Apocatastase

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Apocatastase

Messagepar Antoine » Jeu 31 Juil 2003 8:03

Date : 27.05 14h16
auteur : antoine


XB!
Katherine, à la rubrique "références" vous écrivez:
<<le synode de Constantinople de 543 a condamné les origénistes en premier lieu parce que la théorie de l'apocatastase est une négation de la liberté des créatures de Dieu. Une telle doctrine risquait d'en engendrer d'autres semblables, pernicieuses pour la vie chrétienne. >>


Mais il y a apocatastase et apocatastase. Beaucoup de saints se sont demandés comment ils pourraient vivre dans la béatitude en sachant que leurs frères sont en enfer?
Si l'apocatastase est une permission à tous les actes sous couvert d'une
"rémission" totale alors bien evidemment cette doctrine est justement
condamnable comme l'a fait à le synode de Constantinople.
Mais si l'apocatastase est un théologoumène sur les fins dernières et la
restauration totale de la création alors elle devient une reconnaissance de la miséricorde infinie de Dieu qui noie notre liberté dans un mystère qui la dépasse et qui montre que Dieu ne se laise pas circonscrire dans nos pensées.
Voilà un texte de G. de Nysse qui ne me semble pas mériter de condamnation.
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GRECOIRE DE NYSSE
Traité sur la parole:
« Alors le Fils lui-même se soumettra à
celui qui lui a tout soumis* »


PG44,1304-1325.
Traduction par Marlette Canévet, professeur à l’Université Strasbourg H.

Nous remercions la traductrice pour son concours et ses conseils dans la préparation de ce volume.
Ce petit traité sur la soumission du Fils selon 1 Co 15 est une occasion, pour GréCoire, de développer son idée de la disparition finale du mal et de l’omniprésence du Christ qui sera « tout en tous », soit ce qu’on appelle la doctrine de « I’apocatastase».
L’authenticité de notre traité n’est plus contestée. On peut d’ailleurs le rapprocher du livre I du Contre Eunome ou de la Réfutation de la profession de foi d’Eunome pour ce qui est de l’explication du mot soumission. Voir l’introduction de J. Kenneth Downing, dans son édition du traité (GreCorli Nysseni Opera dogmatica minora, vol 2, Leyden, BrilI, 1987, p. XXXIX-LI). (Note de la traductrice.)





« Alors le Fils lui-même se soumettra à
celui qui lui a tout soumis* »


1. Toutes les paroles du Seigneur sont des paroles saintes et pures, comme le dit le Prophète (Ps 11, 7), lorsque, à la ressemblance de la purification de l’argent qui se fait dans le feu, l’esprit purifié de toute opinion hérétique parvient à l’éclat propre et naturel de la vérité de ces paroles. Je pense, avant tout, qu’il faut rendre témoignage à la clarté et à la pureté des doctrines de S. Paul(1) (2 Co 12, 1-4), parce que, initié à la connaissance des choses indicibles, dans le paradis, et possédant en lui le Christ qui parlait, il disait des choses telles que peut naturellement en prononcer, sous la conduite du Verbe, son maître, celui qui est instruit à une telle école.

Puisque les mauvais trafiquants entreprennent de rendre l’argent divin de mauvais aloi, en obscurcissant la clarté du Verbe par un mélange avec des pensées hérétiques et fausses, ainsi que les pensées mystérieuses de l’Apôtre, (soit par ignorance, soit parce qu’ils les reçoivent — et c’est mal —comme bon leur semble), ils le tirent dans le sens qui vient au secours de leur propre méchanceté, et disent, pour détruire la gloire du Dieu Monogène, que la parole suivante de l’Apôtre s’accorde avec leur pensée : « Alors le Fils se soumettra à celui qui lui a tout soumis » (1 Co 15, 28), puisqu’un tel texte manifeste une certaine humilité servile. C’est pourquoi il a paru nécessaire d’examiner avec soin la parole qui touche à ce sujet, afin de montrer que l’argent apostolique est véritablement pur de toute souillure, exempt de toute pensée hérétique et sans mélange avec elle.


Que signifie soumettre?

2. Nous savons donc que, selon l’usage de l’Ecriture sainte, un tel mot a une pluralité de sens et ne s’adapte pas toujours aux mêmes idées, mais tantôt signifie ceci, tantôt renvoie à cela. L’Ecriture dit par exemple: « Que les esclaves soient soumis à leurs propres maîtres » (Tit 2, 9), et, à propos de la nature irrationnelle, que Dieu l’a soumise à l’homme, comme dit le Prophète : « Il a tout soumis sous ses pieds » (Ps8, 7). A propos de ceux qui sont vaincus à la guerre, elle dit : « Il a mis des peuples et des races sous nos pieds » (Ps 46, 4). Mais, faisant mémoire de ceux qui sont sauvés grâce à la connaissance, elle dit, comme si c’était Dieu qui parlait: « Des étrangers m’ont été soumis » (Ps 59, 10). Et il semble que ce que nous trouvons dans le Psaume 61 est proche de cela, quand il dit : « Mon âme ne sera pas soumise à Dieu » (Ps 61, 2). Et par-dessus tout, l’expression que nos ennemis nous objectent, dans l’Epître aux Corinthiens: « Alors le Fils lui-même se soumettra à celui qui lui a soumis toutes choses » (1 Co 15, 28).

Mais puisque le sens de ce mot peut conduire à beaucoup d’idées, il serait bon de prendre séparément chacune de ces citations en soi et de reconnaître à quel sens du mot soumission s’apparente la parole de l’Apôtre. Nous disons donc, à propos de ceux qui sont vaincus à la guerre par la puissance de ceux qui les dominent, que le sens du mot soumission désigne le fait de se courber malgré soi et par nécessité devant les vainqueurs. Car si quelque pouvoir échoit ensuite aux prisonniers, qui leur suggère l’espoir de s’élever au-dessus de ceux qui les dominent, alors ils se dressent en face de ceux qui les ont dominés, estimant que le fait d’avoir été soumis à leurs ennemis est une injustice et un affront.

