La réforme liturgique catholique romaine

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Antoine
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La réforme liturgique catholique romaine

Message par Antoine » mar. 29 juil. 2003 16:45

Date : 29.04 13h24
auteur : Axel



Témoignage présentant 1 intérêt historique pour les orthodoxes sensibilisés aux questions oecuméniques aussi bien qu'au renouvellement de leur église:
Souvenirs et expérience d'un expert de la commission conciliaire catholique romaine sur la liturgie

Cardinal Stickler
Conférence donnée à l'Internationalen Theologischen
Sommerakademie 1997 des
Linzer Priesterkreises, été 1997.


Introduction

1. Ma position au concile - Qu'on me pardonne d'entamer mon exposé par quelques détails personnels, mais ceux-ci sont nécessaires pour que l'on
comprenne bien ce que j'ai à vous dire.

J'ai été professeur de droit canonique et d'histoire du droit ecclésiastique à l'université salésienne, fondée en 1940, puis pendant 8 ans, de 1958 à 1966, recteur de cette université. En cette qualité, j'ai bientôt été
nommé consulteur de la Congrégation romaine pour les séminaires et les
universités, puis, depuis les travaux antépréparatoires jusqu'à la mise en œuvre des décisions du concile, membre de la commission dirigée par ce dicastère romain. En outre, j'ai été nommé expert (peritus) de la commission pour le clergé, et plus spécifiquement pour les problèmes relatifs aux droits patrimoniaux : il s'agissait surtout de débarrasser le Droit Canon du système des bénéfices.

Peu avant le concile, le cardinal Laraona, dont j'avais été l'élève pendant mes études de droit canon et de droit ecclésiastique au Latran et qui
avait été nommé président de la Commission conciliaire pour la liturgie,
me fit venir chez lui et m'annonça qu'il m'avait proposé comme expert de cette Commission. Je lui objectai que j'avais déjà beaucoup à faire en tant qu'expert de deux autres commissions, surtout celle des séminaires et universités. Pourtant il maintint sa proposition en faisant remarquer que, considérant l'importance canonique des prescriptions relatives à la liturgie, il fallait également inclure des canonistes dans cette commission. C'est par cette fonction non recherchée que j'ai ensuite vécu le concile Vatican II depuis ses tout débuts puisque, comme on le sait, la liturgie fut le premier sujet inscrit à l'ordre du jour. Je fus ensuite affecté à la sous-commission qui devait rédiger les modifications apportées aux trois premiers chapitres et aussi préparer l'ultime formulation des textes qui devaient être soumis, pour discussion et approbation, à la commission réunie en plénière avant d'être présentés dans l'aula conciliaire.
Cette sous-commission se composait de trois évêques : Mgr Callewaert, archevêque de Gand, qui en était le président, Mgr Enciso Viana, de
Majorque et, si je ne me trompe, Mgr Pichler, de Banjaluka(Yougoslavie), ainsi que de trois experts :
Mgr Martimort, le P. Martinez de Antoñana, clarétin espagnol, et moi-même.
Vous comprendrez aisément que, dans le cadre de ces travaux, on
pouvait se faire une idée exacte de ce que souhaitaient les Pères conciliaires ainsi que du sens réel des textes votés et adoptés par le concile.

2. Mais vous pourrez également comprendre ma stupéfaction
lorsque, prenant connaissance de l'édition définitive du nouveau Missel Romain, je fus bien obligé de constater que, sur bien des points, son contenu ne correspondait pas aux textes conciliaires qui m'étaient si familiers, que beaucoup de choses avait été changées ou élargies, ou allaient même directement au rebours des instructions données par le concile.


Comme j'avais précisément vécu tout le déroulement du concile,
les discussions souvent très vives et longues et toute l'évolution des
modifications jusqu'aux votes répétés qui eurent lieu jusqu'à leur adoption définitive, et que je connaissais aussi très bien les textes contenant les prescriptions détaillées pour la réalisation de la réforme souhaitée, vous pouvez vous imaginer mon étonnement, mon malaise croissant et même ma fureur devant certaines contradictions particulières, surtout considérant les conséquences nécessairement graves que l'on pouvait en attendre. C'est ainsi que je décidai
d'aller voir le cardinal Gut qui, le 8 mai 1968, était devenu préfet de la
Congrégation des Rites en remplacement du cardinal Larraona,
qui s'était retiré le 9 janvier précédent.
Je lui demandai une audience dans son logement au monastère
bénédictin de l'Aventin, audience qu'il m'accorda le 19 novembre 1969. Je ferai remarquer en passant que, dans ses Mémoires parus en 1983, Mgr Bugnini fait erreur sur la date de la mort de Mgr Gut, l'avançant d'un an : Mgr Gut est mort le 8 décembre 1970 et non 1969.

Mgr Gut me reçut très aimablement, bien qu'il fût déjà visiblement malade et, comme l'on dit, j'ai pu déverser tout ce que j'avais sur le cœur. Il
me laissa parler une demi-heure sans m'interrompre, puis il me dit qu'il
partageait entièrement mes inquiétudes. Mais, ajouta-t-il, la faute n'en
incombait pas à la Congrégation des Rites : en effet, toute la réforme était l'œuvre du Consilium constitué expressément à cette fin par le pape, dont il avait nommé le cardinal Lercaro Président et le P. Bugnini Secrétaire. Dans ses travaux, ce Conseil n'avait eu de comptes à rendre qu'au pape.


3. À ce sujet, une précision s'impose : le P. Bugnini avait été Secrétaire de la Commission sur la liturgie pendant la période préparatoire du
concile. Comme son travail, effectué sous la direction du cardinal Gaetano Cicognani, n'avait pas été jugé satisfaisant, il fut le seul à ne pas être promu Secrétaire de la commission conciliaire correspondante ; cette fonction fut attribuée au P. Antonelli, o.f.m., ultérieurement nommé cardinal. Le groupe des liturgistes, d'inspiration plutôt moderniste, fit valoir à Paul VI qu'il s'agissait là d'une injustice faite au P. Bugnini et obtint du nouveau pape, qui était très sensible à ce genre de choses, que, en compensation de cette injustice, le P. Bugnini fût nommé Secrétaire du nouveau Consilium chargé d'opérer la réforme.
Ces deux nominations - celles du cardinal Lercaro et celle du P.
Bugnini - aux postes clefs du Consilium offrirent la possibilité de se faire
entendre, pour l'exécution de la réforme, à des gens qui jugeaient ne l'avoir pas suffisamment été pendant le concile, et aussi d'en faire taire d'autres : en effet, les travaux du Consilium se déroulaient dans des zones de travail non accessibles aux non-membres.
Et pourtant : bien qu'ils se soient consacrés corps et âme aux travaux énormes et délicats réalisés par le Consilium, notamment sur le cœur même de la réforme, à savoir le nouvel Ordo Missae Romanus qui fut réalisé dans les délais les plus brefs, seul l'avenir nous expliquera pourquoi les deux principaux acteurs sont visiblement tombés en disgrâce : le cardinal dut renoncer à son siège épiscopal, et le P. Bugnini, nommé archevêque dès 1968 et nouveau Secrétaire de la Congrégation des Rites, ne reçut pas la pourpre cardinalice qui accompagne une telle fonction ; il avait été nommé nonce à Téhéran lorsque, suite à une opération, la mort vint interrompre son activité terrestre le 3 juillet
1982.

(à suivre)
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Antoine
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Histoire du concile:La réforme liturgique catholique romaine

Message par Antoine » mar. 29 juil. 2003 16:54

Date : 29.04 13h24
auteur : Axel


(2:SUITE du texte du Cardinal Stickler )

I - La constitution conciliaire
Pour pouvoir maintenant juger de la concordance ou de la contradiction entre les dispositions conciliaires et la réforme effectivement appliquée, il
convient tout d'abord de rappeler brièvement quelles étaient lesdirectives
les plus importantes données par la constitution conciliaire pour l'ensemble des travaux de restauration.

1. Les dispositions générales, qui concernent surtout les bases théologiques, sont pour l'essentiel contenues dans le Préambule, à l'Art. 2, où sont présentées, dans une claire synthèse, la nature à la fois terrestre et céleste de l'Église, ainsi que son mystère, tel qu'il doit s'exprimer dans la liturgie : dans celle-ci, "tout ce qui est humain doit être subordonné et soumis au divin, le visible à l'invisible, l'action à la contemplation, le présent à la cité divine future que nous recherchons". C'est pourquoi le renouveau de la liturgie devait aussi aller de pair avec le développement et le renouveau du concept d'Église.

Au ch. III de la Partie I : La restauration de la liturgie, l'Art. 21 indique
qu'un présupposé de toute réforme de la liturgie est que celle-ci comporte une partie immuable, car instituée par Dieu, et des parties qui
peuvent être modifiées parce qu'elles y ont été indûment introduites au cours des temps ou qu'elles sont apparues inadaptées. Sur ce point le concile demandait, dans le deuxième paragraphe, que l'on veille en premier lieu à organiser les textes et rites selon le principe hiérarchique établi à l'Art. 2 mais aussi d'une façon telle que le peuple puisse mieux les comprendre et y participer.

Puis l'Art. 23 énonce les directives pratiques les plus importantes et les
principes à respecter pour satisfaire au juste équilibre entre tradition et
progrès. À cette fin, la révision de chacune des parties devait être précédée d'une soigneuse étude théologique, historique et pastorale. Il
fallait en outre prendre en considération les lois générales de la structure et de l'esprit de la liturgie ainsi que l'expérience déjà acquise en application des autorisations particulières et indults accordés par l'Église.

En conclusion, cet article établit comme norme générale que l'on ne devait introduire des innovations que si l'utilité de l'Église, confirmée par l'expérience, les exigeait vraiment, précisant que les formes nouvelles devaient, d'une façon ou d'une autre, toujours se développer organiquement à partir de ce qui existait déjà.
En outre, je me permettrai encore de mentionner les normes pratiques applicables à l'ensemble du travail de réforme, qui découlent de la nature
pédagogique et pastorale de la liturgie. Il faut en particulier remarquer que, selon l'Art. 33, la liturgie est principalement le culte de la majesté de Dieu, lequel y entre cependant en relation avec ceux qui le révèrent et ce, par des signes visibles dont la liturgie se sert pour signifier les réalités invisibles et qui ont été choisis soit par le Christ lui-même soit par l'Église. On trouve ici un vif écho de ce que le concile de Trente avait déjà recommandé à l'Église catholique pour la préserver du vide rationaliste et profane du culte protestant et que le Saint Père a présenté, dans sa lettre sur la liturgie des Églises orientales, comme
leur richesse propre, ajoutant que l'Église catholique devrait elle
aussi mettre à profit cette richesse.
La liturgie des Églises orientales se caractérise en effet par une riche symbolique qui, complétée par les éléments pédagogiques et
pastoraux mentionnés précédemment, convient remarquablement à l'orientation mystique du culte, y compris pour les simples fidèles.
Si l'on considère que, quoique étant séparées du rocher de l'Église, les Églises orthodoxes ont conservé la juste foi et les sacrements
précisément grâce à l'expression symbolique et au développement de leur théologie, qui tous deux ont toujours trouvé leur juste place dans leur liturgie, toute réforme catholique romaine de la liturgie devrait augmenter plutôt que réduire - parfois radicalement - la richesse symbolique de ses formes cultuelles.


2. Pour ce qui est des directives applicables aux parties spécifiques de la
liturgie, et en particulier à ce qui en constitue le centre : la messe, nous
nous contenterons de mentionner quelques points qui sont importants pour la réforme de l'Ordo Missae et sur lesquels nous concentrerons
notre attention.

a) À propos de cette réforme de l'Ordo Missae, il convient de souligner plus particulièrement deux instructions du concile. À l'Art. 50, il est
tout d'abord indiqué de façon générale que, pour la révision, il fallait veiller à ce que se manifestent plus clairement "le rôle propre" (propria ratio - en allemand : la nature spécifique) de chacune des parties de la messe ainsi que leur connexion mutuelle afin que soit facilitée la participation pieuse et active des fidèles.
C'est pourquoi (quamobrem - un lien était donc clairement établi) les rites devaient être simplifiés mais, souligne le texte, en gardant fidèlement leur substance, et l'on devait omettre ce qui, au cours des âges, avait été redoublé ou ajouté sans grande utilité (minus utiliter addita), alors que d'autres, qui s'étaient perdus avec le temps, devaient être rétablis selon l'ancienne norme des Pères, dans la mesure où cela apparaîtrait opportun ou nécessaire.

b) Quant à la participation active des fidèles, l'Art. 30 mentionne
déjà les différents éléments de la participation extérieure, et une ligne
particulière est consacrée à la nécessité d'observer le silence en son temps.
Mais le concile y revient plus en détail à l'Art. 48, en insistant particulièrement sur la participation intérieure qui seule permet de rendre fructueux le culte et l'obtention de la grâce, en communion avec le prêtre qui offre le sacrifice et avec les autres participants.

c) La question de la langue liturgique est mentionnée, de façon
générale, à l'Art. 36 et, pour la messe en particulier, à l'Art. 54. Au bout de quelques jours de débat, au cours duquel tous les arguments pour et
contre furent vivement discutés, on en est arrivé à la conclusion bien claire - tout à fait en accord avec le concile de Trente - qu'il fallait conserver le latin comme langue cultuelle du rite latin, mais que des exceptions étaient possibles et même souhaitables. Nous reparlerons plus en détail de ce point important dans la deuxième partie.

d) Le chant grégorien est longuement traité à l'Art. 116, qui
établit que c'est le chant propre de la liturgie catholique romaine depuis l'époque de Grégoire le Grand et que, en tant que tel, il doit être conservé. La musique sacrée polyphonique fait aussi l'objet d'une mention particulière. Quant à la musique et aux chants inappropriés, dans l'Église et dans la liturgie, il en est question dans les autres articles du chapitre VI, qui traite de la musique sacrée et qui souligne expressément le rôle important et même fondamental, tant
par le passé qu'aujourd'hui encore, de l'orgue à tuyaux dans la liturgie
catholique.

e) Dans la ligne de notre réflexion sur une réforme liturgique vue
à la lumière de nos souvenirs et expériences, une mention spéciale mérite d'être faite de l'Art. 107 sur la réforme de l'année liturgique : il y est question d'une révision qui, souligne le texte, devra affirmer et garder ou restituer les éléments traditionnels en maintenant leur caractère natif. Quant aux adaptations aux conditions locales, le texte renvoie aux règles générales des Articles 39 et 40.
L'Art. 108 souligne spécialement l'importance des fêtes du Seigneur et surtout celles du propre du temps, lequel doit avoir la priorité sur les
fêtes des saints pour ne pas affaiblir la pleine efficacité de la célébration
des mystères du salut.

