Carême 2003

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Résurrection

Messagepar Antoine » Ven 15 Août 2003 19:25

Sujet : Résurrection

Date : 19.05 18h41
auteur : Catherine


Christ est ressuscité !
Je ne vois toujours pas l'incidence pratique de ces interrogations sur la
lutte spirituelle, essence de la vie chrétienne.
Dans cette perspective, tout ce qui doit nous préoccuper est que chacun
de nous n'a qu'une vie, une mort et une résurrection.
Et nous ne savons pas l'heure de notre mort. Elle peut nous arriver
aujourd'hui ou demain.
Si tu es tombé, relève-toi. Si tu retombes, relève-toi encore : tout le
dynamisme de la pratique chrétienne est là. De chute en relèvement, de
mort en résurrection… Tous les jours, tous les jours…
Antoine
 
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Résurrection

Messagepar Antoine » Ven 15 Août 2003 19:27

Sujet : Résurrection

Date : 19.05 21h21
auteur : Éliazar


Catherine ! Catherine ! … allons : « Il est vraiment ressuscité !… »

Vous savez, Antoine n'est ni le premier, ni le seul à passer de longues nuits,
la tête entre les mains et les yeux brûlants, à scruter l'inscrutable Verbe de
Dieu, ou Sa trace dans la Bible…

Dans un sens, vous n'avez pas tort, bien sûr ; tout ce que Dieu nous a caché
sous des énigmes, Dieu nous le fera comprendre aussi clairement qu'Il nous
comprend nous-mêmes, un jour. Mieux vaut attendre, alors, sans chercher midi à
quatorze heures, n'est-ce pas ?

… Un jour ! LE JOUR ! Le Jour Huitième !… Celui que le Verbe-fait-homme nous a
fait demander, dans Sa prière : « …Donne-nous [dès] aujourd'hui notre Pain de Ce Jour [-là…] ».

Mais je crains que ce soit dans un sens un peu rationnel (même s'il convient à la tranquille humilité des sages) que vous avez raison. Car ...

Il y a aussi une autre raison - que la raison ne connaît pas : celle de l'Amour.
Et l'Amour est un Feu brûlant – qui ne brûle pas seulement les yeux… Je veux
dire que plus il nous brûle et plus nous avons soif de l'Eau Vive qui seule peut
désaltérer notre gorge et nos poumons dévorés par le feu… En tout cas c'est de
cette manière que je comprends ce que le Maître a dit à la Samaritaine Photine,
au bord du puits. Ce discours sur l'Eau qu'elle est venue puiser, et qu'elle
devrait aller prendre à Son cœur, à la source qui jaillit pour l'éternité…

Bien sûr, nous humains non encore transformés, nous devrions être plus modestes
et ne pas nous poser de ces questions que nous ne comprendrons …que lorsque Dieu
le voudra bien.

Mais allez donc dire à l'amoureux de cesser de rêver à l'être aimé ! Et de se
demander comment Il est, ce qu'Il pense, ce qu'Il fait, où Il est … et s'Il
l'aime ou au contraire s'Il va le rejeter, etc. etc.

… Toutes ces questions informulées, qui n'arrêtent pas de trotter par la tête
et le cœur de ceux qui aiment, et qui sont loin de l'être aimé…

Alors, ils sortent de leur poitrine la lettre reçue de l'Aimé, et ils la
relisent pour la millième fois – et ils se désespèrent de ne pas réussir
vraiment à la comprendre ! Et ils la relisent encore, jusqu'à ce que les yeux
leur fassent trop mal, et qu'ils tombent de sommeil, et qu'ils continuent à Le
chercher dans leur rêve... Ce qui a fait dire à Jean Cassien le Romain que même
en dormant, le moine (le « monos », celui qui se sent si seul ici-bas…) continue
à répéter sa phrase – qui est une phrase unique de l'amour vers l'Aimé – comme
pour les orthodoxes le cri de l'Aveugle-Né, dont ils ont fait peu à peu la
Prière du Nom de Jésus.