Dans un autre sens, les choses irrationnelles sont soumises aux rationnelles parce que leur nature manque de ce qui est le plus grand des biens, c’est-à-dire la raison, car il est nécessaire, selon la bonne répartition naturelle, que ce qui manque soit soumis à ce qui possède davantage. Mais ceux qui sont dominés et sous le joug de la servitude à cause de la conséquence d’une loi, bien que, selon la nature, ils soient égaux, reçoivent le rang de dominés parce qu’ils sont conduits à la soumission par l’inflexibilité de la nécessité. Enfin, le but de notre soumission à Dieu c’est le salut, comme nous l’apprenons de la prophétie qui nous dit: « Sois soumise à Dieu, ô mon âme. Car auprès de lui se trouve mon salut » (Ps 61, 6 et 2).

(A suivre)
Antoine
 
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Messagepar Antoine » Jeu 31 Juil 2003 8:07

Suite du texte de G. de Nysse (02)


La soumission au Fils

Donc lorsque nos ennemis(2) nous objectent la parole de l’Apôtre qui dit que le Fils sera soumis au Père, il serait logique, étant donnée la diversité de sens du mot, de leur demander quel sens du mot soumission ils ont en vue pour penser qu’il faut l’appliquer au Dieu Monogène. Mais il est évident qu’ils diront qu’il ne faut penser la soumission du Fils en aucun des sens que nous avons dits. Car ce n’est pas en étant ennemi qu’il aurait été soumis par la guerre, de telle sorte qu’il mette en retour ses efforts et ses espoirs dans un soulèvement contre celui qui le domine. Ce n’est pas non plus comme une créature irrationnelle que le Verbe subirait comme une nécessité naturelle la soumission parce que le bien lui ferait défaut, telle la soumission du petit bétail, des troupeaux ou des bœufs à l’égard de l’homme. Ce n’est pas non plus à la ressemblance des esclaves achetés à prix d’argent ou nés dans la maison qu’il attend, asservi qu’il serait par la loi, d’être libéré de sa servitude par bonté ou par grâce. Mais, pourrait-on objecter, ce n’est pas non plus en conformité avec le but du salut que le Dieu Monogène est soumis au Père, de telle sorte que le salut lui serait procuré par le Père en raison de ce but et à la ressemblance des hommes. En effet la soumission à Dieu est nécessaire pour la nature changeante (3) qui entre dans le bien par participation, parce que c’est de là que nous vient la communion aux biens. Mais dans la nature immuable et inaltérable la soumission ne trouve pas de place, cette nature en laquelle on peut distinguer tout ce qu’il y a de bon comme concept ou comme nom, l’éternité, l’incorruptibilité, la béatitude, le fait d’être toujours le même et l’impossibilité de devenir meilleur ou pire. Elle n’admet, en effet, aucune addition dans le bien ni aucune inclination au mal. Car ce qui peut faire jaillir pour les autres le salut ne manque pas lui-même de ce qui peut sauver.


La soumission de Jésus

Quel sens du mot soumission peuvent-ils raisonnablement lui appliquer de manière propre ? Car on a trouvé que tous les sens découverts sont très loin de pouvoir être pensés ou dits de manière propre du Dieu Monogène. Mais s’il faut ajouter aussi cette forme de soumission dont parle l’Evangile de Luc quand il dit: « Le Seigneur, parvenu à l’âge de douze ans, était soumis à ses parents » (cf. Lc 2, 42.5 1), il ne convient pas non plus que cela soit dit du vrai Fils qui est avant tous les siècles par rapport à son vrai Père. Car c’est à ce moment-là que celui qui a été éprouvé en tous points à notre ressemblance hormis le péché, a reçu de progresser à travers les âges de notre nature: devenu comme un petit enfant, il a pris une nourriture de nourrisson, mangeant de la crème et du miel; puis, progressant jusqu’à l’adolescence, il n’a pas refusé ce qui correspondait à cet âge et lui convenait, devenant par sa vie un modèle de bonne mesure.
Mais puisque, pour les autres hommes, la pensée est inachevée à ce stade et qu’elle a besoin, à cause de sa jeunesse, d’être conduite vers le meilleur à travers des stades plus achevés, le garçon de douze ans est soumis à sa mère, afin qu’elle lui montre qu’il est bon que ce qui parvient à la perfection à travers un progrès reçoive, avant d’y parvenir, la soumission comme un guide vers le bien. Mais quand il s’agit de celui qui est toujours parfait en tout bien, et qui ne peut accueillir en lui-même ni progrès ni diminution, parce que sa nature se suffit à elle-même et demeure sans diminution, les gens dont tous les propos sont inconsidérés ne sauraient dire par qui il peut être soumis. En effet, puisque, vivant dans la nature humaine, par sa chair, il imposait, quand il était enfant, la loi de la soumission à sa jeunesse dans tout ce qu’il faisait, il est évident qu’à partir du moment où il parvint à la perfection de l’âge, il n’avait plus les yeux fixés sur le pouvoir de sa mère. En effet, lorsque celle-ci, à Cana de Galilée, l’invita à montrer sa puissance en ce qui manquait au repas de noces et à accorder au festin l’usage du vin, il ne refusa pas d’accorder cette faveur à ceux qui en avaient besoin, mais il repoussa l’invitation de sa Mère comme inopportune pour lui en disant: « Qu’y a-t-il entre toi et moi, femme? Voudrais-tu commander à cet âge qui est le mien? N’est-elle pas encore venue l’heure qui donne à mon âge l’indépendance et la liberté(4)» (cf. Jn 2, 4).