(Asuivre)
Dernière modification par Antoine le mar. 29 juil. 2003 19:10, modifié 1 fois.

Antoine
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Histoire du concile:La réforme liturgique catholique romaine

Message par Antoine » mar. 29 juil. 2003 17:48

Date : 29.04 13h24
auteur : Axel


(3: SUITE du texte du Cardinal Stickler )


II - La réforme effective à la lumière des dispositions conciliaires les plus importantes que nous venons de rappeler brièvement. Avant d'aborder cette présentation de la réforme liturgique au regard de la Constitutionsur la Sainte Liturgie du concile Vatican II, il me faut préciser que cet exposé ne peut et ne veut pas être complet, tant pour ce qui concerne les différents objets de cette réforme que dans la façon dont ils seront traités ici. Nous sélectionnerons donc des exemples aussi nombreux et
différents que nécessaire pour arriver à des conclusions convaincantes.

1. Nature de l'Église et de la liturgie.

La croissance et le développement de l'Église et de la liturgie vont de pair, mais toujours d'une manière telle que le terrestre soit orienté
vers le céleste. Dans tous les rites, la liturgie est quelque chose qui s'est
développé et continue à croître lentement ; partie du Christ, et reprise par les Apôtres, elle a été organiquement développée par leurs successeurs, en particulier par les figures les plus marquantes tels que les Pères de l'Église, tout cela en en préservant consciemment la substance, c'est-à-dire le corpus de la liturgie en tant que tel. Ces deux évolutions, à savoir celle de la liturgie et celle de la foi qui la sous-tend et s'exprime en elle, vont de pair, ce pour quoi nous pouvons toujours dire avec le pape Célestin Ier, pour reprendre l'expression qu'il employait dans sa lettre aux évêques de la Gaule en 422 :
"Legem credendi lex statuit supplicandi", en d'autres termes : la liturgie contient et exprime la foi d'une façon juste et compréhensible. Dans ce sens, la pérennité de la liturgie participe de la pérennité de la foi, elle contribue même à la préserver.
C'est pourquoi il n'y a jamais eu de rupture, de re-création radicale dans
aucun des rites chrétiens catholiques, y compris dans le rite romain latin, à l'exception de la liturgie postconciliaire actuelle en application de
la réforme, bien que le concile, comme nous l'avons souligné dans la
précédente partie, ait toujours réaffirmé que cette réforme devait préserver absolument la tradition.
Toutes les réformes, à commencer par celle de Grégoire Ier et
tout au long du Moyen Âge - alors qu'entraient dans l'Église les peuples les plus divers avec leurs us et coutumes - ont maintenu cette règle fondamentale.
C'est là d'ailleurs une caractéristique de toutes les religions, même non
révélées, ce qui prouve que l'attachement à la tradition est l'une des
caractéristiques essentielles de tout culte religieux et qu'il lui est donc inhérent.
Il est donc typique que toutes les scissions hérétiques qui se sont produites dans l'Église catholique se soient accompagnées d'une
révolution liturgique, comme le prouve clairement l'exemple des protestants et des anglicans, alors que les réformes adoptées par les papes, et tout particulièrement celle entreprise sous l'impulsion du concile de Trente et mise en œuvre par le pape Pie V, et jusqu'à celles de Pie X, de Pie XII et de Jean XXIII, ne furent pas des révolutions mais uniquement des corrections qui ne touchaient pas à l'essentiel, des ajustements et des enrichissements. À l'Art. 23, le concile a expressément dit, à propos de la restauration souhaitée par les Pères,
qu'aucune innovation ne devait être faite qui ne fût vraiment et certainement exigée par l'utilité de l'Église.

2. Nous allons maintenant présenter quelques exemples
marquants de ce qui a été créé dans la réforme postconciliaire et en particulier dans son cœur, l'Ordo Missae radicalement nouveau.

a) Après la nouvelle Introduction de la messe qui, déjà, fait la part belle à de multiples variantes et qui, avec les licences supplémentaires laissées à l'imagination du célébrant avec ses communautés, aboutit à une
diversité presque illimitée, viennent les lectures, dont nous reparlerons dans un autre contexte.
Nous avons ensuite l'Offertoire qui, dans la forme et sur le fond, constitue une révolution : il n'est en effet plus prévu d'offrande préalable des dons mais simplement une préparation des oblats avec une teneur nettement humanisée mais qui, en fin de compte, donne tout de suite une impression de dépassé. En italien, on appelle cela l'offrande des coltivatori diretti, c'est-à-dire des rares personnes qui cultivent encore personnellement leur petit bout de terrain, le plus souvent comme activité annexe ou secondaire. Désormais, avec les énormes moyens techniques qui ont envahi jusqu'à l'agriculture, laquelle ne survit qu'en
étant industrialisée, la production de pain n'exige, outre les nombreuses
machines, que peu de travail humain pour produire le grain qui servira à la fabrication de la farine et du pain lui-même. Depuis les labours jusqu'à la moissonneuse-batteuse qui remplit directement les sacs de grain
mûr, l'intervention humaine est très limitée. Le remplacement de l'offrande des dons pour le sacrifice à venir relève donc plutôt d'un symbolisme malheureux, dépassé, qui ne peut guère suppléer les nombreux symboles éliminés par ailleurs.
Quant aux signes hautement loués par le concile de Trente et exigés par le concile Vatican II, tels que les nombreux signes de croix qui renvoient à la Très Sainte Trinité, les baisers à l'autel et les génuflexions - de
tout cela on a fait table rase.

b) Le centre essentiel de la messe, qui était précisément l'action sacrificielle elle-même, a été nettement déplacé au profit de la communion dans la mesure où tout le sacrifice de la messe a été transformé en un repas eucharistique : ce faisant, si l'on considère les termes utilisés, la communion est devenue, dans la conscience des fidèles, la seule partie de la messe ayant un effet intégrateur, en lieu et place de la partie essentielle qu'est l'action sacrificielle de transsubstantiation. S'appuyant en particulier sur les
recherches dogmatiques et exégétiques les plus récentes, le cardinal Ratzinger a expressément établi que, théologiquement, il est faux de faire de l'Eucharistie un repas, ce qui se produit presque toujours dans la nouvelle liturgie.

c) Ainsi sont posés les fondements d'un autre détournement de fonction : à la place du sacrifice présenté à Dieu par le prêtre ordonné, en tant
qu'alter Christus
, s'instaure la communauté de repas des fidèles assemblés sous la présidence du prêtre. La définition de la messe qui, dans la première édition du Novus Ordo Missae, confirmait cette conception, a pu être supprimée au dernier moment grâce à la lettre écrite à Paul VI par les cardinaux Ottaviani et Bacci :
cette édition fut mise au pilon sur ordre du pape. Pourtant, la correction de cette définition n'a entraîné aucune modification de l'Ordo Missae
lui-même.
Ce bouleversement du cœur même du sacrifice de la messe fut confirmé et accentué par la célébration versus populum, pratique autrefois interdite et renversement de toute la tradition de la célébration vers l'orient, et dans laquelle le prêtre n'était pas l'interlocuteur du peuple mais se tenait à sa tête pour le guider vers le Christ, avec le symbole du soleil se levant à l'est.

d) Il y a lieu de mentionner ici une très grave atteinte à la formule de
consécration du vin en le Corps du Christ : les mots "mysterium fidei" en ont été supprimés pour être ajoutés à l'appel du peuple à la prière,
après la consécration, ce qui fut présenté comme un gain majeur du point de vue de la participatio actuosa.
Que nous révèlent à ce sujet les recherches historiques prescrites par le
concile avant toute modification ? Ces deux mots remontent au début de la tradition que nous connaissons de l'Église romaine, à qui elle aurait été donnée par saint Pierre. À propos des formes de tous les sacrements,
saint Basile, que ses études à Athènes avaient grandement familiarisé avec la tradition occidentale, dit que les Apôtres et leurs successeurs et disciples ne les avaient pas mises par écrit dans les saintes Écritures connues en raison de la discipline secrète qui régnait alors, selon laquelle les mystères les plus sacrés de l'Église ne devaient pas être révélés aux païens.
Comme tous les témoins de l'Église primitive, qui font état de la même conviction, il dit expressément à ce sujet que, outre les doctrines transmises par écrit, nous avons des doctrines qui "in mysterio tradita sunt" et qui ont leur origine dans la tradition des Apôtres, que les deux ont la même valeur et que nul n'a le droit de les récuser. À titre d'exemple, il mentionne expressément les mots par lesquels sont réalisés le pain eucharistique et le breuvage salvifique : quel
est donc le saint qui nous les aurait transmis par écrit ? Selon lui,
nous avons aussi reçu de la tradition non écrite la forme des autres
sacrements, les Apôtres et les Pères ayant prescrit les rites de l'Église tout en voulant conserver aux mystères leur dignité dans le secret et l'occulte (Saint Basile : De Spiritu Sancto, a.375, 27, 66). Le Décret Gratien attribue aussi à saint Augustin le même texte que celui repris par saint Basile. Toutes les périodes suivantes confirment expressément cet
héritage historique dans la formule de consécration eucharistique : le
Sacramentarium Gelasianum, qui est le livre de messe le plus ancien de l'Église romaine, dans le Codex Vaticanus Reg. lat. 316, au folio 181v dans le texte original (il ne s'agit donc pas d'une addition postérieure)inclut clairement le mysterium fidei. Par la suite, on s'est toujours interrogé sur l'origine de ces mots. C'est ainsi que, en 1202, Jean de Lyon, archevêque émérite, écrivait au pape Innocent III, dont les connaissances en matière de liturgie étaient bien connues, pour lui demander, à propos des paroles du Canon qui n'avaient pas été écrites pas les évangélistes, si l'on devait croire qu'elles avaient été transmises
par le Christ et les Apôtres à leurs successeurs. En décembre de la même année, dans une longue lettre, le pape répondait que ces paroles et d'autres encore du Canon que l'on ne trouvait pas dans les évangiles devaient être crues en tant que paroles transmises par le Christ aux Apôtres et par ceux-ci à leurs successeurs (X, III, 41, 6 ; Friedberg III, pp. 636 sq.). Le fait que cette décrétale - qui fait partie du recueil de décrétales d'Innocent III, dans le grand recueil du Liber X établi par Raymond de Peynafort à la demande de Grégoire IX - n'ait pas été abandonnée comme dépassée, ce qui fut le cas de bien d'autres, mais ait
continué à être transmise par la tradition, prouve qu'une valeur durable était attribuée à cette déclaration de ce grand pape.
Saint Thomas s'exprime clairement sur cette question dans sa Somme théologique (III, q. 78, Art. III, ad nonum) : à propos des paroles de
consécration du vin, rappelant la nécessaire discipline secrète de l'Église ancienne, dont parle aussi Denis l'Aréopagyte, il écrit : 'Les paroles ajoutées : "éternelle" et "mystère de la foi" viennent de la tradition du Seigneur, qui est parvenue à l'Église par l'intermédiaire des Apôtres' ; il renvoie lui-même à I Co x, 23 et I Tm iii, 9. En note de ce texte de saint Thomas, le commentateur, se référant à DD Gousset dans l'édition Marietti de 1939 (V, p. 155), ajoute : 'Sarebbe un grandissimo errore sustituire un altra forma eucharistica a quella del Missale Romano, di sopprimere ad esempio la parola aeterni et quella mysterium fidei che
abbiamo della tradizione'. Dans la bulle d'union avec les Coptes, le concile œcuménique de Florence complète expressément les formules
de consécration de la sainte messe qui n'avaient pas été incluses en tant que telles dans la bulle d'union avec les Arméniens et que l'Église romaine avait toujours utilisées sur la base de l'enseignement et de la doctrine des Apôtres Pierre et Paul (Conc. Oec. Decreta, éd. Herder, 1962, p. 557).
Le catéchisme de référence qu'est, pour l'Église catholique, le Catéchisme du concile de Trente dit, au chap. IX, n° 21, à propos de l'Eucharistie - appelée "mysterium fidei" à propos de la consécration du calice (n° 7) -
que l'on doit croire à la forme contenue dans ces mots. Les mots mysterium fidei et aeterna "viennent de la (sainte) tradition, qui est l'interprète et la gardienne de la vérité (catholique)".
On peut à juste titre s'interroger sur la légèreté souveraine dont ont fait
preuve ici les collaborateurs du cardinal Lercaro et du P. Bugnini,
avec nécessairement leur accord, en constatant comment ils ont pu ignorer et mépriser l'obligation de procéder à une recherche historique et
théologique exacte pour une modification aussi importante. Si cela s'est produit dans ce cas, qu'en aura- t-il été de cette importante obligation pour les autres modifications ! Et ce n'est pas par hasard que nous abordons ici la question du mystère.
L'Eucharistie n'est pas seulement le mystère unique en son genre de notre foi, c'est un mystère qui se poursuit et que nous devons en conséquence toujours garder présent à l'esprit. Pour notre quotidien eucharistique, cela exige qu'il y ait quelque chose pour soutenir, étayer notre conscience, en particulier à notre époque où l'autonomie, l'autosouveraineté de l'homme moderne s'oppose à tout concept qui dépasse la capacité humaine de compréhension et qui rappelle à l'homme qu'il est limité. C'est pourquoi, pour l'homme moderne, tout concept théologique devient un problème et, en particulier, la liturgie, qui
soutient la foi, devient un objet permanent de démythification, de
rationalisation ; il s'agit de réduire de tels concepts à des dimensions humaines afin de les rendre absolument compréhensibles. Mais c'est aussi la raison pour laquelle l'exclusion du mysterium fidei de la formule eucharistique devient, elle aussi, le symbole de la démythification et donc de l'anthropomorphisation de ce qui constitue le centre du culte divin : la sainte messe.