Cela aussi, Catherine, cela fait partie de la Vie en Christ… Pourquoi donc,
durant sa vie terrestre, notre Rabbi avait-Il parfois ce besoin impérieux
d'aller seul sur la montagne pour prier éperdument le Père ? Cela non plus
n'était pas « raisonnable ». Pourquoi les stylites ? Pourquoi les reclus ?
Pourquoi les fous-en-Christ ?
Pourtant, il n'y a jamais eu d'humain plus humble que Lui, ni plus confiant en
la volonté de Son Père, ni plus parfaitement « apathique », ni moins activiste,
ni moins exigeant de savoir, bref : ni mieux parvenu à toute la plénitude de la
stature de l'homme…

Je crois sincèrement que c'est depuis le temps qu'il n'y a plus, dans le peuple
occidental, cette soif individuelle de s'isoler pour scruter l'Écriture, de
s'isoler pour répéter jusqu'à l'épuisement le Nom de l'Aimé, de le crier dans le
silence de son cœur – que le Saint Esprit a déserté leurs églises, et leur «civilisation »…
Aujourd'hui, une dépêche de l'AFP nous apprenait qu'une jeune étudiante
chilienne venait de mettre sa virginité en vente aux enchères sur Internet, pour
se payer des « études », en vue d'une « bonne » situation… Non, en effet, j'en
suis bien d'accord, cela n'a rien à voir.

N'y voyez aucune provocation de ma part, mais quelque fois j'aurais envie de
vous envoyer à lire les poèmes (un peu abscons ?) de mon très cher Juanito Yepes
… que les kto vénèrent sans bien le connaître, hélas ! (à part de trop rares
exceptions, évidemment) sous le nom de Jean de la Croix.
Antoine
 
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Résurrection

Messagepar Antoine » Ven 15 Août 2003 19:30

Sujet : Résurrection
Date : 19.05 23h07
auteur : Antoine

XB!
Katherine

"Si tu es tombé, relève-toi. Si tu retombes, relève-toi encore : tout le dynamisme de la pratique chrétienne est là."


Ceci n'est certainement pas le monopole de la vie Chrétienne qui dirait plutôt "si tu tombes demande au Christ de te relever".
Quant à
"Je ne vois toujours pas l'incidence pratique de ces interrogations sur la lutte spirituelle, essence de la vie chrétienne."


Tout ce qui touche la Résurrection du Christ dans l'écriture est important. La Résurrection est un évènement qui a une double dialectique: elle est ce qui permet de croire et ce qu'il y a à croire.
Ce détail dans Matthieu pourrait paraître une incohérence du texte s'il n'avait pas d'explication. Et une incohérence du texte serait particulièrement mal placée à un endroit qui touche la Résurrection des "Saints défunts" à travers celle du Christ.
Quant à la "lutte spirituelle" elle n'est pas non plus le monopole de la vie
chrétienne. La lutte contre les passions non plus. C'est la façon de la mener qui est ou n'est pas chrétienne mais je comprends très bien ce que vous avez voulu dire. Cette exégèse pure est dérisoire à côté de la vie en Christ, comme tout devrait l'être...
Merci pour tout
Antoine
 
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Résurrection

Messagepar Antoine » Ven 15 Août 2003 19:32

Sujet : Résurrection

Date : 20.05 09h12
auteur : Catherine


Il est vraiment ressuscité !
Pardonnez-moi, je n'ai jamais voulu nier l'importance de
l'exégèse. Sinon, je nierais nos pères et ne serais plus orthodoxe.
Mais écoutez, je vous prie, ce chant de l'unique nécessaire et pleurez un
peu avec moi.
Car s'il arrive souvent qu'à vouloir faire l'ange on fait la bête, on peut
arriver aussi, par un chemin inverse, à l'union avec le Bien-Aimé.
À chacun sa voie, bien, sûr.