La soumission à venir

Si donc dans la vie selon la chair la mesure propre à cet âge vient secouer la soumission à celle qui l’a enfanté, personne ne pourrait dire quelle place tient la soumission pour celui qui, par sa puissance, est le maître du siècle lui-même. Car le propre de la vie divine et bienheureuse c’est de demeurer toujours dans le même état et de ne pas admettre de changement qui provienne d’une altération. Donc puisque celui qui était au commencement, le Dieu Monogène, est étranger à tout progrès et à toute altération, comment donc ce qui n’existe pas maintenant existe-t-il ensuite? Car l’Apôtre ne parle pas comme si le Fils était toujours soumis, mais comme s’il devait être soumis à la fin de l’accomplissement du monde.

Cependant si l’on peut dire que la soumission est quelque chose de bon et de digne de Dieu, comment le bien est-il maintenant absent de Dieu ? Car le bien est équivalent pour les deux, le Fils qui est soumis et le Père qui reçoit la soumission du Fils. Un tel bien manque donc à l’heure actuelle au Père et au Fils, et ce que ni le Père ni le Fils n’avaient avant les siècles s’ajoutera au Père et au Fils à l’accomplissement des temps, l’un endurant la soumission, l’autre obtenant grâce à elle une addition et une augmentation de sa propre gloire qu’il n’a pas jusqu’au temps présent. Où se trouve donc dans tout cela l’absence de changement ? Le fait que quelque chose survienne après, qui n’existe pas maintenant, est, en effet, le propre de la nature changeante. Si la soumission est un bien, il convient de croire que ce bien existe maintenant pour Dieu ; si une telle chose est indigne de Dieu, il convient de croire qu’elle n’existe pour lui ni maintenant ni à un autre moment. Or l’Apôtre dit qu’à ce moment-là le Fils sera soumis à Dieu son Père, et non pas qu’il lui est soumis maintenant. Cette parole vise donc un autre but, et la signification de ce mot est loin de la pensée erronée des hérétiques(5).


Le contexte de l’affirmation paulinienne

3. Quelle est donc cette parole? Peut-être en verrait-on mieux le sens d’après le contexte de ce qui est dit dans ce passage. Puisque ce discours est une controverse avec les Corinthiens qui avaient accueilli la foi dans le Seigneur, mais pensaient que la doctrine de la résurrection des hommes était un mythe, en disant: « Comment les morts ressusciteront-ils et avec quel corps reviendront-ils (1 Co 15, 35), eux dont les corps sont allés à leur disparition après leur mort de mille manières et sous mille formes, ou bien par pourrissement, ou bien parce qu’ils furent détruits par des animaux carnivores, rampant, nageant, volant, ou dotés de quatre pattes ? » C’est pourquoi l’Apôtre leur a suggéré bien des raisons, les persuadant qu’il ne faut pas comparer la puissance de Dieu à la leur propre en attribuant à Dieu les mêmes impossibilités que celles des hommes, mais qu’il faut conjecturer la grandeur du pouvoir divin d’après les exemples que nous connaissons.

Il leur propose ainsi l’action miraculeuse, en ce qui regarde les corps, des semences qui sont toujours renouvelées par la puissance divine(6), et il montre que la sagesse divine n’a pas cessé de trouver dans le tout des multitudes de formes corporelles, rationnelles, irrationnelles, aériennes, terrestres, ou qui nous apparaissent dans le ciel, le soleil et les autres astres, dont chacune vient à l’être par la puissance divine et qui nous prouvent que, pour la résurrection, Dieu n’est pas en peine de nos corps. En effet, si tous les êtres n’ont pas été transformés à partir d’une matière sous-jacente pour se manifester, mais si c’est la volonté divine qui est devenue matière et substance de tout ce qui a été fait, il est bien plus possible(7) de ramener ce qui existait déjà à sa propre forme que de faire parvenir à l’existence et à l’être ce qui à l’origine n’existe pas.

Il leur montre donc dans les paroles qu’il leur adresse que le premier homme s’étant dissous dans la terre à cause du péché, et étant appelé pour cette raison terrestre, il s’ensuit que ceux qui naissaient d’un tel homme après lui étaient eux aussi, à partir de lui, terrestres et mortels. Il déduit aussi nécessairement le deuxième enchaînement par lequel l’homme est restauré dans ses éléments, de mortel devenant immortel, et dit que le bien se produit dans la nature, répandu à partir d’un seul en tous, tout comme le mal s’était répandu à partir d’un seul dans la multitude, en s’étendant par la succession de ceux qui viennent par la suite. Et il se sert des mots suivants, en établissant la doctrine qui touche à ce sujet: « Le premier homme tiré de la terre est terrestre; mais le second vient du ciel. Tel le terrestre, tels aussi les terrestres, et tel le céleste, tels aussi les célestes. Et de même que nous avons porté l’image du terrestre, de même nous porterons aussi l’image du céleste » (1 Co 15, 47-49).
(Asuivre)
Dernière édition par Antoine le Jeu 31 Juil 2003 8:28, édité 1 fois.
Antoine
 
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Messagepar Antoine » Jeu 31 Juil 2003 8:09

Suite du texte de G de Nysse (03)

La résurrection universelle

4. Ayant affermi son discours sur la résurrection par de telles raisons et d’autres du même genre, et ayant enchaîné les hérétiques par des raisonnements dans lesquels il démontre que celui qui ne croit pas à la résurrection des hommes ne doit pas non plus admettre celle du Christ, il établit, en combinant les raisonnements liés entre eux, le caractère inéluctable des conclusions, en disant: « S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi en lui » (cf. 1 Co 15, 13 et 17). Car si la prémisse est vraie, à savoir que le Christ est ressuscité des morts, il faut absolument que ce qui la suit soit vrai, à savoir qu’il y a une résurrection des morts. Car en même temps que la démonstration partielle le tout se trouve démontré. Et, à nouveau, si quelqu’un dit que le tout est faux, à savoir qu’il y a une résurrection des morts, on ne pourra pas dire non plus que le partiel soit vrai, à savoir que le Christ est ressuscité des morts. Si le général est impossible, il est absolument impossible aussi dans l’un de ses éléments. Mais ceci est objet de foi pour ceux qui accueillent le Christ et incontestable, à savoir que le Christ est ressuscité des morts. Nécessairement dans la foi en la résurrection du Christ qui touche un cas partiel sera comprise la foi dans le tout.