3. Nous en arrivons ainsi au mandat donné aux réformateurs de
promouvoir la participation vivante et active des fidèles à la célébration de la messe, un mandat qui, trop souvent, a été mal interprété et adapté à la mentalité actuelle.
Comme toute la liturgie, ainsi que le dit expressément le concile, le but
principal de la messe est le culte de la divine majesté. Aussi le cœur et l'âme des participants doivent-ils en premier lieu être élevés et s'élever
vers Dieu. Cela n'exclut pas que la participation se manifeste concrètement à l'intérieur de la communauté et vis-à-vis d'elle. Et c'est la raison pour laquelle, pour pallier l'absence de participation des fidèles dont on se plaignait si souvent avant le concile, ce dernier a instamment demandé cette actuosa participatio.
Mais si celle-ci dégénère en un enchaînement ininterrompu de paroles et
d'actions, avec une distribution des rôles aussi large que
possible afin que tous aient leur part à l'action, lorsque l'on en arrive à un activisme qui relève plutôt d'un rassemblement humain purement externe et qui, pire encore, juste avant le moment le plus sacré pour les participants : dans la rencontre individuelle de chaque fidèle avec le Dieu-homme eucharistique, est plus bavarde et distrayante que jamais, la mystique contemplative de la rencontre avec Dieu, le culte qui lui est rendu avec la crainte respectueuse, la révérence qui doit l'accompagner toujours - tout cela ne peut que mourir : alors l'humain tue le divin et emplit le cœur de vide et de désolation. Ce moment appartient au silence, qui est expressément prévu, et qui n'a gardé - difficilement - sa place qu'après l'action que constitue la distribution de la communion,
comme une petite feuille de vigne sur un grand corps nu. C'est ainsi que,
reflétant la tendance actuelle de la conscience du monde à se limiter aux
apparences, on voit se développer dans l'Église un agir cultuel de conception humaine et projeté vers l'extérieur.

4. À ce stade, il convient de mentionner une disposition du
concile qui a été non seulement mal comprise mais, plus encore, complètement répudiée : la langue cultuelle. Je me permettrai ici, une fois encore, d'étayer mon argument par un souvenir personnel. En qualité d'expert de la Commission pour les séminaires, on m'avait confié le rapport sur la langue latine. Il fut clair et bref et, après mûre discussion, rédigé sous une forme qui correspondait aux souhaits de tous
les membres avant d'être soumis à l'aula conciliaire. C'est alors que, sans que l'on s'y attendît, le pape Jean XXIII signa en toute solennité, à
l'autel de saint Pierre, la lettre apostolique Vetera Sapientia, ce qui, de
l'avis de la Commission, rendait superflue la déclaration conciliaire sur le
latin dans l'Église : cette lettre présentait non seulement le rapport entre la langue latine et la liturgie mais encore toutes les autres fonctions de
cette langue dans la vie de l'Église.
Lorsque, plusieurs jours durant, la question de la langue du culte fut discutée dans l'aula conciliaire, je suivis avec beaucoup d'attention tout ce débat, ainsi d'ailleurs que la discussion, jusqu'au vote final, des
différentes formulations incluses dans la Constitution sur la Sainte Liturgie.
Je me rappelle très bien que, à la suite de quelques propositions
radicales, un évêque sicilien se leva et adjura les Pères de procéder, sur cette question, avec prudence et intelligence car, sinon, le risque était que la messe fût dite dans sa totalité en langue vernaculaire, ce qui fit bruyamment éclater de rire toute l'aula conciliaire. Et c'est pourquoi je n'ai jamais compris comment, dans ses Mémoires publiés en 1983, Mgr Bugnini, à propos du passage radical et complet du latin obligatoire à la langue vernaculaire comme langue cultuelle exclusive, ait pu écrire que le concile avait pratiquement dit que la langue vernaculaire était,
dans toute la messe, une nécessité pastorale (op. cit., pp. 108-121 dans
l'édition italienne originale).
À l'encontre de cela, je puis témoigner que les formulations de la constitution conciliaire sur ce point, tant dans sa partie générale (Art. 36) que dans les dispositions particulières relatives au sacrifice de la messe (Art. 54) ont été approuvées quasiment à l'unanimité dans les discussions des Pères conciliaires et surtout lors du vote final : 2 152 oui et 4 non. Au cours des recherches que j'ai effectuées pour préparer le rapport sur la tradition sur lequel devait s'appuyer ce décret conciliaire sur la langue latine, j'ai constaté que toute la tradition était absolument unanime sur ce point, jusqu'au pape Jean XXIII : elle s'est toujours prononcée clairement contre toutes les tentatives antérieures visant à renverser cet ordre des choses. Je pense ici en particulier à la décision du concile de Trente, sanctionnée d'un anathème, contre Luther et le
protestantisme, à Pie VI contre l'évêque Ricci et le Synode de Pistoïé, et à Pie XI qui, à propos de la langue cultuelle de l'Église, a prononcé un
clair "non vulgaris". Il faut bien voir que la raison n'en est pas uniquement d'ordre cultuel, même si cet aspect est toujours mis en avant. C'est aussi une question de révérence, de crainte respectueuse : comme le voile recouvre les vases sacrés, le latin sert de protection contre la profanation - à la manière de l'iconostase des Églises orientales derrière laquelle s'accomplit l'anaphore - et aussi contre le danger de vulgariser, en utilisant la langue vernaculaire, toute l'action liée au mystère, ce qui se produit effectivement souvent de nos jours. Mais cela tient aussi à la précision du latin, qui sert comme nulle autre langue la doctrine dogmatiquement claire ; au danger d'obscurcir ou de fausser
la vérité dans les traductions, ce qui d'ailleurs pourrait aussi porter
gravement préjudice à l'élément pastoral, si important ; et aussi à l'unité qui est ainsi manifestée et renforcée dans toute l'Église.
À propos de ces deux derniers points en particulier, compte tenu de leur
importance pratique, je voudrais citer quelques exemples. L'un de mes bons amis me fait régulièrement parvenir la Deutsche Tagespost. Je lis
toujours l'avant- dernière page de ce journal, où la rédaction, très louablement, donne aux lecteurs la possibilité d'exprimer eux aussi leur avis - même contraire - dans la rubrique des lettres des lecteurs. On y trouve ainsi toute une série d'échanges ininterrompus et très fouillés sur le "pro multis" du texte latin de la formule consécratoire et sa traduction allemande par "pour tous". On ne cesse de recourir à la philologie, qui finit souvent par régner en maîtresse au lieu de n'être que la servante de la théologie. Dans ses Liturgiereformerinnerungen
(Souvenirs sur la réforme liturgique), publiés en 1993, dix ans donc après les Mémoires de Mgr Bugnini, Johannes Wagner dit que les Italiens ont été les premiers à introduire cette traduction, alors que lui-même était
plutôt pour une traduction littérale : "pour beaucoup". Je n'ai malheureusement jamais trouvé personne pour se référer à un argument théologique décisif et de la plus haute importance pastorale, provenant de la plus haute autorité, en l'occurrence le Catéchisme du concile de Trente. Celui-ci établit clairement la distinction théologique : le "pro omnibus" vaut pour la force qu'a la Rédemption "pour tous".
Cependant, si l'on considère le fruit effectif qui en est accordé aux hommes, le Sang du Christ n'est pas pour tous mais seulement pour
beaucoup, à savoir pour ceux qui en tirent profit. Il est donc juste de ne pas dire : "pour tous" car il n'est question, à ce moment, que des fruits de la Passion du Christ, lesquels ne sont accordés qu'aux élus. Ici s'applique ce que dit l'Apôtre, à savoir que le Christ s'est offert lui-même une seule fois "pour enlever les péchés d'un grand nombre" (He ix, 28), le Christ ayant lui-même dit : 'C'est pour eux que Je prie ; Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que Tu M'as donnés, car ils sont à Toi' (Jn xvii, 9).
Pour le concile de Trente, toutes ces paroles de la consécration renferment de nombreux mystères que, avec l'aide de Dieu, les pasteurs devraient découvrir par la méditation et l'étude. Il est facile de voir que des vérités pastorales extrêmement importantes sont contenues dans ces éléments dogmatiques relatifs au latin langue liturgique, vérités qui, consciemment ou inconsciemment, disparaissent dans une traduction
inexacte.
Toujours du point de vue pastoral, l'abandon du latin comme langue liturgique, à l'encontre la volonté expresse du concile, engendre une
deuxième source d'erreurs, plus grave encore : je veux parler de la fonction de langue universelle qu'assume le latin, qui unit toute l'Église, justement, dans le culte public, sans déprécier aucune langue vernaculaire vivante.
Et précisément à notre époque où le concept d'Église qu'on voit se développer met l'accent sur l'ensemble du peuple de Dieu considéré comme Corps mystique un du Christ, aspect d'ailleurs toujours souligné dans la réforme, il se fait que, par l'introduction de l'usage exclusif des langues vernaculaires, et même de dialectes, l'unité de l'Église universelle est remplacée par une diversité d'innombrables chapelles
populaires, jusqu'au niveau des communautés villageoises et églises paroissiales, qui sont séparées les unes des autres par une véritable
différence de tension naturelle qui, entre elles, est et ne peut qu'être insurmontable.
D'un point de vue pastoral, comment alors un catholique peut-il retrouver sa messe dans le monde entier, et comment peut-on abolir les différences entre races et peuples dans un culte commun, grâce à une langue liturgique sacrée commune, ainsi que l'a expressément souhaité le concile, alors qu'il y a tant d'occasions, dans un monde devenu si petit, de prier ensemble ? Dans quelle mesure alors chaque
prêtre a-t-il la possibilité pastorale d'exercer le sacerdoce suprême de la
sainte messe n'importe où, surtout dans ce monde où les prêtres sont devenus si rares ?

5. Dans la constitution conciliaire, il n'est nulle part question
d'introduire un cycle liturgique de trois ans ; c'est là, de la part de la
Commission de réforme, un péché contre une nature qui assure tous les besoins de changement en une année solaire. On aurait pu en rester au cycle annuel de l'année liturgique et assurer l'enrichissement des lectures par autant de recueils que l'on veut, aussi épais que l'on veut, mais sans pour autant abolir le déroulement d'un cycle annuel naturel unique dans l'ordre des lectures ; au lieu de quoi, on a détruit l'ancien ordre des lectures pour en introduire un nouveau, avec tout ce que cela implique comme poids de papier et de frais d'achat de livres, dans lesquels on a fourré le maximum de textes qui, d'ailleurs, ne sont pas tirés uniquement de sources ecclésiales mais aussi d'auteurs profanes, offerts au libre choix, comme cela se pratique souvent. Outre les difficultés pastorales
qu'implique la compréhension, par ceux qui assistent au culte, de textes qui, pour la plupart, exigent une exégèse spéciale, cette réforme a en
même temps donné l'occasion - ce qui se passe fréquemment - de manipuler les textes qui demeurent encore pour introduire de nouvelles vérités à la place des anciennes, sort subi par un grand nombre de collectes du dimanche. Ou bien encore on a exclu des rappels, souvent d'une importance théologique et morale essentielle, mais qui, pastoralement, ne plaisaient pas.
Un exemple classique en est le texte de saint Paul tiré de I Cor xi, 27-29 : dans ce passage, en conclusion du récit de l'instauration de l'Eucharistie, le sérieux avertissement donné par l'Apôtre, à propos des graves conséquences auxquelles s'exposent ceux qui reçoivent
l'Eucharistie indignement, est régulièrement omis, même lors de la Fête-Dieu, alors que cela serait précisément si nécessaire du point de vue
pastoral, maintenant que le pasteur accueille son troupeau sans
confession et sans révérence.
Nous savons que, avec les nouvelles lectures, et en particulier le choix des paroles d'introduction et de conclusion, il peut se produire des
déraillements, ce que montre l'exemple, déjà relevé par Klaus Gamber, de la fin de la lecture du 1er dimanche de Carême de l'Année A, qui parle des conséquences du péché originel : "Alors leurs yeux s'ouvrirent et ils virent qu'ils étaient nus", ce à quoi, tenu de participer activement, le peuple doit répondre (en allemand) : "Grâce à Dieu !".
Quant à la réforme du calendrier, elle est d'une certaine manière liée au
problème précédent. Pourquoi était-il nécessaire de modifier, du fond d'un bureau, le déroulement des fêtes des saints ? S'il fallait faire preuve de considération, c'eût été plutôt pour manifester une sollicitude
pastorale pour l'attachement du peuple aux fêtes ecclésiales locales, dont le déplacement dans le temps ne pouvait qu'avoir une influence très négative sur la piété populaire, si importante. Mais il semblerait que les artisans de la réforme n'aient guère eu de considération pour cet aspect, malgré les Art. 9, 12, 13 et 37 de la Constitution sur la Sainte Liturgie.