LES TROIS STARTSY

L'archevêque d'Arkhangelsk avait pris place sur un bateau qui faisait voile
de cette ville au monastère de Solovki. Parmi les passagers se trouvaient
aussi des pèlerins qui allaient consulter les « saints ». Le vent soufflait
en poupe, le temps était beau, il n'y avait ni roulis ni tangage. Les
pèlerins, les uns couchés ou mangeant, les autres assis par tas,
devisaient entre eux. L'archevêque sortit de sa cabine et se mit à marcher
d'un bout à l'autre du pont. Arrivé à la proue, il vit un groupe qui s'y était
rassemblé. De la main, un petit paysan désignait quelque chose au large
et parlait tandis que les autres l'écoutaient. L'archevêque s'arrêta, regarda
dans la direction indiquée par le petit paysan : rien de visible que la mer
rutilant sous le soleil. L'archevêque s'approcha pour mieux écouter. Le
petit paysan l'ayant aperçu ôta son bonnet et se tut. Les autres de même,
à la vue de l'archevêque, se découvrirent et s'inclinèrent avec respect.
— Ne vous gênez pas, mes amis, dit le prélat. Je suis venu, moi aussi,
écouter ce que tu dis, brave homme.
— Le petit pêcheur nous parlait des startsy, dit un marchand qui s'était
enhardi.
— De quels startsy s'agit-il ? demanda l'archevêque, et il vint près du
bastingage s'asseoir sur une caisse. Raconte-moi donc cela, je t'écoute.
Que montrais-tu ?
— Là-bas, cet îlot qui pointe, dit le paysan en indiquant devant lui à
bâbord. Il y a là-bas, dans cette île, des ermites qui vivent pour le salut de
leur âme.
— Où donc y a-t-il une île ? demanda l'archevêque.
— Tenez, veuillez regarder en suivant ma main. Voyez ce petit nuage, eh
bien, un peu à gauche au-dessous, il y a comme une bande étroite.
L'archevêque regarda. L'eau miroitait au soleil. Faute d'habitude il
n'apercevait rien.
— Je ne la vois pas, dit-il. Et quels sont donc les ermites qui vivent dans
cette île ?
— Des hommes de Dieu, répondit le paysan. Il y a longtemps que
j'entends parler d'eux, mais je n'avais jamais eu l'occasion de les voir. Or,
I'an dernier, je les ai vus.
Et le pêcheur raconta comment, parti pour la pêche l'année précédente,
une tempête l'avait jeté sur cet îlot qui lui était inconnu. Au matin, comme
il explorait les lieux, il tomba sur une petite hutte au seuil de laquelle il
vit
un ermite et d'où ensuite deux autres sortirent. Ils lui donnèrent à manger,
firent sécher ses vêtements et l'aidèrent à réparer son bateau.
— Comment sont-ils d'aspect ? s'enquit l'archevêque.
— L'un est petit, légèrement voûté, très vieux. Il porte une soutane vétuste
et doit être plus que centenaire. La blancheur de sa barbe tourne au vert;
cependant il sourit toujours et il est pur comme un ange des cieux.
L'autre, un peu plus grand, est vieux aussi et porte un caftan tout
déguenillé. Sa barbe chenue s'étale, jaunâtre, mais l'homme est fort : il a
retourné mon bateau comme un simple baquet avant que j'eusse le
temps de lui donner un coup de main. Lui aussi a l'air radieux. Le
troisième est très grand, sa barbe lui descend jusqu'aux genoux comme
un fleuve de neige. Il est tout nu, sauf une natte en guise de ceinture.
— Ont-ils causé avec toi ? demanda l'archevêque.
— Ils besognaient en silence et se parlaient fort peu. Il leur suffit d'un
regard pour qu'ils se comprennent. J'ai demandé au grand s'ils vivaient là
depuis longtemps. Il se renfrogna, murmura quelque chose, comme si
décidément il était fâché. Mais aussitôt le petit vieux le saisit par la main,
sourit, et le grand se tut. Le vieux dit seulement «Aie pitié de nous» et
sourit. Tandis que le paysan parlait ainsi, le navire s'était rapproché des
îles.
— Voici qu'on l'aperçoit tout à fait maintenant, dit le marchand. Veuillez la
regarder, Éminence, ajouta-t-il avec un geste. L'archevêque regarda et il
vit en effet une bande noire : c'était un îlot. L'archevêque regarda, puis il
passa de l'avant du navire à l'arrière pour questionner le pilote.
— Quel est donc cet îlot qu'on aperçoit là-bas ?
— Il n'a pas de nom. Il y en a un grand nombre par ici.
— Est-il vrai que des ermites y vivent pour le salut de leur âme ?
— On le dit, Éminence. Mais je n'en sais rien. Des pêcheurs, à ce qu'on
prétend, les auraient vus. Mais ce sont peut-être des racontars.
— Je voudrais m'arrêter un peu dans cet îlot, voir ces ermites, dit le prélat.