Ainsi, les ayant donc contraints par le raisonnement accepter la doctrine (car ce qui d’une manière générale n’existe pas, ne peut pas non plus exister dans un cas particulier. Si donc nous croyons qu’il est ressuscité, une telle foi devient la preuve de la résurrection générale des hommes), et ayant ajouté au discours auquel aboutit l’établissement de la doctrine cette parole: « De même que tous meurent en Adam, de même aussi dans le Christ tous sont vivifiés » (1 Co 15,22), il dévoile avec sagesse ce vers quoi regarde ce mystère en conduisant son discours dans les phrases suivantes par un enchaînement nécessaire vers la fin des choses qu’on espère.


La victoire du Ressuscité

Voici le but de ce qui est dit. J’exposerai d’abord le sens de ce qui est écrit dans mes propres termes; ensuite j’y joindrai la parole de l’Apôtre qui s’accorde avec mon propre exposé.
Quel est donc le but de la parole que le divin Apôtre enseigne dans ce passage ? Le voici. Un jour la nature du mal s’en ira vers le néant(8), elle sera entièrement effacée de l’être, et la divine et pure Bonté contiendra en elle-même toute la nature rationnelle, car rien de ce qui vient par Dieu à l’existence ne manquera au Royaume de Dieu lorsque tout le mal qui a été mêlé aux êtres sera dissous par la purification du feu, au creuset, comme une scorie, et que tout ce qui tient son existence de Dieu redeviendra tel qu’il était au commencement lorsqu’il n’avait pas encore accueilli le mal(9).

Et l’Apôtre dit que cela se produira ainsi. La divinité pure et intacte du Fils est venue dans la nature mortelle et périssable des hommes. De toute la nature humaine à laquelle le divin a été mêlé, l’homme dans le Christ est ressuscité comme prémices de la pâte commune, et, par lui, tout l’humain a été uni à la divinité(10). Puisque en lui toute la nature du mal a été effacée, «lui qui n’a pas commis de péché », selon le mot de l’Apôtre:

«On n’a pas trouvé de ruse dans sa bouche » (cf. Is 53, 9), et que, en même temps que le péché, a été effacé ce qui l’accompagne, c’est-à-dire la mort (car il n’y a pas d’autre origine à la mort que le péché), alors, à partir de lui l’effacement du péché a commencé ainsi que la dissolution de la mort et, ensuite, un certain ordre selon un certain enchaînement s’est introduit dans les événements.


Soumission et victoire sur le mal

En effet, dans l’ordre décroissant du bien, chaque chose, qu’elle se trouve plus éloignée ou plus proche du premier, suit celle qui la précède, en proportion de sa dignité et de sa puissance. De la sorte, à la suite de l’homme dans le Christ, devenu prémices de notre nature en recevant lui-même la divinité, - lui qui est devenu prémices de ceux qui se sont endormis et premier-né d’entre les morts, parce qu’il a supprimé les souffrances de la mort — à la suite de cet homme, dis-je, qui a été complètement séparé du mal et qui a rendu inopérante en lui la force de la mort dont il a détruit tout le pouvoir, les possibilités et la puissance, tout homme qui sera trouvé semblable à Paul (Paul qui devenu autant qu’il le pouvait imitateur du Christ dans la séparation d’avec le mal), suivra « les prémices » (le Christ) au moment de la Parousie.

Ensuite viendra (je le dis à titre d’hypothèse), si cela se trouve, Timothée, lui qui a imité autant que possible son maître, ou bien quelqu’un d’autre. Ainsi de suite, viendront tous ceux que, en proportion de leur relâchement dans le bien, l’on trouvera derrière ceux qui les précèdent, jusqu’à ce que l’enchaînement des gens qui se suivent parvienne jusqu’à ceux en qui la part de bien sera trouvée plus petite que l’abondance du mal (11).

Selon le même mouvement, l’enchaînement qui va de ceux qui sont les moins mauvais jusqu’à ceux qui excellent dans le mal constituera l’ordre de ceux qui reviennent vers le meilleur, jusqu’à ce que le progrès du bien parvienne jusqu’au comble du mal pour anéantir ce mal”.
Or c’est la fin de notre espérance que rien de ce qui s’oppose au bien ne subsistera, mais la vie divine se répandra en tout et chassera complètement la mort des êtres en ayant au préalable détruit le péché duquel, comme nous l’avons dit, la mort tient sa royauté sur les hommes(12).
Lorsque toute puissance mauvaise et tout pouvoir mauvais auront été détruits et qu’aucune passion ne dominera plus notre nature, nécessairement, puisque rien ne dominera rien, tout sera soumis à la puissance qui s’exerce sur tout. Et la séparation absolue d’avec le mal est la soumission à Dieu. Donc lorsque, à l’imitation des prémices, nous serons tous sortis du mal, alors la pâte tout entière de notre nature, mêlée aux prémices et devenue un seul corps continu, accueillera en elle-même l’hégémonie du seul bien. Et ainsi le corps entier de notre nature ayant été mêlé à la nature divine et intacte, ce qu’on appelle la soumission du Fils se produira en nous, car la soumission ainsi accomplie dans son corps sera attribuée à celui qui a effectué en nous la grâce de la soumission(13).
(A suivre)
Antoine
 
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Messagepar Antoine » Jeu 31 Juil 2003 8:12

Suite du texte de G. de Nysse (04)