6. Il convient encore de mentionner brièvement la mise en œuvre des dispositions conciliaires sur la musique liturgique. Il est certain que nos
réformateurs ne partageaient pas l'éloge contenu dans ce passage pour le chant grégorien typique, que d'ailleurs même les observateurs et mélomanes profanes apprécient de plus en plus. Ici encore, avec en particulier l'introduction des nouvelles prières intercalaires prolixes remplaçant l'Introït, le Graduel, le Trait, l'Alleluia, l'Offertoire et la Communion (et cela, en plus et surtout, comme prières de la communauté), la suppression radicale de tous ces chants a condamné les
remarquables mélodies grégoriennes variables à une mort lente, à laquelle ont seules échappé les mélodies simples des parties fixes, à savoir le Kyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus avec le Benedictus et l'Agnus Dei - et encore, pour quelques rares messes seulement. Au mandat donné par le concile de préserver et promouvoir ce chant liturgique romain typique très ancien a répondu une épidémie
pratiquement mortelle.
Le même sort est advenu à l'orgue à tuyaux, instrument de musique religieuse hautement loué, remplacé par une multiplicité d'instruments - je laisse à votre riche expérience en la matière le soin d'en faire la liste et de les qualifier, me contentant de faire remarquer que, à maintes occasions sans doute, ils ont favorisé l'introduction, dans la musique religieuse, d'éléments reconnus comme diaboliques.

7. Je voudrais maintenant aborder une dernière partie importante
de cette présentation des éléments concrets de la réforme : les variantes
autorisées.
Sans doute cette faculté existe-t-elle déjà dans l'Ordo Missae romain latin
originel. Entre autres ordines nationaux, on citera en particulier
l'ordo allemand, qui se caractérise par de multiples concessions de ce
genre. De facto, cependant, cela va à l'encontre de l'interdiction stricte et absolue énoncée à l'Art. 22 § 3 de la constitution conciliaire, selon lequel absolument personne, 'même prêtre, ne peut, de son propre chef, ajouter, enlever ou changer quoi que ce soit dans la liturgie'. Les violations de plus en plus fréquentes, au cours de la messe, de cette interdiction du concile, sans parler de l'usage et de l'abus fait des libertés déjà accordées dans le Novus Ordo, risquent de mener à l'anarchie qu'avait toujours si bien maîtrisée l'ancien ordo latin, grâce précisément à la rigidité qu'on lui reprochait. C'est ainsi que le nouveau garant de l'ordre devient facteur de désordre, aussi ne faut-il pas s'étonner que chaque paroisse, pour ne pas dire chaque église, semble avoir adopté un ordo différent - c'est là une constatation que l'on peut faire toujours et
partout.
La principale victime de ce désordre est la révérence, le sens du sacré, facteur premier de distinction entre le culte divin et le culte humain, celui-
ci contribuant fortement à transformer celui-là pour le réduire à ses
éléments superficiels.

(A suivre)
Dernière modification par Antoine le mar. 29 juil. 2003 19:19, modifié 2 fois.

Antoine
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Message par Antoine » mar. 29 juil. 2003 19:05

Date : 29.04 13h24
auteur : Axel


(4: SUITE et Fin du texte du Cardinal Stickler )



III - Réactions officielles négatives à la réforme de la messe

Nous en arrivons ainsi aux réactions officielles négatives, quoique dans une mesure limitée, à la réforme de la messe telle que publiée.

Dans ses Mémoires, précédemment cités, sur la réforme de la liturgie, Mgr Bugnini lui-même en fait un premier constat, aux pages 108 à 121, avec d'ailleurs une remarquable franchise, sans pouvoir les contester. Certaines de ses remarques sont assurément irritantes, par exemple lorsqu'il cherche à justifier l'emploi de la langue vernaculaire dans toute la messe. On y perçoit cependant, comme d'ailleurs dans les remarques de Mgr Wagner dans ses mémoires, l'embarras du Consilium à l'égard de la mise en œuvre aussi rapide de cette réforme de l'Ordo Missae, ainsi que son quasi total dédain pour les recherches "théologiques, historiques et pastorales" qui devaient accompagner tout changement, ainsi que l'avait exigé le concile. Des experts de premier plan, tels que Mgr Gamber, le spécialiste allemand de l'histoire de la liturgie dans les Églises latines et orientales, furent complètement ignorés.
La hâte incompréhensible, pour un sujet aussi délicat, avec laquelle la réforme fut expédiée et rendue obligatoire, avait déjà fait se poser des questions à des évêques influents et tout sauf traditionalistes: un monsignore allemand, qui fut plus tard accrédité à l'ambassade d'Allemagne auprès du Saint-Siège, et qui avait accompagné à Salzburg, en qualité de secrétaire, le cardinal Döpfner lors de la réunion des évêques des pays de langue allemande au cours de laquelle devaient être adoptées les modalités de mise en ouvre du nouvel Ordo dans ces pays, m'a raconté que, lors du voyage de retour à Munich, le cardinal était resté très silencieux et avait fini par exprimer en quelques mots sa crainte que l'on n'ait agi avec précipitation dans cette question pastoralement si délicate.

Pour éviter tout malentendu à propos de cette présentation de la réforme, dont l'objet essentiel est d'exposer la convergence ou la divergence entre la constitution conciliaire et le Novus Ordo Missae, je voudrais préciser expressément que je n'ai jamais mis en doute, que ce soit dogmatiquement ou juridiquement, la validité de cet Ordo ; sans doute, d'un point de vue juridique, ai-je ressenti des doutes sérieux, qui tiennent à ce que j'ai intensivement étudié les canonistes médiévaux, lesquels sont unanimes à dire que les papes peuvent tout changer à l'exception de ce que prescrit la sainte Écriture, de ce qui touche aux décisions doctrinales de plus haut niveau déjà adoptées, et du status Ecclesiae. Mais la définition précise de ce dernier concept est difficile.

Il est certain que le rattachement à la tradition, pour les choses essentielles qui ont marqué l'Église de façon définitive au cours des temps, relève de ce statut fixe et irréformable, sur lequel le pape n'a aucun pouvoir discrétionnaire. Considérant l'importance de la liturgie en rapport avec tout le concept d'Église et son évolution, importance d'ailleurs particulièrement soulignée par le concile Vatican II, qui la considère comme immuable par essence, on peut penser que, pour ce qui est de son essence transmise au cours de l'histoire, la liturgie relève du status Ecclesiae. Cela dit, je m'empresse de préciser que, lorsque la nouvelle liturgie est célébrée avec révérence, ce qui est toujours le cas, par exemple, à Rome et par le pape lui-même, les abus regrettables qui relèvent essentiellement de la divergence entre la constitution conciliaire et le Novus Ordo n'ont pas lieu. Mais ceux qui connaissent l'ancienne liturgie ne manqueront pas de remarquer la grande différence entre le corpus traditionum qui vivait dans l'ancienne messe et le Novus Ordo fabriqué, une différence qui est, non seulement dans l'abstrait mais aussi dans le vécu, très nettement en défaveur du NovusOrdo Missae.

Dans notre conclusion, nous allons présenter quelques confirmations de ce dernier point, au travers de réactions de nombreux responsables de l'Église, de personnalités compétentes et distinguées mais aussi du peuple fidèle de l'Église.

De nombreuses voix contraires se sont immédiatement élevées, que Mgr Bugnini lui- même a généreusement mentionnées, mais avec le temps, loin de diminuer, elles se multipliées. C'est ainsi que notre Saint-Père lui-même, dans la lettre apostolique Dominicæ Cœnæ du 24 février 1980 consacrée au mystère et au culte de la sainte Eucharistie, soulignait en conclusion qu'il tenait beaucoup à ce que les questions relatives à la liturgie, et en particulier au sacrifice eucharistique, ne deviennent jamais "une occasion de division pour les catholiques et de menace pour l'unité de l'Église", rappelant que l'Eucharistie est, selon saint Augustin, "sacramentum pietatis, signum unitatis, vinculum caritatis" (La Documentation catholique n° 1783 du 6 avril 1980, p. 310).

Dans sa lettre apostolique publiée le 14 mai 1989 à l'occasion du 25e anniversaire de la Constitution sur la Sainte Liturgie (4 décembre 1963), après avoir fait l'éloge du renouveau dans la ligne de la tradition, Jean-Paul II attire l'attention, dans la quatrième partie consacrée à l'application concrète de la réforme, sur les difficultés qu'elle soulève, ses résultats positifs mais aussi, en détail, ses applications erronées ; enfin, dans la sixième partie, il dit expressément que la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements a le devoir de veiller aux grands principes de la liturgie catholique tels qu'exprimés et développés dans la Constitution sur la Sainte Liturgie et de s'en inspirer, ce qui, ajoute-t-il, relève aussi de la responsabilité des conférences épiscopales et des évêques.

Le cardinal Ratzinger, président de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, qui, après le pape, est le principal gardien de la foi et donc du culte, indissociable de celle-ci, s'est lui aussi prononcé à plusieurs reprises sur la réforme liturgique postconciliaire et, avec la profondeur et la clarté qui lui sont propres, a soumis les problèmes théologiques et pastoraux posés par cette réforme à une critique constructive. Je me contenterai, à ce sujet, de rappeler son livre : La célébration de la foi (Fayard, 1985), dans lequel sont rassemblés plusieurs exposés traitant de la liturgie, ainsi que l'introduction à la traduction française du petit livre fondamental de Klaus Gamber : La réforme liturgique en question (Éditions Sainte-Madeleine, 1992), et enfin les indications fondamentales qu'il donne dans ses deux derniers livres en date : Ma vie (Fayard, 1998) et Le sel de la terre (Flammarion-Cerf, 1997).

Parmi les évêques de langue allemande, le responsable des questions liturgiques auprès de la Conférence épiscopale d'Autriche, que nous avons entendu ici hier, indiquait déjà en 1995, dans la conférence qu'il a donnée à Cracovie, que le concile avait voulu non pas une révolution mais une restauration de la liturgie qui fût fidèle à la tradition. Au lieu de quoi, ajoutait-il, nous avons eu un culte de la spontanéité et de l'improvisation qui a sans aucun doute contribué à la diminution du nombre des participants à la messe.

Enfin, le cardinal Danneels, primat de Belgique, que nul ne pourra ranger parmi les jusqu'auboutistes de la tradition, a soumis la toute nouvelle réforme à une critique impitoyable : 'Ce passage d'une obéissance primaire aux rubriques à une attitude manipulatrice est une révolution à 180 degrés'. [...] (in : Pastoralia, bulletin officiel de l'archevêché de Bruxelles, 10 décembre 1995 ; La Documentation catholique, 18 février 1996, n° 2132, pp. 172-175). Descendant maintenant de quelques degrés sur l'échelle du peuple de Dieu, nous trouvons, même parmi les membres du Consilium, un collaborateur que Mgr Bugnini considérait déjà comme difficile : P.-L. Bouyer qui, entre-temps, n'est pas devenu plus silencieux.

En Italie, une critique savoureuse : La tunique déchirée (1967), due à la plume d'un écrivain laïc très respecté : Tito Casini, et préfacée par le cardinal Bacci, a été très remarquée.

Et puis des groupes de laïcs, toujours plus nombreux, se sont lentement organisés, auxquels appartenaient d'ailleurs nombre d'intellectuels réputés, pour devenir des mouvements nationaux surtout en Europe, aux États-Unis et au Canada, qui ont fini par se rejoindre, en Europe puis au-delà, dans l'association internationale Una Voce, et dans lesquels les problèmes de la réforme étaient discutés, en particulier dans des revues dont la plus importante, en Allemagne, est Una-Voce-Korrespondanz.

