodoxe

Message par Claude le Liseur » sam. 14 avr. 2018 10:55

Je fais suite à mon message du 13 avril viewtopic.php?f=1&t=2832#p21235 où j'écrivais
J'oubliais le succès le plus durable des missions orthodoxes russes du XIXe siècle, à savoir l'évangélisation des Tchouvaches, qui sont le seul peuple allogène de Russie où la foi orthodoxe s'est maintenue pendant la période soviétique:

http://www.bogoslov.ru/en/text/2802034.html

Traduction de l'office de Pâques en tchouvache en 1873, des vigiles, de la liturgie de saint Jean Chrysostome et de l'Horologion en 1884, de l'Octoèque en 1888, des quatre Evangiles en 1890,du Nouveau Testament entier et du Psautier en 1911. Ordination du premier prêtre tchouvache en 1878.

Après la nuit soviétique, la Bible complète a été publiée en tchouvache en 2010. Aucune autre minorité de Russie n'a la Bible complète dans sa langue.

Il est assez remarquable de voir qu'un travail missionnaire qui s'était étalé sur moins d'un demi-siècle (1870-1917) a pu résister à sept décennies d'athéisme communiste obligatoire. C'est un hommage au sérieux du fameux archimandrite Nicolas Illminski, professeur à l'académie de théologie de Kazan et cerveau du travail missionnaire en direction des peuples de la Volga, et de son disciple tchouvache Ivan Yakovlev.
Chacun de ces points mériterait un développement. J'essaierai de revenir plus loin sur la question de qui sont les Tchouvaches, et aussi de quels faits ont conduit les observateurs à considérer qu'ils étaient la seule des nombreuses ethnies finnoises, turques, ougriennes, etc. évangélisées par les missionnaires orthodoxes russes au XIXe siècle chez qui la foi orthodoxe a survécu à 70 ans de persécution communiste.

En attendant, j'ai cherché sur Internet des informations sur l'usage liturgique actuel de la langue tchouvache, puisque des liturgies dans cette langue ont été célébrées de 1884 au moins jusqu'à la prise du pouvoir par les communistes fin 1917 - encore que la Tchouvachie ait fait partie de l'éphémère république de l'Idel-Oural (décembre 1917 / mars 1918), puis du territoire libéré par l'armée blanche de l'amiral Koltchak, et ne soit vraisemblablement passée définitivement sous contrôle communiste qu'à l'été 1919.


L'usage liturgique du tchouvache semble avoir repris depuis la fin de l'Union soviétique, mais d'une manière sporadique par rapport aux dernières années de l'Empire russe.

Je découvre des célébrations ponctuelles, y compris en dehors de la Tchouvachie, puisqu'une liturgie en tchouvache a été célébrée au monastère de la Résurrection à Samara le 10 octobre 2015 (http://samddn.ru/novosti/novosti/bogosl ... /?type=pda ) et une liturgie en tchouvache à l'église du village de Starikh Tchelnakh au Tatarstan le 22 juillet 2017 ( http://nurlatskoe.blagochin.ru/2017/07/ ... x-chelnax/) .

A Tcheboksary, capitale de la République de Tchouvachie, sujet de la Fédération de Russie, il y a des célébrations régulières en langue tchouvache à la cathédrale diocésaine, en tout cas à l'occasion des grandes fêtes http://sobor-vvedenie.ru/raspisanie-bogosluzhenij/ . On célèbre la liturgie en slavon sur un autel à telle heure, et en tchouvache sur un autre autel à une autre heure.

En revanche, à ce stade, je n'ai trouvé aucun lieu de culte qui est le tchouvache comme langue principale de célébration.

Claude le Liseur
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Re: Les Tchouvaches, ethnie méconnue de tradition orthodoxe