Comment faire ?
— Impossible au navire d'accoster, répondit le pilote. On le pourrait en
canot; mais il faut demander l'autorisation au commandant. On alla
chercher le commandant.
— Je voudrais voir ces ermites, dit l'archevêque. Ne pourrait-on me
conduire là-bas ? Le commandant eut une réponse évasive :
— Pour ce qui est de pouvoir le faire, on peut le faire ; mais nous
perdrons beaucoup de temps, et j'ose déclarer à Votre Éminence qu'il ne
vaut vraiment pas la peine de les voir. J'ai entendu dire que ces vieillards
étaient stupides. Ils ne comprennent rien et sont muets comme des
poissons.
— Je désire les voir, insista le prélat. Je paierai pour la peine : qu'on m'y
conduise.
Il n'y avait rien à faire. En conséquence, des ordres furent donnés aux
matelots et l'on changea la disposition des voiles. Le pilote ayant tourné
le gouvernail, le navire mit le cap sur l'île. On apporta une chaise à l'avant
pour le prélat qui s'assit et regarda.
Pendant ce temps, les pèlerins, qui s'étaient aussi rassemblés à l'avant,
tenaient les yeux fixés vers l'île. Ceux dont les regards étaient le plus
perçants voyaient déjà les pierres de l'île et montraient une petite hutte. Il
y en eut même qui distinguaient les trois ermites. Le commandant prit sa
longue-vue, la braqua dans la direction, puis la passant à l'archevêque :
— C'est exact, dit-il, voyez sur le rivage, à droite du gros rocher, il y a
trois
hommes debout.
À son tour, I'archevêque regarda par la lunette après l'avoir mise au point.
En effet, trois hommes étaient debout sur le rivage : I'un grand, I'autre
moindre et le troisième de très petite taille. Ils se tenaient par la main.
Le commandant s'approcha de l'archevêque :
— C'est ici, Éminence, que nous devons stopper. Si vraiment vous y
tenez, vous prendrez place dans un canot pendant que nous resterons à
l'ancre.
Aussitôt on mollit les drisses, jeta l'ancre, largua les voiles. Puis on retira
le canot et on le mit à la mer. Des rameurs y sautèrent; I'archevêque
descendit par l'échelle. Quand il fut assis sur le banc du canot, les
rameurs donnèrent une poussée sur leurs avirons et s'éloignèrent dans
la direction de l'île. Arrivés à la distance d'un jet de pierre, ils virent
apparaître les trois ermites : un grand tout nu, ceint d'une natte; un de
taille moyenne au caftan déchiré et un petit, voûté, couvert d'une vieille
soutane. Tous trois se tenaient par la main.
Les rameurs s'arrêtèrent pour amarrer l'embarcation. L'archevêque
descendit. Les ermites firent un salut profond. L'archevêque les bénit, et
eux le saluèrent encore plus bas. Puis l'archevêque leur adressa la
parole :
— J'ai entendu dire que vous étiez ici, ermites du bon Dieu, afin de sauver
votre âme en priant notre Seigneur pour les péchés des hommes. Et j'y
suis par la Grâce de Dieu, moi indigne serviteur du Christ, appelé pour
paître ses ouailles. Aussi ai-je voulu vous voir, serviteurs de Dieu, pour
vous enseigner, si je le puis.
Les ermites sourirent en silence et se regardèrent.
— Dites-moi comment vous faites votre salut et servez Dieu ? demanda
le prélat. Le second des ermites poussa un soupir et regarda le grand,
puis le petit; le grand se renfrogna et regarda le plus vieux. Quant à ce
dernier, il dit avec un sourire :
— Nous ignorons, serviteur de Dieu, comment on sert Dieu. Nous ne
servons que nous-mêmes en pourvoyant à notre subsistance.
— Comment faites-vous donc pour prier Dieu ?
Et le petit vieux dit :
— Nous prions en disant : «Trois êtes-vous, trois sommes-nous, pitié
pour nous.»
Et à peine eut-il prononcé ces mots, que les trois vieillards levèrent les
yeux vers le ciel et reprirent en chœur :
— Trois êtes-vous, trois sommes-nous, pitié pour nous.
L'archevêque sourit et demanda :
— Vous avez sans doute entendu parler de la sainte Trinité, mais vous ne
priez pas comme il faut. Je vous aime beaucoup, ermites du bon Dieu, je
vois que vous voulez Lui être agréables, mais vous ne savez pas
comment Le servir. Ce n'est pas ainsi qu'il faut prier. Écoutez-moi, je vais
vous instruire. Ce n'est pas d'après moi-même que je vous enseignerai,
mais d'après l'Écriture sainte qui nous apprend comment Dieu a voulu
qu'on Le prie. Et le prélat se mit à apprendre aux ermites comment Dieu
s'était révélé aux hommes : il leur parla de Dieu le Père, de Dieu le Fils et