Je voudrais encore citer quelques témoignages caractéristiques sur certains points de détail. Ainsi, dans le numéro d'octobre 1995 de la revue canadienne Precious Blood Banner, on lit qu'il apparaît toujours plus clairement que l'extrémisme des réformateurs postconciliaires a consisté non pas à réformer la liturgie catholique depuis ses racines mais à la déraciner de son sol traditionnel ; selon cet article, ils n'ont pas restauré le rite romain, ce que leur demandait le concile Vatican II, ils l'ont déraciné.
Sans doute n'est-il pas superflu de mentionner ici l'avis porté sur la réforme liturgique par Max Thurian, ancien prieur calviniste de Taizé passé au catholicisme et ordonné prêtre, dans un long article paru, peu avant sa mort, dans l'Osservatore Romano daté des 23 juillet 1996, p. 6, et intitulé : La liturgie, contemplation du mystère.
Après avoir, comme il se doit, rendu hommage au concile et au Consilium de Liturgie, qui constituent pour lui un événement important et qui portent des "fruits merveilleux" - ce qui, pris à la lettre, est difficilement conciliable avec la suite de sa réflexion -, Max Thurian dit expressément que toute la célébration actuelle se déroule souvent comme "un discours et un dialogue où l'adoration, la contemplation et le silence n'ont plus de place". Pour lui, "le constant face-à-face des officiants et des fidèles referme la communauté sur elle-même. Au contraire, une saine célébration, tenant compte de la prééminence de l'autel, de la discrétion du ministère des officiants, de l'orientation de tous vers le Seigneur et de l'adoration de sa présence, signifiée par les symboles et réalisée par le sacrement, donne à la liturgie la respiration contemplative sans laquelle elle risque d'être un fatigant bavardage religieux, une vaine agitation communautaire, una specie de filastrocca".
Max Thurian soumet ensuite, à l'intention de l'autorité, toute une série de suggestions très intéressantes et purement personnelles dans le cas d'une éventuelle révision de la Présentation générale du Missel Romain (on voit qu'il nourrit l'espoir qu'elle sera possible), dans lesquelles transparaît clairement son insatisfaction de la situation actuelle. Sous le titre : "Le prêtre au service de la liturgie" est ensuite présentée toute une série de critiques fondamentales contre cette situation, qui coïncident pratiquement avec tous les graves reproches que nous avons évoqués ici et qui mériteraient d'être étudiés chacun en détail.
Dans une dernière partie intitulée : "Le Christ toujours présent", Max Thurian souhaite que soient restaurés la place centrale qu'occupait autrefois le tabernacle ainsi que le rôle essentiel réservé à la prière privée dans l'église, devant Jésus-Eucharistie, à l'encontre de la pratique moderne qui se reflète et s'implante dans les églises modernes ; ainsi se termine cette critique remarquable, à la fois claire et profonde - je dirais même fondamentale - de la situation liturgique de notre temps.

À ce témoignage en quelque sorte œcuménique je voudrais ajouter brièvement deux souvenirs personnels en relation avec les Églises orientales. Lorsque, à la fin du concile, en qualité de membre de la Commission liturgique, j'ai rendu visite aux représentants du Patriarcat orthodoxe de Constantinople pour discuter de la levée de la sentence d'excommunication prononcée par l'Église catholique romaine au milieu du XIè siècle (que l'on assimile d'ailleurs erronément à la scission de l'Église entre l'Est et l'Ouest), dès lors que nous avons pu discuter plus personnellement, ces représentants me dirent que, au Patriarcat, on ne comprenait pas pourquoi l'Église catholique tenait tant à changer la liturgie ; cela ne devait pas se faire.
Pour eux, si l'Église orthodoxe avait conservé sa foi intacte, elle le devait à sa fidélité à la tradition liturgique et au sain développement de celle-ci. Quelque chose de semblable m'a été dit, en 1970, par des représentants du Patriarcat de Moscou, lorsque celui-ci avait pris en charge la Commission d'historiens du Vatican qui participait au Congrès international d'historiens de Moscou.
Encore deux témoignages importants, en Europe, provenant du monde des petits et des sans-grade, et qui expriment au mieux le véritable sensus fidei des enfants de Dieu. Tout d'abord, celui de deux jeunes scouts de 10 et 12 ans, de la région de Sienne, qui, en application du privilège de l'évêque de Sienne, pouvaient assister à la messe dite tridentine chaque samedi soir ; je leur ai demandé, avec un peu de provocation, quelle était la messe qu'ils préféraient, ce à quoi ils m'ont répondu que, depuis qu'ils assistaient à l'ancienne messe, la nouvelle ne leur plaisait plus du tout.
Un simple paysan d'un certain âge, originaire de la Molise, région plutôt pauvre de l'Italie méridionale, me dit un jour spontanément qu'il assistait uniquement à la messe tridentine de six heures, célébrée par un vieux prêtre, parce que le changement de la liturgie lui apparaissait comme un changement de la foi qu'il voulait conserver.

Mgr Klaus Gamber, que j'ai déjà mentionné, était un remarquable spécialiste en la matière ; dans de nombreux articles et ouvrages et surtout dans sa synthèse : La réforme liturgique en question (Éditions Sainte-Madeleine, 1992), il a publié des considérations strictement scientifiques qui, en pratique, ont été complètement ignorées par les revues spécialisées mais que l'on ne cesse de redécouvrir aujourd'hui en raison de leur clarté et de leur clairvoyance. Dans cet ouvrage, il parvient à la conclusion que, aujourd'hui, nous contemplons les ruines d'une tradition presque bimillénaire et qu'il est à craindre que les multiples réformes n'aient déjà tant détruit la tradition qu'il devrait être difficile de la ranimer. De nos jours, on n'ose plus guère se demander si après ce démantèlement viendra une restauration de l'ordre ancien. Mais, selon lui, il ne faut pas désespérer. Pour ce qui est de ce démantèlement, nous voyons combien il est peu dans la ligne du mandat donné par le concile. On lit en effet dans la Constitution sur la Sainte Liturgie : 'On ne fera des innovations que si l'utilité de l'Église les exige vraiment et certainement' après avoir procédé à ' une soigneuse étude théologique, historique et pastorale' et 'après s'être bien assuré que les formes nouvelles sortent des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique'. Savoir si cela a été fait et dans quelle mesure, ces Souvenirs et expériences ont pu vous en donner une idée, quoique limitée. Mais ils nous ont en outre permis d'évaluer dans quelle mesure la réforme avait satisfait aux exigences d'ordre théologique et ecclésiologique énoncées par le concile, en d'autres termes de voir si, dans la liturgie - et surtout dans ce qui en constitue le centre : la sainte messe -, ce qui est humain a véritablement été ordonné et soumis au divin, ce qui est visible à l'invisible, ce qui relève de l'action à la contemplation, et ce qui est présent à la cité future que nous recherchons. Et l'on en arrive à se demander si, au contraire, la nouvelle liturgie n'a pas, souvent, ordonné et soumis le divin à l'humain, le mystère invisible au visible, la contemplation à l'activisme, l'éternité future au présent humain quotidien. C'est précisément parce que l'on se rend toujours plus clairement compte de la situation réelle que se renforce l'espoir d'une éventuelle restauration, que le cardinal Ratzinger voit dans un nouveau mouvement liturgique qui éveillera à une vie nouvelle le véritable héritage du concile Vatican II (Ma vie, op. cit., p. 135). Je voudrais conclure par une perspective consolante : avec sa profonde sensibilité pastorale, son souci pour les problèmes provoqués, en particulier chez les fidèles de notre vieille Europe, par le changement de la liturgie dans l'Église catholique, notre Saint-Père avait lancé en 1980 un clair appel aux évêques, qui n'a guère trouvé d'écho notable chez eux. Aussi a-t-il décidé en 1984 - et ce fut sans doute une décision difficile à prendre -d'accorder un indult apostolique à l'intention de tous ceux qui se sentaient attachés à l'ancienne liturgie pour toutes les raisons énoncées et répétées ici et ailleurs, et surtout du fait que les innovations liturgiques, loin de reculer, allaient toujours plus loin. Cet indult ayant été accordé, comme il se doit, aux évêques mais dans des conditions étroites que le pape laissait à leur libre appréciation, le résultat pastoral en a été, en pratique, très limité. Après la consécration illégale d'évêques par Mgr Lefèbvre, et sans doute aussi pour éviter un schisme qui irait plus loin encore, Jean-Paul II a publié, le 2 juillet 1988, un nouveau motu proprio : Ecclesia Dei afflicta, dans lequel non seulement il assurait aux membres de la Fraternité Saint Pie X disposés à la réconciliation la possibilité de rester fidèles à l'ancienne tradition liturgique, mais encore il donnait cette fois aux évêques un privilège bien plus large encore qui devait satisfaire les vœux légitimes des fidèles, leur recommandant spécifiquement d'imiter sa propre générosité vis-à-vis des fidèles qui se sentaient attachés à certaines formes de la liturgie et de la discipline anciennes, et leur demandant, de façon générale, de respecter l'attitude intérieure de ceux qui se sentent attachés à l'ancienne liturgie.
Ce texte adressé aux évêques, beaucoup plus libéral, nous permet de penser avec une confiance justifiée que, dans ses efforts pour rétablir l'unitéet la paix, le pape ne reviendra pas sur ce qu'il a déjà fait mais qu'au contraire il ira plus loin encore dans la voie amorcée, en particulier aux paragraphes 5 et 6 du motu proprio de 1988, pour instaurer une juste réconciliation entre la tradition inaliénable et un développement justifié par le temps. C'est surtout sur cela que se fonde notre espoir justifié que pourra s'effectuer une saine restauration de l'ordre ancien sous un vêtement nouveau. Si l'Académie estivale de Théologie à laquelle nous participons cette année, sous le signe du cinquantième anniversaire de l'encyclique Mediator Dei, pouvait apporter une petite contribution dans ce sens, tous les efforts que vous y avez consacrés ne l'auront pas été en vain !


Fin du texte du Cardinal Stickler

Conférence donnée à l'Internationalen Theologischen
Sommerakademie 1997 des
Linzer Priesterkreises, été 1997.
Dernière modification par Antoine le mar. 29 juil. 2003 19:26, modifié 1 fois.

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:27

Date : 29.04 16h56
auteur : lecteur Claude


Ce qui m'amuse, dans le texte du cardinal Stickler, c'est cette espèce de divinisation de la langue latine, comme si la liturgie devait absolument être une suite de paroles magiques incompréhensibles pour les fidèles. Je pense qu'il serait intéressant de mettre en contrepoint ces paroles de l'archiprêtre Wladmir Guettée (1816-1892):
"Pour la liturgie, l'Eglise romaine n'a été fidèle que dans la conservation de la langue latine. Or, en cela elle s'est encore éloignée de l'esprit de l'Eglise primitive. Les fidèles devant prendre une large part aux rits et aux prières, il s'ensuit que la liturgie doit être célébrée, sinon en langue usuelle, du moins en langue compréhensible. Aussi chaque peuple ayant sa langue propre, a-t-il toujours possédé la liturgie dans cette langue. Primitivement, il y eut deux langues principales dans l'Eglise: la grecque et la latine. Les Latins célébraient en latin, et les Grecs en grec. Ainsi, dans les colonies grecques du midi de la Gaule, on célébrait encore la liturgie en grec au VIème siècle. A mesure que les peuples dits Barbares embrassèrent le christianisme, on traduisit pour eux la liturgie et l'Ecriture sainte. La langue latine n'étant plus parlée nulle part, aurait dû disparaître de la liturgie. Mais Rome, au lieu d'imiter la primitive Eglise, affecte de la contredire. Elle a donc décidé que, dans toutes les églises occidentales, on célébrerait en latin, quoique les fidèles ne comprennent pas cette langue, et que même les prêtres la comprennent peu. Le peuple est ainsi isolé du prêtre, et ne peut plus prendre au sacrifice la part qui lui revient.
Chose étonnante!dans une chose antique que l'Eglise romaine veut absolument conserver sans la modifier, elle s'éloigne autant de l'esprit de l'Eglise primitive, par cette conservation, que par ses innovations.
C'est assez dire que l'Esprit de Dieu l'a abandonnée, et qu'elle n'est point la vraie Eglise du Christ." (Archiprêtre Wladimir Guettée, La Papauté hérétique, Sandoz et Fischbacher, Paris 1874, reproduction anastatique Monastère de l'Archange Michel, Route de Mézin, F-47230 Lavardac, 1993?, pp. 195-196.)

Le principe expliqué par le père Guettée a eu à ma connaissance trois applications au cours des trois derniers siècles: le remplacement du slavon par le roumain en Roumanie, du syriaque par le malayalam au Kérala et du grec par l'albanais en Albanie.

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:28

Date : 29.04 22h32
auteur : Éliazar


Ce nouveau brûlot, mon cher Claude, me semble une attaque déloyale contre les pauvres kto qui y croient encore...

Je me demande si vous n'avez pas passé le Saint et Grand Repos du Samedi Saint à la manière de Don Quichotte : en veillant vos armes de futur chevalier, pour en pourfendre encore plus de moulins à vent!
Si nos frères schismatiques lisent encore leurs propres cardinaux, les confidences de Stickler vont les dégoûter à jamais de croire à la valeur de leurs propres conciles. A voir ce que le Vatican fait des
décisions prises par ses Pères Conciliaires, on comprend de mieux en mieux quel Palais de Fourberie se dresse sur la place Saint Pierre.
On a beau le savoir, chaque fois qu'on découvre une manoeuvre comme celle-ci (entre nous, il a mis le temps avant de parler, le bon Cardinal) on est à nouveau estomaqué.