Dieu tout en tous

5. Voilà donc les enseignements de Paul, du moins tels que nous les comprenons. Il est temps maintenant d’y ajouter les paroles mêmes de Paul, qui sont les suivantes : « Comme tous meurent en Adam, dans le Christ tous recevront la vie, mais chacun à son rang d’abord les prémices, le Christ, puis ceux qui appartiennent au Christ lors de sa venue, ensuite viendra la fin, quand il remettra la royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité, toute puissance. Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis ses ennemis sous ses pieds. Mais quand il dira : “Tout est soumis”, c’est évidemment à l’exclusion de celui qui lui a tout soumis. Et quand toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a tout soumis pour que Dieu soit tout en tous. » Dans la dernière de ces paroles, l’inconsistance du mal est clairement posée par le texte quand il dit que Dieu sera en tout, étant devenu tout en chacun. En effet, il est évident que le fait que Dieu sera en tout deviendra vrai lorsqu’on ne verra plus aucun mal dans les êtres. Car il n’est pas vraisemblable que Dieu soit dans le mal. Si bien que, ou Dieu ne sera pas en tout tant qu’un peu de mal sera laissé dans les êtres, ou alors, s’il faut véritablement croire qu’il est en tout, on démontre par cette même foi qu’il n’y a pas de mal. Il n’est pas possible, en effet, que Dieu soit dans le mal (14).

Quant au fait que Dieu devienne tout pour les êtres, il montre le caractère simple et uniforme de la vie que nous espérons. Car le texte établit que notre vie ne sera plus un rassemblement de choses nombreuses et variées comme notre vie actuelle, quand il dit que Dieu sera pour nous tout ce qui semble nous être nécessaire dans cette vie, chaque chose étant transformée selon une certaine analogie en quelque chose de plus divin. Si bien que Dieu sera pour nous nourriture, dans la mesure où il est vraisemblable de manger Dieu, et boisson, et de même vêtement, abri, air, lieu, richesse, jouissance, beauté, santé, force, pensée, gloire, béatitude, et tout ce qu’on peut juger de bien et dont manque notre nature, en accordant la signification des mots avec ce qui convient à Dieu. On peut ainsi apprendre que celui qui est en Dieu possède tout du fait qu’il possède Dieu. Et posséder Dieu n’est rien d’autre que d’être uni à Dieu. Et personne ne peut être uni à Dieu sinon en devenant un seul corps avec lui, selon le terme de Paul. Nous tous en effet unis au corps unique du Christ, par cette participation, nous devenons son corps unique.


Tout le corps ecclésial sera soumis

Donc lorsque le bien se sera répandu en tout, alors son corps tout entier sera soumis à la puissance vivifiante, et ainsi la soumission de ce corps sera dite être la soumission du Fils lui-même mêlé à son propre corps qui est l’Eglise (15). C’est ce que dit l’Apôtre aux Colossiens en ces termes: « En ce moment je trouve ma joie dans mes souffrances, et je complète dans ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps qui est l’Eglise, car je suis devenu ministre de l’Eglise selon l’économie(16) » (Col 1, 24-25). Et il dit à l’Eglise des Corinthiens : « Vous êtes le corps du Christ, membres chacun pour sa part » (1 Co 12, 27). 11 expose cet enseignement plus clairement aux Ephésiens en disant: «Véridiques dans la charité, nous grandirons de toutes manières vers celui qui est la tête, le Christ, dont le corps tout entier reçoit concorde et cohésion par toutes sortes de jointures qui lui fournissent l’énergie, opérant sa croissance selon la mesure de chacun pour sa propre édification dans la charité » (Ep 4, 15-16). Si bien que le Christ se construit lui-même par le moyen de ceux qui s’y ajoutent successivement dans la foi. Il cessera de se construire lui-même lorsque la croissance et la perfection de son corps seront parvenues à leur propre mesure, et qu’il ne restera plus rien à ajouter à ce corps pour sa construction, car tout aura été construit sur le fondement des Prophètes et des Apôtres, et ajouté par la foi, lorsque, comme dit l’Apôtre:

«Nous parviendrons tous ensemble à l’unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, jusqu’à l’homme parfait à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ » (Ep 4, 13).

Si donc lui qui est la tête construit le corps qui lui fait suite par ceux qui lui sont successivement adjoints, en les ajustant et les réunissant chacun à ce qui lui est naturel, selon la mesure de son énergie pour qu’il devienne main, oeil, pied, ouïe, ou quoi que ce soit qui contribue à la plénitude du corps, selon l’analogie de la foi de chacun, et si en faisant cela il se construit lui-même, comme on l’a dit, il sera évident ainsi que, étant en tout, il reçoit en lui-même tous ceux qui lui sont unis par communion de son corps et qu’il les fait tous membres de son propre corps, si bien que « les membres sont nombreux et unique le corps » (1 Co 12, 20).


Le salut cosmique

Celui donc qui nous a unis à lui et qui s’est uni à nous, et qui en tout est devenu un avec nous, s’approprie tout ce qui est nôtre. Et la soumission au divin est le sommet de nos biens lorsque toute la création sera en accord avec elle-même, et que « tout genou fléchira devant lui, les êtres célestes, terrestres et infernaux, et que toute langue proclamera que Jésus Christ est le Seigneur » (Ph 2, 10-11). Alors toute la création étant devenue un seul corps et tous étant unis les uns avec les autres en lui par l’obéissance, il rapportera à lui-même la soumission de son propre corps au Père (17).

Que personne ne s’étonne de ces propos. En effet, nous-mêmes nous avons une certaine habitude d’attribuer à l’âme ce qui arrive par notre corps. Ainsi celui qui s’entretenait avec son âme de la fertilité de son champ lui dit: « Mange, bois, réjouis-toi » (cf. Lc 12, 19), en rapportant à son âme la satisfaction de son corps. De même ici aussi la soumission du corps de l’Eglise est rapportée à celui qui habite dans le corps.