du saint Esprit...
et il disait :
— Dieu le Fils est descendu sur la terre nous sauver les hommes et leur
enseigner à tous comment Le prier. Écoutez et répétez ensuite mes
paroles.
Et l'archevêque dit :
— Notre Père.
L'un des ermites répéta :
— Notre Père.
Le second et le troisième à tour de rôle :
— Notre Père.
— ... Qui êtes aux cieux.
— ... Qui êtes aux cieux...
Mais le second des ermites s'embrouilla dans les mots et ne prononça
pas comme il fallait; l'ermite nu ne parvenait pas non plus à bien articuler
: les poils de sa moustache lui obstruaient les lèvres; quant au petit vieux,
un bredouillement inintelligible sortait de sa bouche édentée.
L'archevêque répéta encore; les ermites répétèrent après lui. Ensuite le
prélat s'assit sur une pierre et les ermites, debout autour de lui,
regardaient sa bouche et s'efforçaient de l'imiter pendant qu'il leur parlait.
Toute la journée, jusqu'au soir, I'archevêque poursuivit sa tâche; dix fois,
vingt et cent fois il répétait le même mot, que les ermites reprenaient
ensuite. Quand ils s'embrouillaient, il les corrigeait en les obligeant à tout
recommencer. L'archevêque ne quitta pas les ermites qu'il ne leur eût
enseigné tout le Pater. Ils étaient parvenus à le réciter d'eux-mêmes. Ce
fut le second ermite qui le comprit le plus vite et le redit tout d'une traite.
Le prélat lui ordonna de le répéter plusieurs fois de suite jusqu'à ce que
les autres eussent appris à le réciter.
Le crépuscule tombait déjà et la lune montait de la mer quand
l'archevêque se leva pour rejoindre le navire. Il prit congé des ermites qui
tous trois se prosternèrent devant lui. Le prélat les releva et, après avoir
embrassé chacun d'eux, il les engagea à prier ainsi qu'il le leur avait
enseigné. Puis il prit place dans l'embarcation et s'éloigna du rivage. Et
tandis que l'archevêque revenait vers le navire, il entendit les trois ermites
réciter tout haut le Pater. Quand il accosta, on n'entendait plus leur voix,
mais on les voyait encore au clair de lune, tous trois debout sur le même
point du rivage, le plus petit au milieu, le grand à droite et le moyen à
gauche.
Une fois à bord, I'archevêque se dirigea vers l'avant, on leva l'ancre et le
vent ayant gonflé les voiles poussa le navire qui reprit sa route.
L'archevêque avait gagné la poupe et ne cessait de regarder l'îlot. Les
ermites étaient encore visibles, mais ils s'effacèrent bientôt, et l'on ne vit
plus que l'îlot. Puis l'îlot s'évanouit de même, et il n'y eut plus que la mer
qui scintillait au clair de lune. Les pèlerins s'étaient couchés pour dormir,
et tout reposait sur le pont. Mais l'archevêque n'avait pas sommeil. Il se
tenait seul à la poupe, regardant là-bas la mer où l'îlot avait disparu, et se
rappelant les trois bons ermites. Il songeait à leur joie quand ils eurent
appris la prière. Et il remercia Dieu de l'avoir conduit là pour enseigner à
ces ermites les divines paroles.
Assis sur le pont, I'archevêque songe en regardant la mer du côté où l'îlot
a disparu. Soudain une lueur papillote à ses yeux: quelque chose comme
une lumière qui vacille çà et là au gré des flots. Cela brille tout à coup et
blanchoie sur le sillage lumineux de la lune. Est-ce un oiseau, une
mouette, ou bien une voile qui pose cette tache de blancheur ? Le prélat
cligne des yeux pour mieux voir: «C'est un bateau, se dit-il : sa voile nous
suit. Il ne tardera certes pas à nous rejoindre. Tout à l'heure il était encore
fort loin, maintenant on le distingue tout à fait. Et ce bateau n'a rien d'un
bateau, la voile ne ressemble pas à une voile. Mais quelque chose court
après nous et cherche à nous rattraper.» L'archevêque ne parvient pas à
distinguer ce que c'est. Un bateau ? Non, et ce n'est pas un oiseau non
plus. Un poisson? Pas davantage. On dirait un homme; mais il serait
bien grand, et comment croire qu'un homme puisse marcher sur la mer?
L'archevêque se leva de son siège et alla trouver le pilote :
— Regarde, qu'est-ce donc, frère ? Qu'y a-t-il là-bas ? demande
l'archevêque.
Mais déjà il voit que ce sont les trois ermites. Ils marchent sur la mer, tout
blancs, leurs barbes blanches resplendissent, et ils se rapprochent du
navire qui a l'air d'être immobilisé. Le pilote regarde autour de lui, terrifié;