Enfin.... Christ est ressuscité! Heureusement...

Éliazar le toujours naïf

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:35

Date : 30.04 02h15
auteur : lecteur Claude


Mon cher Eliazar,

Je vous rassure, le Samedi saint, j'étais trop occupé: 250 kilomètres de route pour aller à l'office de Pâques et 250 kilomètres de route pour rentrer après la fin de l'office, et de retour chez moi à 7 heures du matin le dimanche, j'avais trop à me préoccuper de ma Rossinante un peu fatiguée (N.B.: Sancho Pança est syndiqué et ne travaille plus le ouiquende!) pour pouvoir fourbir mes armes...

J'ai juste lu le texte très intéressant du cardinal Stickler mis obligeamment à notre disposition par Axel, et les réflexions de Son Eminence sur le latin m'ont fait penser à ce texte du père Guettée que j'avais dans ma bibliothèque. C'était un jeu d'enfant pour un esprit aussi mal tourné que le mien de faire la saisie de cette citation.

Maintenant, je ne me permettrai pas de comparer l'Eglise catholique romaine à un moulin à vent. Elle est la plus puissante de toutes les religions, dépassée seulement par le sunnisme pour le nombre mais largement devant lui par la richesse; ses fidèles représentent le sixième de la population
mondiale, sans compter les orthodoxes "en union de prières" :-); elle obéit avec une discipline exemplaire à un seul homme, et l'avenir lui appartient.

Nous, à l'aune de ce monde, nous ne sommes quand même qu'un petit groupe résiduel à l'avenir incertain... Combien y a-t-il d'orthodoxes pratiquants dans le monde? Quinze millions? Cinquante millions en annexant les préchalcédoniens?

En plus, rien ne prouve que les réformes liturgiques critiquées par le cardinal Stickler aient fait perdre des ouailles au Saint-Père. J'ai pu constater à quel point des orthodoxes nouvellement arrivés en Europe occidentale peuvent tomber en admiration pour le catholicisme romain dès qu'ils ont assisté à leur premier mariage kto et constaté que les époux choisissent eux-mêmes les textes lus au cours de l'office. C'est bien la preuve que les réformes liturgiques post- Vatican II séduisent, contrairement à l'antienne des milieux tradis!

Je vous prie donc de ne pas me soupçonner de préparer quelque mauvais coup contre la Chiesa Romana; je voulais juste, par pure et vaine malice, faire répondre l'archiprêtre Guettée au cardinal Stickler sur cette question du latin, histoire de faire entendre un autre son de cloche.

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:37

Date : 30.04 12h33
auteur : Axel



« La promulgation de l'interdiction du missel qui s'était développé au cours des siècles, dès l'époque des sacramentaires de l'Église antique, a apporté une rupture dans l'histoire de la liturgie, dont les conséquences ne pouvaient qu'être tragiques... » « Je suis convaincu que la crise ecclésiale où nous nous trouvons aujourd'hui, dépend en grande partie de l'écroulement de la liturgie » « La réforme liturgique, celle voulue par Paul VI et réalisée avec la contribution et la satisfaction de théologiens protestants, a produit des dommages extrêmement graves pour la foi ». Card. Ratzinger in Ma vie

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:38

Date : 30.04 13h27
auteur : lecteur Claude



Pour la grande majorité des générations nées après 1962, c'est-à-dire ceux qui avaient moins de sept ans au moment de la réforme liturgique de 1969, la messe tridentine n'évoque plus rien; pour eux, "la messe de toujours", c'est celle de Paul VI.
Cela a toujours été la grande force de l'Eglise catholique romaine et l'explication de son succès à travers les âges: pouvoir sans cesse innover en ayant toujours des fidèles persuadés que leur Eglise a une tradition immuable.

C'est ainsi que les tradis se battent pour des dogmes promulgués en 1870 en répétant inlassablement qu'ils se battent pour "l'Eglise de toujours", comme si les Apôtres avaient prêché le Filioque (apparu en 589), le purgatoire (apparu au XIIème siècle), l'Immaculée Conception (promulguée en 1854), l'infaillibilité pontificale (promulguée en 1870) ou l'Assomption (promulguée en 1950). Je ne comprends pas comment on peut se battre pour la "Tradition" ou pour "l'Eglise de toujours" dans une confession où le cardinal Newman a dès longtemps très bien expliqué la théorie du développement dogmatique. On ne peut pas être papiste contre le Pape; "Roma locutus est", et il faut s'incliner; je ne perçois dès lors pas la signification du combat des tradis, qui me paraît illogique. C'est en gros l'analyse qu'avait faite le professeur Goubet dans "Le cas Lefebvre" en 1977.

C'est vrai qu'avec la réforme liturgique, le Vatican a perdu quelques centaines de milliers de nostalgiques du rite Pie V. Bien. Et alors? Cela n'aura pas plus d'avenir que la "Petite Eglise" en 1801 ou les vieux-catholiques en 1871. La grande masse restera toujours soumise à Rome quoiqu'il arrive. Et, dans cent ans, tous les catholiques romains auront oublié qu'il y a eu une Eglise tridentine, comme ils ont aujourd'hui oublié que l'Occident était orthodoxe avant Charlemagne.

J'ai le souvenir de nombreuses discussions avec des kto qui me demandaient quelles étaient les positions de l'Orthodoxie, et qui concluaient par: "Vous avez raison sur tous les points, mais êtes-vous en union avec le Saint-Père?"

N.B.: Récemment, la fille d'un prêtre orthodoxe roumain, qui avait obtenu une bourse pour faire une année de scolarité dans un collège kto en Suisse romande, s'est entendu expliquer par la pieuse catholique qui donnait les cours de religion que "contrairement à l'Eglise orthodoxe, qui reste immobile et ne s'adapte pas aux nouvelles situations, nous avons sans cesse changé de doctrine et ces changements ont été voulus par Dieu pour que nous puissions toujours répondre aux besoins du moment." Dans ces conditions, n'y a-t-il pas contradiction à vouloir être à la fois catholique romain et traditionaliste?

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:39

Date : 30.04 15h50
auteur : Éliazar



Christ est ressuscité ! mon cher Claude!

Vous avez écrit: "Je ne me permettrai pas de comparer l'Eglise catholique romaine à un moulin à vent. Elle est la plus puissante de toutes les religions, dépassée seulement par le sunnisme pour le nombre mais largement devant lui par la richesse; ses fidèles représentent le sixième de la population mondiale, sans compter les orthodoxes "en union de prières" :-); elle obéit avec une discipline exemplaire à un seul homme, et l'avenir lui appartient. "Nous, à l'aune de ce monde, nous ne sommes quand même qu'un petit groupe
résiduel à l'avenir incertain..."

Permettez-moi de répondre avec le Palmiste:
« Mieux vaut le peu du juste que les grandes richesses des
méchants,
« Car les bras des méchants seront brisés , tandis que YHWH
soutient les justes…
« … J'ai été jeune, et je suis devenu vieux : je n'ai pas vu le juste abandonné, ni sa descendance en quête de pain… … …
« … … J'ai vu le méchant, le violent, se dresser comme le cèdre du Liban,
« J'ai passé : voilà qu'il n'était plus, je l'ai cherché : on ne le trouvait
pas… »(Ps. 37)

Vos prédictions saumâtres sur l'avenir et ceux à qui il appartient me font le même effet purgatif que vos comparaisons statistiques ! Ne me fendez pas le coeur: n'oubliez pas qu'à une distance moindre que de chez vous à l'office de Pâques, je suis compatriote du César de Pagnol, moi !
N'oubliez surtout pas que les grands cimetières sous la lune qu'on appelle des manuels d'histoire sont pleins à ras bord d'empires qui furent éternels… le temps d'un clin d'oeil : sans remonter à Darios (et au Salamine de son propre fils Xerxès) j'ai bien connu celui de l'oncle Adolphe (qui n'eut pas même besoin de se faire un fils) au temps où il avait encore la grande courtoisie de nous garantir une « tausendjährige Friede »… Pour un peu plus de dix ans ! Bien sûr, ce Troisième Empire été si fulgurant qu'il en est presque devenu symbolique -
mais je crois que l'orthodoxie de la Foi a perduré, elle, et qu'elle continuera jusqu'à la fin des siècles à compter un millénaire de plus que sa cadette prodigue, la romaine au Credo falsifié.
De même que, lors de sa précédente venue, le Maître a promis à Son Épouse sans tache et toujours resplendissante de beauté que les portes de l'enfer ne prévaudraient point contre elle - et de même qu'en Son
humanité notre Maître et Seigneur a voulu descendre du petit David, et non du gigantesque Goliath, je déduis que cet avenir (que vos yeux, sans doute un peu éblouis par la Sainte et Lumineuse Semaine, vous font imaginer appartenir à l'autre, l'adultère) n'est qu'un simple avenir humain. Un avenir déjà mort, tandis que nous croyons encore voir le colosse debout. Que l'église kto soit la plus puissante et soit la plus nombreuse - pire : qu'elle soit plus riche même que le sunnisme ( !) - cela aussi l'Écriture l'a pesé, jugé, condamné dès le Ps 73 :
« … L'orgueil leur fait un collier, la violence un habit qui les couvre…. ….
« Leur bouche s'en prend au ciel, et leur langue va bon train sur la terre.
« C'est pourquoi mon peuple se tourne vers eux, et à pleine bouche il avale leurs eaux… …
« Les voilà donc les méchants, et toujours tranquilles, ils accroissent leur fortune…
« …Si j'avais dit : Je veux parler comme eux, j'aurais trahi la race de tes fils,
« J'ai donc réfléchi pour comprendre. Quelle douleur ce fut à mes yeux !
« Jusqu'à ce que, pénétrant dans les sanctuaires de Dieu, j'aie discerné leur fin.
« Oui, tu les mets sur la pente glissante, tu les fais tomber en ruines,
« Et voilà qu'en un instant ils sont dévastés, emportés, disparus dans l'épouvante
« Comme un songe au réveil, Seigneur !… …
« … Car voici : ceux qui s'éloignent de toi périssent, tu anéantis tous ceux qui te sont adultères… »

Quelque inépuisable trésor que puissent receler les Caves du Vatican, il ne durera que « ce que durent les roses » - à ceci près que le matin de la Seconde Venue du Messie ne sera pas le signe de son épanouissement (comme le matin l'est pour les roses) mais de sa dissolution, comme pour le sucre lorsqu'il fond dans l'eau. L'église de Rome actuelle (car il y en a eu heureusement une autre pendant les 7 ou 8 premiers siècles, celle qui a été sainte … et orthodoxe) se dissoudra dans la lumière d'un simple verset de l'Apocalypse : « Voici qu'Il vient sur les nuées, et tout œil le verra, et aussi ceux qui l'ont transpercé, et à son sujet toutes les tribus de la terre se frapperont la poitrine. Oui ! Amen ! » (Ap. 1, 7)

« Toutes les tribus de la terre », je l'espère, désignera alors non seulement l'arrivée parmi nous de tous les peuples qui ne L'ont pas connu, mais plus encore le grand retour des hérétiques, des schismatiques, des agnostiques, des églises qui se sont montrées prévaricatrices de la Vérité – non pas bien sûr dans leurs structures d'églises (car elles se dissoudront d'elles-mêmes, et ne seront plus trouvées), mais fondues dans la multitude de ceux qui les avaient suivies aveuglément, à cause de l'ignorance où elles les avaient laissés.
Nous tous, les occidentaux, ne sommes-nous pas les prémices de ceux-là ? Et je pense, vous aussi, mon cher Claude – et qui sait, vous également, cher Axel ?
N'avons-nous pas retrouvé la Foi des Pères après plus d'un millénaire d'égarement ? Et à ce sujet, je partage votre étonnement lorsque je vois mes amis kto "traditionnalistes" rester "fidèles à Rome" : c'est à mes yeux comme avoir étudié la pathologie du cancer du poumon... l'enseigner... et continuer à fumer!
Mais nous, pourquoi croirions-nous que la Rome hérétique aurait encore le moindre avenir devant elle, alors justement que nous sommes les témoins vivants de sa bienheureuse disparition ? Les premiers d'une longue cohorte, et de la multitude des tribus de la terre ? Ce n'est pas jouer les prophètes que de le dire à haute et forte de voix – mais simplement répéter inlassablement l'Évangile et les Prophètes !
C'est notre principale raison d'être : sinon, entre nous soit dit, quel besoin Dieu pourrait-Il bien avoir de notre « juste louange », d'ortho-doxes ? ! Lui qui a pour cela toutes les légions des Incorporels !…

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:40

Date : 01.05 12h34
auteur : Olia

Message :

Qui est venu en premier ? La poule ou l'œuf ?
Voici une citation tirée du post n°8, d'Axel :
« La réforme liturgique, celle voulue par Paul VI et réalisée avec la contribution et la satisfaction de théologiens protestants, a produit des dommages extrêmement graves pour la foi ». Card. Ratzinger in Ma vie

Ou ce sont plutôt "des dommages extrêmement graves pour la foi" qui ont produit des réformes ?.. Par ailleurs, personnellement, je pense que les protestants sont trop souvent critiqués à excès et assez injustement tenus pour responsables de certains changements qui déplaisent aux traditionalistes.