Et puisque tout ce qui est en lui sera sauvé et que le salut est signifié par le mot de soumission, selon ce que le Psautier nous invite à penser, logiquement nous apprenons, dans ce passage de l’Apôtre, à croire qu’il n’y aura plus rien en dehors des sauvés. Le texte nous signifie cela à travers la purification de la mort et la soumission du Fils, car toutes ces paroles sont en accord les unes avec les autres, le fait qu’il n’y aura plus de mort, et le fait que tous seront dans la vie. Or le Christ est vie, lui qui introduit selon la parole de l’Apôtre tout son corps auprès du Père lorsqu’il remettra la royauté à Dieu le Père. Son corps, comme il a été dit bien des fois, c’est toute la nature humaine à laquelle il a été mêlé(18).

C’est en ce sens que Paul a nommé le Seigneur « médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2, 5). Car celui qui est dans le Père et qui est venu chez les hommes accomplit l’œuvre de médiation en les unissant tous à lui et par lui au Père, comme le dit le Seigneur dans l’évangile en s’adressant au Père : « Afin que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’ils soient eux aussi un en nous » On 17, 21). Ce texte proclame clairement que c’est en nous unissant à lui qui est dans le Père qu’il nous procure par lui-même l’union avec le Père.


Le Fils et l’Esprit

Et les paroles de l’évangile qui suivent concordent avec ce que nous venons de dire: « La gloire que tu m’as donnée, je la leur donne » On 17, 22). Je pense qu’ici il appelle gloire l’Esprit Saint qu’il a insufflé à ses disciples. Il n’est pas possible que ceux qui étaient séparés les uns des autres soient unis autrement qu’en étant réunis par l’unité de l’Esprit, car « si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ, il ne lui appartient pas »(Rm 8, 9). Or l’Esprit c’est la gloire, comme il dit ailleurs à son Père: « Glorifie-moi de la gloire que j’avais au commencement auprès de toi, avant que le monde soit » On 17, 5). Car le Dieu Verbe qui avait, avant que le monde soit, la gloire du Père, et ensuite, aux jours ultimes, est devenu chair, est Dieu, et il fallait que la chair, par union avec le Verbe, devînt ce qu’est le Verbe. Et elle le devient en recevant ce que le Verbe avait avant le monde, c’est-à-dire l’Esprit Saint. Car rien n’est préexistant sinon le Père, le Fils et l’Esprit Saint. C’est pourquoi il dit ici aussi: « La gloire que tu m’as donnée, je la leur donne, afin que par elle ils soient unis à moi et par moi à toi (19). »


Unité réalisée

6 Voyons aussi ce qui suit dans l’évangile: « Afin qu’ils soient un comme nous sommes un, toi en moi et moi en eux, parce que toi et moi nous sommes un; afin qu’ils Soient parfaits dans l’unité » (cf. Jn 17, 21 et 23). Ces paroles n’ont besoin d’aucune exégèse, je crois, pour s’adapter à la pensée que nous proposons, car la lettre elle-même expose cette doctrine. « Afin qu’ils soient un comme nous sommes un. » Il est impossible en effet que tous deviennent un « comme nous sommes un » autrement qu’en étant séparés de tout ce qui les divise les uns les autres pour être unis à nous qui sommes un. « Afin qu’ils soient un comme nous sommes un. » Comment cela peut-il se faire? « Parce que je suis en eux. » Il est impossible, en effet, que je sois seul en eux, mais tu l’es aussi sans aucun doute, car « toi et moi nous sommes un ». Et c’est ainsi qu’ils deviendront « parfaits dans l’unité », eux qui atteignent leur perfection en nous, car « nous sommes l’unité ».

Il signifie d’une manière plus claire une pareille grâce dans la phrase qui suit par ces mots: « Tu les as aimés comme tu m’as aimé » jn 17, 23). En effet, si le Père aime le Fils et si nous sommes tous dans le Fils, nous qui sommes devenus par notre foi en lui son propre corps, nécessairement celui qui aime son propre Fils aime aussi le corps de son Fils comme son Fils lui-même. Or ce Corps c’est nous. La pensée de l’Apôtre est donc claire à travers ces paroles : la soumission du Fils à son Père signifie la connaissance de l’être et le salut de toute la nature humaine.

Mais cette parole nous deviendrait plus claire encore grâce à d’autres pensées de l’Apôtre, dont je ne vous citerai qu’une seule, en écartant la multitude des témoignages par souci de ne pas étendre surabondamment mon discours. Paul dit, en effet, quelque part dans ses discours : « Je suis crucifié avec le Christ. Je vis, non plus moi, mais c’est le Christ qui vit en moi »(Gal 2, 19-20). Donc si Paul ne vit plus, lui qui est crucifié pour le monde, mais si c’est le Christ qui vit en lui, tout ce qui existe chez Paul et que l’on dit à son sujet se rapporte avec raison au Christ qui vit en lui. Et, de fait, celui qui dit : « Cherchez-vous la preuve que le Christ parle en moi? » (2 Co 13, 3) dit bien que les paroles de Paul sont prononcées par le Christ. Et il ne dit pas que ses activités en faveur de l’évangile sont les siennes, mais il les attribue à la grâce du Christ qui habite en lui. Si donc on peut dire que le Christ qui vit en lui accomplit ses actions et prononce ses paroles, et si Paul, s’étant éloigné de tout ce qui le possédait auparavant lorsqu’il blasphémait, pourchassait et manifestait sa violence, regarde vers le seul vrai bien et se rend obéissant et soumis à ce bien, alors la soumission de Paul à l’égard de Dieu ne se rapporte-t-elle pas à celui qui vit en lui et qui dit et fait le bien en lui? Car le sommet de tous les biens c’est la soumission à Dieu(20).