il quitte le gouvernail et crie tout haut:
— Seigneur ! Les ermites qui nous suivent courant sur la mer comme sur
la terre ferme ! Les pèlerins, qui avaient entendu, se levèrent et vinrent
précipitamment sur le pont. Tous voyaient les vieillards accourir en se
tenant par la main; les deux du bout faisaient signe au navire de s'arrêter
Tous trois couraient sur l'eau comme sur la terre ferme, sans que leurs
pieds parussent remuer. On n'eut pas le temps de stopper, que déjà ils
étaient à hauteur du navire. Ils avancèrent tout près du bord, levèrent la
tête et dirent d'une seule voix :
— Serviteur de Dieu, nous avons oublié ton enseignement! Tant que
nous avons redit les mots, nous nous en sommes souvenu; mais une
heure après que nous eûmes cessé de les redire, un mot a sauté de
notre mémoire. Nous avons tout oublié, tout s'est perdu. Nous ne nous
rappelons rien de rien. Enseigne-nous de nouveau.
L'archevêque fit un signe de croix, se pencha vers les ermites et dit :
— Votre prière a monté jusqu'à Dieu, saints ermites. Ce n'est pas à moi
de vous enseigner. Priez pour nous, pauvres pécheurs!
Et l'archevêque se prosterna devant les ermites. Et les ermites qui
s'étaient arrêtés se détournèrent et reprirent leur chemin sur les eaux. Et
jusqu'à l'aube il y eut une lueur sur la mer, du côté où les ermites avaient
disparu.
Antoine
 
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Messagepar Antoine » Ven 15 Août 2003 19:40

C'est sur cette histoire narrée par Katherine que se clot nos échanges de ce carême 2003.
Je verrouille la rubrique afin qu'un nouveau message ne la transfère pas dans le "Forum général".
Si un jamais un échange vous amène une réflexion , ouvrez simplement une nouvelle rubrique dans le forum général.
Merci à vous.
Antoine
 
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