Il faut dire aussi que grosso modo c'est une problématique extérieure, pour ne pas dire étrangère, à l'Eglise orthodoxe. Mis à part le fait qu'elle doive être prise en compte dans notre dialogue ("oecuménique") avec nos frères hétérodoxes :)

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:43

Date : 02.05 16h16
auteur : Axel



Chère Olia, vous avez écrit:
"Il faut dire aussi que grosso modo c'est une problématique extérieure, pour ne pas dire étrangère, à l'Eglise orthodoxe. Mis à part le fait qu'elle doive être prise en compte dans notre dialogue ("oecuménique") avec nos frères hétérodoxes." en réponse au post numero 8 du post "Pour l'histoire".Justement mon intention est d'apporter ma modeste contribution au fait que l'église orthodoxe prenne en compte la rupture inédite constituée par les réformes du V2 et post V2 de l'Eglise romaine qui a comme conséquence objective d'augmenter la distance qui sépare l'orthodoxie du catholicisme romain en matière liturgique. Mais encore en d'autres domaines.
En effet, comment se fier à des girouettes trompeuses, historicistes, subjectivistes, évolutionnistes à la sauce protestante? Quelle crédibilité leur conférer? Or il me semble à la lumière des pas faits tant par le Patriarcat de Constantinople depuis Athénagoras jusqu'à nos jours, que par un certain nombre de responsables d'églises pré chalcédoniennes ainsi que par votre Eglise mère que cette donnée est négligée à l'heure du dialogue oecuménico-unioniste.
J'en veux pour preuve le "Document de l'Assemblée jubilaire de l'Eglise orthodoxe russe sur le dialogue oecuménique.Déclaration du Patriarche Alexis II et de 148 évêques, représentant 19.417 paroisses et 545 monastères MOSCOU le 13/16-08 2000." Dans le corpus du texte il est notamment dit que:"
Le dialogue avec l'Eglise catholique romaine est fondé et doit rester fondé à l'avenir en tenant compte du fait qu'elle est une Eglise dans laquelle s'est maintenue la succession apostolique des ordinations."
Oui cela est incontestablement vrai s'agissant de l'Eglise catholique romaine d'avant la réforme du sacrement de l'Ordre des années 60. De même, cela est sans doute vrai en ce qui concerne les catholiques romains de rites orientaux si tant est que leurs sacramentaires n'aient pas été modifiés, ce qu'il me reste à vérifier. Mais est-ce vrai s'agissant du nouveau sacramentaire latin (qui concerne plus de 90% du clergé catholique romain)? J'en doute et je précise que mes doutes sont fondés sur une analyse sérieuse de la question et nullement sur ma fantaisie.

Merci de bien vouloir lire ce qui est rapporté ci-dessous (i.e un pillage de l'article de R. Coomaraswamy intitulé: "Le drame anglican du clergé catholique post-conciliaire") en cette matière car vous êtes concernée. Tous les orthodoxes sont concernés. En effet, l'un des buts intermédiaires de l'oecuménisme n'est il pas d'arriver à l'intercommunion entre nos églises? Qu'en serait t'il si demain des évêques latins consacrés dans le rite de Vatican II se mettaient à ordonner des prêtres et des évêques orthodoxes, ce qui serait la suite logique de l'intercommunion? N'y a t'il pas là danger de perdre la succession apostolique au sein des églises officielles orthodoxes, seuls restants réellement orthodoxes des groupes ultra-marginaux et persécutés retournant aux catacombes à l'image des VCO?
Brève histoire de l'administration du sacrement de l'ordre chez les latins:Les rites qui règlent l'administration de ce sacrement à tous ses degrés se trouvent dans le Pontificale Romanum. Sa publication, à la demande du concile de Trente, a été l'œuvre de Clément VIII en 1596. Qu'en était-il auparavant ? On trouve une référence au pontifical comme tel vers l'année 950. Mais il est incontestable que dès les temps apostoliques il existait des rites d'ordination. On les trouve dispersés dans les ouvrages des Pères, en particulier chez Tertullien, saint Cyprien, saint Ambroise et saint Augustin.
L'une des premières collections que l'on possède de ces rites est connue sous le nom de Tradition apostolique. Elle a été composée vers 217 par Hippolyte de Rome qui, après être devenu antipape, se réconcilia avec l'Eglise et mourut martyr.
C'est de cette source que Paul VI aurait tiré le rite postconciliaire de l'ordination épiscopale. Viennent ensuite les trois principaux Sacramentaires de I'Eglise romaine : le Léonin, du pape saint Léon, mort en 460, le Gélasien, de saint Gélase, pape de 492 à 496, et le Grégorien, œuvre du pape Grégoire le Grand (590 à 604). Le Grégorien fut révisé et introduit dans l'empire carolingien au cours du huitième siècle ; par la suite il fut encore corrigé et devint le Pontifical, titre qu'il a conservé depuis. Avec l'invention de l'imprimerie (1436), une plus grande uniformité était désormais possible dans toute la chrétienté. En 1485, le pape Innocent VIII publia une version du Pontifical révisée par le célèbre canoniste Guillaume Durand et recommanda formellement l'emploi de ce texte à l'exclusion de tout autre dans toutes les églises en communion avec Rome. Ce Pontifical d'Innocent VIII a été le premier pontifical imprimé.
Le rite d'ordination publié sous le nom de saint Léon n'est vraisemblablement pas une création de ce pape. Celui-ci n'a fait que codifier la pratique de l'Eglise telle qu'il l'avait trouvée à son avènement. On peut affirmer que de la mort de ce pape, en 460, à la réforme de Paul VI, dans l'Eglise d'Occident, aucun changement important n'a été apporté au rite des ordinations.

Aspects essentiels de ces rites
Sans nous perdre dans des détails, on peut dire qu'avant le douzième siècle, les écrivains ecclésiastiques ne se sont pas préoccupés de savoir à quel moment précis le pouvoir d'ordre était conféré, ni quels étaient les termes exacts nécessaires à la validité du rite. Le principe qui les guidait était de garder intact tout ce qui leur avait été transmis par les anciens, sans hésiter pour autant à rendre cet héritage plus élaboré, plus explicite, par des additions appropriées.
Tous distinguaient l'essentiel du rite de ce qui était purement cérémoniel. Tous étaient d'accord pour dire que l'ensemble du rite bien célébré conférait la prêtrise. Mais il suffit de lire les explications qu'ils donnent du symbolisme des différentes parties pour se convaincre qu'au sujet de la partie essentielle du rite, ils avaient des opinions différentes. Alors que pour certains le sacrement était conféré par l'imposition des mains sur la tête de l'ordinand, pour d'autres il l'était au moment où l'évêque lui consacrait les mains, pour d'autres encore au moment de la porrection des instruments, quand il lui donnait la patène et le calice.
C'est Albert le Grand qui, dans son Commentaire sur les Sentences de Pierre Lombard, introduisit les termes de matière et de forme pour discuter de cette question. Il fut suivi en cela par Thomas d'Aquin, Bonaventure et tous les auteurs qui ont écrit par la suite sur ce sujet.
Même adoptée par tous, cette terminologie ne supprima pas les divergences. Quelles étaient au juste la matière et la forme et, dans celle-ci, quels étaient les mots essentiels pour la validité du rite ?
Tous savaient qu'au cours des siècles ces rites avaient subi certains changements sous forme d'additions appropriées. Ainsi, par exemple, la collation du diaconat en frappant légèrement l'épaule de l'ordinand avec les Ecritures n'avait pu se pratiquer avant qu'elles n'aient existé, plusieurs années après l'institution des premiers diacres. De même pour la porrection des instruments ; on pense qu'elle fut ajoutée après le quatrième siècle, mais elle n'est mentionnée dans aucun rituel antérieur à l'année 900. Malgré ces divergences, tous étaient d'accord pour accepter les rites traditionnels de l'Eglise.
De tout cela il ressort que dans sa partie essentielle, qu'on appelle désormais la matière et la forme, la collation du sacrement de l'ordre est restée sans changement depuis le temps des Apôtres qui ordonnèrent les premiers diacres et les premiers prêtres. Les compléments appropriés, ajoutés par la Tradition pour expliciter toujours plus la signification du rite, n'ont pas pu affecter sa validité comme le peut la suppression d'une partie explicite. De cela, théologiens, canonistes et liturgistes, tous, dans l'Eglise, étaient d'accord.

(A suivre)

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:46

Date : 02.05 16h16
auteur : Axel

(Suite 02)


La substance d'une forme sacramentelle.
Le mot substance ne doit pas rebuter. La substance d'une chose, c'est ce qui la constitue indépendamment des accessoires ou choses accidentelles qui l'entourent.La substance de chaque sacrement, c'est sa réalité, c'est-à-dire la grâce propre à chacun en tant qu'elle est signifiée (en tant qu'elle est produite, elle en est l'effet). La grâce sacramentelle n'étant produite par le signe que s'il la représente, on peut dire que la substance d'une forme sacramentelle, c'est sa signification.
Seul l'Homme-Dieu a pu instituer les sacrements, parce que seul Il peut donner à des rites sensibles le pouvoir de produire une grâce surnaturelle. Dans tout sacrement, il faut distinguer la signification, c'est-à-dire sa grâce propre, celle que le Seigneur entend communiquer par ce signe sensible, et le signe lui-même, qui est composé de matière et de forme, de choses et de paroles et qui exprime la grâce qu'il produit. «La composition physique du sacrement, dit Jean de Saint-Thomas, peut être considérée aussi comme comprenant la signification qui tombe sur le tout, composé de choses et de paroles ; en sorte que les deux composantes extrêmes sont, d'une part les choses et les paroles, et d'autre part la signification». (cité par Journet, o.c., p. 149). «La signification, rappelle Léon XIII, doit se trouver dans tout le rite essentiel, c'est-à-dire dans la matière et la forme, mais elle appartient particulièrement à la forme, car la matière est une partie indéterminée en elle-même, et c'est la forme qui la détermine».
Tous les sacrements de la loi nouvelle ont donc été institués par le Christ. «Certains d'entre eux ont été déterminés par lui non seulement quant à la signification, mais encore quant au signe lui-même, composé de matière et de forme : ainsi pour le baptême. Pour d'autres signes sacramentels, Il les a déterminés quant à la signification seulement, laissant à Son Eglise et au pouvoir juridictionnel infailliblement assisté la faculté de désigner plus particulièrement, selon les besoins des temps et des lieux, la matière et la forme du signe». (Journet, o.c. p. 150)
Il ressort de ceci que l'Eglise, qui a le pouvoir de désigner la matière et la forme de certains sacrements, c'est-à-dire leur signe, a le pouvoir de les changer. Mais elle le peut à la condition formelle que le changement n'altère en rien la signification du rite que la forme est censée exprimer. Citons à ce sujet le concile de Trente : «L'Eglise a toujours eu, dans la dispensation des sacrements, étant bien entendu que leur substance ne serait pas touchée, salva illorum substantia, le pouvoir de décider ou de modifier ce qu'elle jugeait mieux convenir à l'utilité spirituelle de ceux qui les reçoivent ou au respect des sacrements eux-mêmes, selon la variété des circonstances, des temps et des lieux.» (Denz. 931)
Thomas d'Aquin nous donne la raison de cette condition : «Si une partie substantielle de la forme sacramentelle est supprimée, le sens essentiel des mots est détruit, et conséquemment le sacrement devient invalide». (III, q. 60, a. 8)
Cette raison est absolue, il nous faut la garder présente à l'esprit pour apprécier la validité des sacrements administrés dans les rites réformés par Paul VI.