(A suivre)
Antoine
 
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Messagepar Antoine » Jeu 31 Juil 2003 8:26

Suite et fin du texte de G. de Nysse (05)

Soumission universelle

Mais ce que nous avons dit d’un seul peut s’appliquer avec raison à l’ensemble de la création humaine lorsque, comme le dit le Seigneur, l’évangile se répandra dans le monde entier. Car, quand tous auront rejeté le vieil homme avec ses actions et ses désirs et accueilli en eux le Seigneur, nécessairement celui qui vit en eux accomplira les oeuvres qu’ils feront. Or le comble de tous les biens c’est le salut qui se produit pour nous par la séparation du mal. Et l’on ne peut s’écarter du mal qu’en étant mêlé à Dieu par la soumission. La soumission à Dieu elle-même est attribuée à celui qui vit en nous. L’un des Prophètes dit en effet: « S’il y a quelque chose de beau, c’est à lui, et s’il y a quelque chose de bien, cela vient de lui » (cf. Jc 1, 17). Puisque la soumission est belle et bonne, on a donc démontré qu’elle lui appartient, et le bien de cette soumission vient sans conteste de celui de qui vient la nature de tout bien, comme dit le Prophète.


Que personne donc n’aille rejeter le mot de soumission en considérant le mauvais usage qu’on en fait en général. La sagesse du grand Paul sait en effet se servir librement des mots comme bon lui semble, et ajuster le sens des mots àl’enchaînement propre de sa pensée, même si l’habitude conduit le mauvais usage du sens littéral vers d’autres idées. Car d’où prend-il l’usage de : « Il s’est anéanti lui-même » (Ph 2, 7), et de : « Personne n’anéantira ce motif d’orgueil qui est le mien » (1 Co 9, 15), et de: «La foi est néant » (Rm 4, 14), et : « Afin que la croix du Christ ne soit pas anéantie pour moi » (1 Co 1, 17) ? A partir de quel usage a-t-il accepté ces mots dans son propre discours? Qui le jugera lorsqu’il dit: «Ayant pour vous de l’affection » (1 Th 2, 8), expression par laquelle il désigne son sentiment d’amour? D’où vient qu’il désigne l’humilité de l’amour par l’expression « ne pas s’enfler » (cf. 1 Co 13, 4)? Et l’amour des disputes, querelleur et prompt à se défendre, comment peut-il le désigner par le mot de eritheia (rivalité), alors qu’il est évident pour tous que, en dehors de l’Ecriture, c’est le mot de erithos (fileuse) qui dérive de eriourgia (travail de la laine) et que nous avons l’habitude de désigner par eritheia l’effort que l’on dépense pour fabriquer de la laine ? Mais grand bien fasse â Paul de ces étymologies vaines grâce auxquelles il donne le sens qu’il veut aux expressions qu’il veut. Et ceux qui cherchent bien trouveraient beaucoup d’autres expressions, parmi les paroles de l’Apôtre, qui ne sont pas asservies à l’usage habituel, mais qui sont prononcées par lui, en toute liberté, en fonction d’une idée qui lui est propre, sans qu’il fasse attention à l’habitude.


La réconciliation

Ici aussi la signification du mot « soumission » revêt de la part de Paul un autre sens que celui des idées communes. Ce que montre le discours, c’est que, dans ce passage non plus, la soumission des ennemis dont Paul fait mention ne comporte pas quelque chose d’obligatoire et d’involontaire, comme le voudraient ceux qui sont asservis à l’usage habituel; mais c’est clairement leur salut qui est signifié par le mot de soumission. La preuve en est le fait que le mot « ennemi » est divisé par Paul, dans ce passage, en deux sens: parmi les ennemis, en effet, il dit que les uns seront soumis et les autres détruits. L’ennemi naturel sera détruit, à savoir la mort, ainsi que le pouvoir, la liberté et la puissance du péché qui l’accompagnent. Mais ceux qui, en un autre sens, sont dits ennemis de Dieu seront soumis, eux qui ont déserté le royaume pour passer au péché, et dont Paul fait mention dans le discours aux Romains quand il dit: « Si, en effet, quand nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui » (Rm 5, 10). Ce qu’il appelle ici soumission, il l’appelle là réconciliation. Et c’est une idée unique qui désigne par deux mots différents le salut. De même, en effet, que la soumission fait que nous sommes sauvés, de même il dit dans un autre passage : « Réconciliés nous serons sauvés dans sa vie » (Rm 5, 10). Il dit, d’une part, que de tels ennemis seront soumis à Dieu le Père, et, d’autre part, que la mort et son pouvoir n’existeront plus. C’est ce que montre, en effet, l’expression: « être détruit ». Si bien qu’il devient ainsi évident que la puissance des maux sera rendue complètement inactive, mais ceux qui ont été appelés ennemis de Dieu à cause de leur désobéissance deviendront amis du Seigneur par leur soumission, lorsqu’ils obéiront à celui qui dit: «C’est au nom du Christ que nous sommes en ambassade, car Dieu vous appelle par notre bouche. Nous vous le demandons au nom du Christ, réconciliez-vous avec Dieu » (2 Co 5, 20) et, selon la promesse de l’évangile, une fois réconciliés, « vous ne serez plus comptés par le Seigneur parmi les esclaves, mais parmi ses amis »(cf.Jn 15, 15).

Nous comprendrons, je crois, d’une manière conforme à la piété les paroles : « Il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis ses ennemis sous ses pieds », si nous entendons par le fait de régner l’idée d’être le meilleur. Le Puissant dans le combat cessera, en effet, d’être le meilleur lorsque, rassemblant tout son royaume, en unissant tout à lui, il l’amènera devant Dieu le Père. Le fait de remettre sa royauté au Père a le même sens que mener tous les hommes devant Dieu, lui (le Christ) par qui nous obtenons d’être amenés vers le Père, dans un unique Esprit (21). Quand les ennemis d’autrefois seront devenus « l’escabeau sous les pieds » (Ps 109, 7; He 1, 13) de Dieu, en recevant en eux la trace divine et que la mort sera détruite (si personne ne meurt plus, la mort finira de subsister), alors la soumission de nous tous — soumission qui n’a rien d’une humiliation servile — se présentera comme une royauté, une incorruptibilité, une béatitude. Celui «qui vit en nous », Paul dit qu’il sera soumis à Dieu, lui qui parfait notre bien par sa propre personne et accomplit en nous ce qui lui plaît à lui-même.