Message par Claude le Liseur » sam. 14 avr. 2018 23:08

D'après le recensement russe de 2010 (site ici: http://www.gks.ru/free_doc/new_site/per ... gi1612.htm , le fichier Excel n° 5 correspond à l'appartenance déclarée selon la nationalité au sens soviétique du terme), les Tchouvaches auraient été 1'435'872 sur le territoire de la Fédération de Russie. Il s'agit donc d'une minorité ethnique importante: avec 1,05% de la population totale, ils sont ainsi plus nombreux que les Tchétchènes dont on parle tant dans l'actualité depuis un quart de siècle.
Il s'agit d'une population nettement plus rurale que la moyenne russe: la majorité des Tchouvaches (731'648) habite à la campagne, alors que ce n'est plus le cas que de 27% de la population totale.
Cet enracinement rural a sans doute permis la conservation de la langue, puisque près des trois quarts des Tchouvaches parlent encore la langue de leurs ancêtres (fichier Excel n° 6 du recensement: 1'042'989 locuteurs, soit 72,6%). Il s'agit donc d'une langue d'une importance démographique comparable au basque ou à l'estonien.
Si l'on regarde la répartition par sujet de la Fédération de Russie (fichier Excel n° 7 du recensement), on constate que la majorité des Tchouvaches (814'750 sur 1'435'872, soit 56,7%) habitent sur le territoire de la république de Tchouvachie, où ils constituent la très forte majorité (67,7%) d'une population de 1'251'619 habitants. Il ne s'agit donc absolument pas, comme les Caréliens ou les Bouriates, d'une population devenue minoritaire sur son propre territoire et qui ne servirait que d'alibi à l'existence d'une république autonome. Les Caréliens ne constituent plus que 7,4% de la population de la République de Carélie...
Même dans la capitale et plus grande ville de la république de Tchouvachie, Tcheboksary, les Tchouvaches constituaient encore une nette majorité (62%) de la population en 2002 (source: https://en.wikipedia.org/wiki/Cheboksary ).
On les trouve aussi en grand nombre au Tatarstan où ils constituent le troisième groupe ethnique (116'252, soit 3,1% de la population), dans la république du Bachkotorstan (107'450 Tchouvaches, 2,7% de la population, quatrième groupe ethnique) dans l'oblast d'Oulianovsk (94'970 personnes, 7,7% de la population, troisième groupe ethnique), et dans l'oblast de Samara (84'105 personnes, 2,7% de la population, là aussi le troisième groupe ethnique), mais aussi un peu partout à travers la Russie. Ils sont ainsi pas moins de 12'466 dans l'oblast de Moscou (0,2% de la population, onzième groupe ethnique) et 14'313 dans la ville de Moscou (plus de 0,1% de la population, quatorzième groupe ethnique). Beaucoup ont aussi émigré en Sibérie où on les retrouve en nombres significatifs jusqu'à Irkoutsk.
Il s'agit donc d'une population, certes très minoritaire à l'échelle de la Russie, mais absolument pas négligeable par son nombre, et qui plus est solidement enracinée dans son terroir du plateau de la Volga.

Claude le Liseur
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Re: Les Tchouvaches, ethnie méconnue de tradition orthodoxe

Message par Claude le Liseur » lun. 16 avr. 2018 18:53

Les Tchouvaches se distinguent des autres minorités de Russie, et en particulier de ce qui fut l'Idel-Oural, par au moins trois traits particuliers (en plus du costume féminin traditionnel, très étrange et très beau):

- la langue : en effet, si le tchouvache est une langue turcique, écrite avec l'alphabet cyrillique depuis 1873, elle se démarque fortement de toutes les autres langues du groupe, ce qui laisse supposer des influences finnoises et mongoles ;

- l'histoire : leur ethnogenèse n'est pas claire (ce serait une population turque, arrivée du bassin de l'Irtych dans celui de la Volga, et largement mélangée aux populations finnoises de cette région depuis des temps très ancien); on ne sait à quel degré ils sont les descendants et les héritiers du prestigieux royaume des Bulgares de la Volga. L'Etat des Bulgares de la Volga (peuplé par les cousins d'une population turque émigrée dans les Balkans et dont le mélange avec la population slave locale a donné naissance à la Bulgarie d'Europe) a existé du IXe au XIIIe siècle. Sa capitale était Bulgar ou Bolghar, ville située à 160 kilomètres au sud de l'actuelle Kazan, capitale du Tatarstan. Aussi curieux que cela puisse paraître au vu de sa localisation géographique, nous avons de multiples sources sur la Bulgarie de la Volga, car sa capitale était une plaque tournante du commerce des fourrures et des esclaves (les Varègues scandinaves qui voulaient vendre des esclaves en Iran devait payer une taxe en "nature" d'un esclave sur dix au khan des Bulgares de la Volga) et car cet Etat avait adopté l'Islam vers 920-921. Le célèbre Ibn Fadlan, immortalisé par le cinéma hollywoodien de série Z sous les traits d'Antonio Banderas dans The 13th Warrior, faisait partie de l'ambassade envoyée par le calife de Bagdad auprès du khan bulgare nouvellement converti et a fait une description de ce pays - même si la Risala d'Ibn Fadlan est surtout connue par sa description des coutumes funéraires des marchands scandinaves qu'il rencontra sur la Volga. Saint Vladimir, grand-prince de Kiev, envoya aussi une ambassade à Bolghar pour étudier la religion islamique avant de définitivement se convertir au christianisme orthodoxe. La Bulgarie de la Volga fut anéantie par les Mongols en 1236. Il est donc vraisemblable que les Tchouvaches actuels descendent, au moins partiellement, de Bulgares de la Volga réfugiés un peu au nord de leur ancienne patrie, à bonne distance des Mongols. Ce qui est intéressant, c'est que les Tchouvaches ayant préservé leur paganisme jusqu'au XIXe siècle, il est probable que (i) soit les Bulgares de la Volga n'aient été, dans l'ethnogenèse du peuple tchouvache, qu'un élément minoritaire absorbé par la population pré-existante; ou que (ii) l'islamisation des Bulgares de la Volga n'ait concerné qu'une minorité, constituée par la classe dominante de ce peuple, classe dominante vraisemblablement anéantie par les Mongols en 1236; ou que (iii) les Bulgares de la Volga, devenus Tchouvaches, aient tout simplement oublié l'Islam et adopté des croyances proches de celles des populations finnoises de la région.