Ce qui s'est passé pendant la Réforme Luther et ceux qui vinrent après lui nièrent clairement que la messe est un sacrifice propitiatoire qui peut être offert pour les vivants et pour les morts.
Sa célébration n'exigeait donc plus l'action d'un prêtre. En conséquence, les protestants nièrent que l'ordre est un sacrement. Cette négation entraîna pour eux une difficulté sérieuse : les fidèles ne voulaient pas accepter comme chefs religieux des individus qui n'étaient pas consacrés de quelque manière, et en qui ils ne voyaient pas le caractère sacerdotal du prêtre qui leur était familier. Alors, pour mieux tromper les simples, les nouveaux docteurs fabriquèrent de nouveaux rites, auxquels ils s'ingénièrent à donner le plus possible les apparences des anciens, mais en y introduisant leur nouvelle théologie hérétique qui niait le caractère sacerdotal du prêtre. Pour arriver à leurs fins, ils firent disparaître tout ce qui, dans le rite, pouvait spécifier la grâce et les pouvoirs du sacerdoce catholique et changèrent ainsi sa signification. Réformée, celle-ci ne produisait plus son effet.
En Angleterre, Cranmer (fortement influencé par Luther et Calvin) fut l'auteur des changements opérés sous le règne d'Henri VIII et d'Édouard VI ; ainsi naquit l'ordinal anglican. D'innombrables anciens et évêques furent ordonnés dans ces rites qui devaient faire disparaître la compréhension catholique des fonctions du prêtre. Sous le règne de Marie Tudor, la catholique, la vraie foi fut rétablie dans le royaume d'Angleterre. Le problème de la validité des ordinations conférées dans le rite de Cranmer s'est alors posé et Rome fut interrogée à leur sujet. Pour étudier cette question, le pape Jules III envoya sur place, comme légat a latere, le cardinal anglais Reginald Polo. «Dans sa lettre du 8/3/1554 au légat apostolique, Jules III distinguait formellement ceux qui, promus régulièrement et selon le rite, devaient être maintenus dans leurs ordres et ceux qui, non promus aux ordres sacrés, pouvaient y être promus s'ils étaient dignes et aptes.
On y voit clairement et expressément indiquées, comme elles existaient en réalité, deux catégories: d'un côté, ceux qui avaient vraiment reçu les ordres sacrés, soit avant le schisme d'Henri, soit postérieurement, de ministres attachés à l'erreur ou au schisme, mais selon le rite catholique accoutumé; de l'autre, ceux qui, ordonnés selon le rite d'Édouard, ne pouvaient, en conséquence, être promus, puisqu'ils avaient reçu une ordination invalide».
En février 1555, le roi Philippe et la reine Marie envoyèrent une nouvelle ambassade à Rome, avec mission d'instruire en détail le Souverain Pontife de la situation religieuse en Angleterre. Le 20 juin de la même année, Paul IV, sous le sceau pontifical, publiait la lettre Præclara carissimi. Dans cette lettre, on lit les prescriptions suivantes au sujet des ordinations : Ceux qui n'ont pas été promus aux ordres sacrés... par un évêque ordonné régulièrement et selon le rite, sont tenus de recevoir à nouveau les mêmes ordres. Quels étaient ces évêques non ordonnés régulièrement et suivant le rite, rite et recte ordinati ? C'étaient ceux qui avaient été promus à l'épiscopat sans qu'on eût observé pour eux la forme habituelle, celle qui exprime l'intention de l'Église. Comme, après cette réponse, certains se demandaient encore «quels évêques pouvaient être regardés comme ordonnés régulièrement et suivant le rite» dans l'intention du Pontife, celui-ci publia, le 30 octobre, une seconde lettre en forme de bref, où il disait : Pour mettre un terme à ces hésitations et rassurer la conscience de ceux qui ont été promus aux ordres durant le schisme, en exposant plus nettement la pensée et l'intention de Notre première lettre, Nous déclarons que seuls les évêques et archevêques non ordonnés et consacrés suivant la forme de l'Eglise ne peuvent être regardés comme ordonnés régulièrement et selon le rite (eos tantum episcopos et archiepiscopos qui non in forma Ecclesiæ ordinati et consecrati fuerint, rite et recte ordinatos dici non posse)».
Désormais l'intention du Pontife était claire. Pour être proprement et correctement ordonné, il était nécessaire et il suffisait qu'on l'ait été avec «la forme de l'Eglise». Le fait que le sacrement avait été conféré par des hérétiques n'avait aucune incidence sur la validité du rite s'il était bien le rite traditionnel de l'Eglise. Ce n'est qu'en cas de doute au sujet du rite utilisé qu'en accord avec la pratique traditionnelle de l'Eglise on réordonnait sous condition.
Si le pape avait clairement rappelé la nécessité de la forme catholique pour la validité du sacrement de l'ordre, il n'avait pas réglé la question qui nous intéresse ici : «Quelles sont la forme et la matière correctes de ce sacrement ?» En cette période, le nombre des sectes protestantes s'était considérablement accru, par sauts, par bonds. Avec elles, s'était multiplié le nombre des rites qui contenaient toutes sortes de changements. Les théologiens de cette époque étaient préoccupés surtout de savoir si le rite de l'Eglise avait bien été utilisé par le consécrateur, s'il l'avait été intégralement et avec l'intention voulue par elle.
Pour aggraver la confusion, l'Église anglicane devint par la suite plus conservatrice. Après le règne de la reine Élisabeth, les puritains, qui étaient fortement antisacramentaires, augmentèrent leur contrôle. En 1662 eut lieu une réaction qui entraîna la création du parti de la Haute Eglise. Celle-ci, tout en gardant obstinément les principes réformistes de l'Eglise anglicane, romanisa beaucoup sa liturgie. Certains mots furent ajoutés aux formes consécratoires de l'ordre pour les rapprocher de la pratique catholique. Ainsi ceux de prêtre et d'évêque furent réintroduits dans leurs formules et l'on prétendit alors que le groupe anglican était, comme l'Eglise grecque, séparé mais orthodoxe. La théorie de la branche et des Églises sœurs était née. Indépendamment de l'incidence éventuelle des mots ajoutés, rappelons que l'adhésion des anglicans aux 39 articles, qui nient la nature sacrificielle de la messe et, en conséquence, le caractère intrinsèque du sacerdoce catholique, hypothéqua ces rites d'un défaut d'intention. Les discussions sur la forme et la matière de l'ordre et sur les mots essentiels exigés pour conférer aux ordinands le caractère de prêtre ou d'évêque continuèrent de plus belle.
Par définition, un sacrement doit être «le signe extérieur d'une grâce intérieure institué par le Christ pour notre sanctification» (Catéchisme du concile de Trente). Comme le déclare Léon XIII dans Apostolicæ curæ, «les sacrements de la nouvelle loi, signes sensibles et efficaces d'une grâce invisible, doivent signifier la grâce qu'ils produisent et produire la grâce qu'ils signifient. Cette signification doit se trouver, il est vrai, dans le rite essentiel, c'est-à-dire dans la matière et la forme ; mais elle appartient particulièrement à la forme, car la matière est une partie indéterminée par elle-même, et c'est la forme qui la détermine».
Illustrons cela par le baptême : la matière en est l'eau qui coule, la forme, «Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit». La forme est donc d'une importance primordiale ; c'est d'elle surtout que nous nous occuperons.
(A suivre)
Dernière modification par Antoine le mer. 30 juil. 2003 13:08, modifié 1 fois.

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:47

Date : 02.05 16h16
auteur : Axel

(Suite 03)


L'œuvre du Père Jean Moran L'invention de l'imprimerie a grandement facilité la diffusion des textes. Vers le milieu du dix-septième siècle, les voyages à l'étranger s'étant multipliés, les érudits se familiarisèrent avec les rites d'ordination en usage un peu partout dans le monde. En 1665, un théologien catholique français, Jean Moran, publia un ouvrage dans lequel il donnait toute une collection de rites
d'ordination aussi bien des Églises d'Orient que de celles d'Occident. Partant du principe que tous les rites valides devaient posséder une matière et une forme communes, il en conclut que ce qui était requis pour la matière, c'était l'imposition des mains, et pour la forme, la spécification de la fonction conférée par le sacrement. Citons-le : «Que les protestants cherchent dans tous les rituels catholiques, non seulement d'Occident mais d'Orient, ils ne trouveront aucune forme de consécration des évêques (ou des prêtres) qui ne contienne pas le mot d'évêque (ou de prêtre), ou d'autres mots exprimant l'autorité particulière, le pouvoir d'un évêque (ou d'un prêtre) distinct de tous les autres degrés des saints ordres».
Évidemment, ce n'était qu'une opinion privée ; aussi les théologiens continuèrent à débattre de la question de savoir si, en vertu de la significatio ex adjunctis (signification donnée par les autres parties du rite), il n'était pas suffisant que la fonction conférée soit mentionnée dans ces autres parties du rite. De plus, les sectes protestantes qui, au début, comme nous l'avons déjà mentionné, avaient évité comme la peste le mot de prêtre, lui préférant le mot de presbyter (ce mot est utilisé depuis plusieurs années dans le rite postconciliaire), c'est-à-dire ancien, commencèrent à le réintroduire dans le texte de leurs rites, mais l'entendant, non dans le sens catholique de celui qui est ordonné pour offrir un vrai sacrifice propitiatoire, mais dans le sens de simple laïc choisi pour prêcher la Parole de Dieu. Ils ont réintroduit aussi le mot d'évêque, entendu dans un sens purement juridique et souvent traduit par surveillant.
Cette question particulière : est-il nécessaire de mentionner la fonction dans la forme, fut apparemment réglée par Léon XIII dans Apostolicæ curæ. En effet, le pape reproche à la forme anglicane d'avant 1662 de ne pas spécifier cette fonction, et à celle d'après 1662 de ne pas utiliser les mots de prêtre et d'évêque dans le sens catholique.
Le travail du père Jean Moran obligea les théologiens catholiques à changer les objections qu'ils faisaient aux rites d'ordination protestants. Il en résulta une double clarification :
1° le fait qu'ils n'avaient pas la porrection des instruments ne pouvait plus être considéré comme une cause d'invalidité;
2° d'autre part, les paroles Reçois le Saint-Esprit, que les anglicans utilisaient dans leurs ordinations épiscopales et qui, prétendaient-ils, conféraient le pouvoir sacramentel, n'étant pas utilisées universellement, ne pouvaient pas être considérées comme la forme essentielle du rite.

Les discussions sur la question de la forme continuèrent jusqu'au 30 novembre 1947. Ce jour-là, Pie XII publia la constitution Sacramentum ordinis (Acta Apostolicæ Sedis, xl, 1948, p. 5) qui régla la question de la matière et de la forme du sacrement de l'ordre à ses trois degrés.
A propos de la forme sacramentelle, nous avons rappelé que le Christ avait laissé à son Eglise la faculté de déterminer plus particulièrement, selon les besoins des temps et des lieux, la matière et la forme de certains signes sacramentels.

Antoine
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Message par Antoine » mer. 30 juil. 2003 12:49

Date : 02.05 16h16
auteur : Axel

(Suite 04)


La signification du sacrement de l'ordre, qui ne peut être changée, est demeurée constante dans l'Église. Toujours elle a manifesté la transmission de pouvoirs cultuels. Par contre, le signe par lequel elle s'exprimait a changé en Occident: à l'imposition des mains s'est substituée la tradition des instruments. Mais rien n'empêchait l'Eglise de revaloriser le rite de l'imposition des mains. C'est ce qu'elle fit le 30/11/1947 par la Constitution apostolique de Pie XII.
Dès le début de ce document le pape explique la raison de son intervention : «Mais en ce qui concerne le sacrement de l'ordre, dont il s'agit ici, malgré son unité et son identité que nul catholique n'a jamais pu mettre en doute, il est arrivé au cours des âges, selon la diversité des temps et des lieux, qu'on a ajouté différents rites à son administration...
Nul n'ignore que l'Église romaine a toujours tenu pour valides les ordinations faites dans le rite grec sans la tradition des instruments. Aussi le concile de Florence, où a été conclue l'union des Grecs avec l'Eglise romaine, ne leur a-t-il pas imposé de changer le rite de l'ordination, ni d'y insérer la porrection des instruments. Bien plus, l'Église a voulu que, même à Rome, les Grecs fussent ordonnés selon leur propre rite. De là, il ressort que, même dans la pensée du concile de Florence, la tradition des instruments n'est pas requise de par la volonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour la substance et pour la validité de ce sacrement. Si dans le temps elle a été nécessaire, même pour la validité, de par la volonté et le précepte de l'Église, on sait que ce qu'elle a établi, l'Eglise peut aussi le changer et l'abroger».
Selon Father Bligh, «son propos n'était pas spéculatif, mais pratique». Le pape se propose, pour le passé, de mettre fin à toute discussion concernant la matière et la forme des ordres sacrés du diaconat, de la prêtrise et de l'épiscopat, et pour l'avenir, «de supprimer toute dispute ou controverse à leur sujet. Le caractère, les grâces et les pouvoirs de la prêtrise sont conférés simultanément par la première imposition des mains et les paroles essentielles de l'oraison Da, quæsumus. Les autres cérémonies : revêtement des habits sacerdotaux, onction des mains, porrection des instruments, seconde imposition des mains ne confèrent pas ce qu'elles signifient mais signifient en détail ce qui a déjà été produit par la matière et la forme».
Par ce document, nous tenons à le souligner, Pie XII n'a en rien changé le rite des ordinations, il a même explicitement ordonné de continuer à l'administrer comme il l'avait été jusque-là dans l'Église : «Nous ordonnons que toutes les prescriptions du Pontifical romain soient religieusement maintenues et observées».
D'après Sacramentum ordinis, quels sont dans la forme les mots essentiels de l'ordination des prêtres et des évêques ?
Pour l'ordination des prêtres, «la forme est constituée par les paroles de la préface dont les suivantes sont essentielles, partant nécessaires pour la validité : Da, quæsumus, omnipotens Pater, in hunc famulum tuum presbyterii dignitatem ; innova in visceribus ejus spiritum sanctitatis, ut acceptum a Te, Deus, secundi meriti munus obtineat censuramque morum exemplo suæ conversationis insinuet. Donnez, nous Vous en supplions, Père tout-puissant, à Votre serviteur ici présent la dignité de la prêtrise; renouvelez dans son cœur l'esprit de sainteté, afin qu'il exerce cette fonction du second ordre que Vous lui confiez et que l'exemple de sa vie corrige les mœurs.
Dans l'ordination ou consécration épiscopale, «la forme est constituée par les paroles de la préface dont les suivantes sont essentielles et partant requises pour la validité : Comple in Sacerdote tuo ministerii tui summam, et ornamentis totius glorificationis instructum cœlestis unguenti rore sanctifica». Remplissez Votre Prêtre de la perfection [ou de la plénitude] de Votre ministère et, paré des ornements de l'honneur le plus haut, sanctifiez-le par la rosée de l'onction céleste.
(A suivre)

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