Voilà ce que, à la mesure de notre intelligence, nous avons compris de la sagesse de Paul dans ce passage, autant que nous le pouvons. Nous voulions montrer que le but visé par l’Apôtre, en composant le présent discours, n’était pas d’examiner les chefs de file des doctrines hérétiques. Si donc tu trouves dans ce qui a été dit une richesse suffisante pour la présente recherche, il faut en rendre grâce à Dieu. Mais s’il te semblait qu’il manque encore quelque chose, nous accueillerons de bon cœur le complément que tu apporteras à ce qui manque, si du moins tu dévoilais à notre connaissance, par écrit, ce qui est caché, et si l’Esprit Saint nous le découvrait dans la prière.

NOTES


1 Le texte commenté est I Co 15, 28, fort débattu dans la controverse arienne. Sur lui repose tout le traité.

2 GréCoire vise les ariens qui utilisaient le texte paulinien pour affirmer le LoCos inférieur au Père. Théodoret rapporte que ces hérétiques avaient sans cesse ce verset à la bouche (Lettres pauliniennes, PG 82, 357).

3 Notion fondamentale chez GréCoire de Nysse : tout ce qui est créé, tout ce qui est humain est soumis au changement. L’homme doit librement choisir le bien. Voir Création de l’homme, 13, PDF 23, p. 77.

4 Dans la mouvance anti-arienne, GréCoire semble minimiser l’autonomie de la nature humaine, qui n’est pas liée à l’enfance mais à sa condition. Il glisse de la nature à la personne divine qui l’assume.

5 La polémique oblige l’évêque à durcir sa formulation, en semblant affirmer que l’humanité du Christ n’était pas par définition soumise au changement.

6 Voir l’Homélie pascale 1.

7 Le texte grec est corrompu ici. Notre traduction est donc approximative (Note de la traductrice).

8 GréCoire affirme à diverses reprises, comme ici, la finitude du mal, lié au temps. Tout en maintenant la littéralité des textes bibliques sur le feu inextinguible, le Nyssène en donne son interprétation théologique, résumée par J. Daniélou : « Il y a après la résurrection pour les grands pécheurs des supplices terribles, mais ces supplices sont des purifications et ils atteindront un terme » GréCoire de Nysse, Cours dactylographié, p. 184.

9 Pour GréCoire, il faut regarder en avant pour comprendre les origines. La fin éclaire le commencement. «Regarde les temps de la fin et tu comprendras ceux du début » Ecclésiaste, hom. 1. Voir J. Daniélou, Comble du mal et eschatologie chez GréCoire de Nysse, Baden-Baden, FestschriftJ. Lortz, 1958, p. 27-45.

10 Texte fondamental : l’assomption de l’humanité par le Fils purifie et transforme «toute la pâte humaine », elle détruit le mal, efface la nature du mal (péché et mort) et devient principe de résurrection universelle.

11 Une fois de plus GréCoire affirme la victoire complète du Christ sur toute forme de mal.

12 L’assurance, l’espérance de GréCoire reposent sur l’incommensurable distance du mal et du péché de l’homme à la miséricorde divine. «Le vice ne peut aller jusqu ‘à l’illimité, mais contenu dans ses bornes, selon toute logique, il passe au bien» Création de l’homme, 21, PDF 23, p. 116-i 17. «Même si le péché augmentait infiniment, la miséricorde de Dieu le dépasserait toujours de sa grandeur, elle qui est plus haute que la hauteur des cieux», In Ps8. Urs von Balthasar ajoute : «La bonté ontologique de Dieu est infiniment supérieure à “la malice et au néant du péché” », Présence et pensée, p. 59.

13 Texte bien mis en lumière par Emile Meersch, Le Corps mystique du Christ, Paris, 1936, p. 456. il est d’une densité qu’il faut bien cerner. Première idée-force Unité ontologique de la nature humaine, au plan de Dieu et dans le déroulement de l’histoire ; Adam signifie l’homme total et tous les hommes. La résurrection de l’humanité du Christ implique la victoire de tout le corps qu’il a assumé, donc de l’humanité qui forme un tout. « L’unité théologique du corps du Christ est entièrement basée sur cette unité philosophique. Le Christ total n’est autre que l’humanité totale. Comment alors la face du Christ serait-elle toute radieuse et tournée vers le Père, si certains traits de ce visage, de cette unique et indivisible image du Père, restaient déformés par le péché? » Urs von Balthasar, Présence et pensée, p. 59.

14 A trois reprises, GréCoire affirme la destruction finale de toute forme de mal, appelé à disparaître.

15 Explication qui vient d’Origène, Principes, III, 5, 6 - 6, 9.

16 GréCoire, après l’Apôtre, confesse que le corps ecclésial doit souffrir à son tour la passion du Christ pour lui permettre de prendre sa pleine stature.

17 Les perspectives de l’œuvre salvifique s’étendent au cosmos tout entier. Dans l’Homélie pascale 2, l’évêque avait déjà développé la dimension cosmique et universelle de la croix. Elle reparaît ici.

18 Nouvelle affirmation de l’unité ontologique de l’humanité entière.

19 La transformation du chrétien à l’image de Dieu est une oeuvre trinitaire, action conjointe du Fils et de l’Esprit dont le terme est le rattachement du corps entier comme de chacun de ses membres au Père, source et terme de toute l’économie du salut.

20 Les actions de la vie spirituelle ne sont que l’expression de cette obéissance envers le Père. Cette sujétion nous vient du Christ, elle est en lui, comme en son principe vital, c’est lui qui la communique à tout son corps. C’est donc lui qui opère en nous, en mobilisant notre liberté. GréCoire puise conjointement ici aux deux sources paulinienne etjohannique.

21 J. Daniélou commente ce texte « Nous pouvons admirer la très belle théologie du royaume de Dieu, comme reconnaissance de sa souveraineté par toutes les libertés. » GréCoire de Nysse, Cours dactylographié, p. 183.


Fin
Antoine
 
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