- la religion: la grande majorité des Tchouvaches ont été convertis au christianisme orthodoxe par les missionnaires qui appliquaient les méthodes de l'académie de Kazan entre 1873 et 1914; ce travail missionnaire de quarante ans a été radical, puisque, si les apostats n'ont pas manqué, ici comme ailleurs (le "héros" communiste Tchapaïev était un Tchouvache, et il a d'ailleurs sa statue à Tcheboksary), les Tchouvaches sont généralement considérés, depuis la chute de l'Union soviétique, comme la seule minorité ethnique de la Fédération de Russie qui, dans l'ensemble, a conservé la foi orthodoxe au travers de la période soviétique. Selon un sondage de 2013 http://sreda.org/arena/ , orthodoxes et vieux-croyants repésentaient 60% de la population de la République de Tchouvachie, contre moins de 44% en moyenne russe. Ce résultat (population orthodoxe de quinze pour cent supérieure à la moyenne de la Fédération de Russie) est tout à fait stupéfiant pour un sujet de la Fédération peuplé aux deux tiers par une minorité turcique évangélisée au XIXe siècle. L'Islam ne regrouperait que 3% de la population de la Tchouvachie et le paganisme traditionnel ne dépasserait pas 1,2% (ce qui est sans doute sous-estimé). On peut dire, qu'en gros, le peuple tchouvache a été acquis à la foi orthodoxe par les disciples de l'archimandrite Nicolas (Illminsky) à la fin du XIXe siècle et qu'il est resté fidèle à ce choix.

Claude le Liseur
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Re: Les Tchouvaches, ethnie méconnue de tradition orthodoxe

Message par Claude le Liseur » jeu. 19 avr. 2018 17:04

A propos de la chute de la Bulgarie de la Volga en 1236, Vladimir Kouznetsov et Iaroslav Lebedynsky signale que celle-ci fut suivie, dans les forêts du bassin de la Volga, d'une guerre de partisans menée par un chef couman (kiptchak) que l'historien persan Râchid ad-Dîn nomme Pâtchmân et un chef alain qu'il nomme Qâtchîr-Oûkoûlé, tous deux capturés et exécutés par les Mongols. Ces Alains de la Volga, si éloignés de leur bastion caucasien, peuvent être les descendants d'un groupe déporté là par les Khazars au VIIIe siècle ou d'un groupe qui se serait volontairement joint aux Coumans au XIe siècle (Kouznetsov / Lebedynsky, Les Alains, éditions Errance, Paris 2005, p. 189).

Etrange destin que celui du peuple alain, ces nomades iranophones, par la suite sédentarisés en Crimée et au Caucase, que l'on trouve mêlés aux épisodes les plus inattendus - création d'un royaume alain en Espagne en 411, participation à la conquête de l'Afrique du Nord par les Vandales en 429, défense d'Orléans contre Attila en 451, reconquête de Thessalonique sur les Normands en 1185 - et dont il ne reste plus, comme descendants, que le petit peuple ossète de Russie et de Géorgie.

Chlodweg
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Re: Les Tchouvaches, ethnie méconnue de tradition orthodoxe

Message par Chlodweg » mer. 02 mai 2018 18:15

Merci Claude le Liseur c'est très intéressant, à propos du Tvouvache, il me semble que dans le monastère du père Basile à Tcheboksar l'on célèbre en partie en tchouvache, du moins lectures et évangiles.

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