Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

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Claude le Liseur
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Message par Claude le Liseur »

En 2014, l'Académie autrichienne des sciences a publié un ouvrage pour le moins volumineux (2097 pages !) d'Arnold Suppan, intitulé Hitler-Beneš-Tito. Konflikt, Krieg und Völkermord in Ostmittel- und Südosteuropa.

Pages 936-937, il y a le seul tableau que j'aie jamais trouvé avec la démographie du royaume de Yougoslavie en 1941 et le partage de ses dépouilles par l'Axe et ses alliés.

D'où il résulte que :

Début 1941, le royaume de Yougoslavie s'étendait sur une superficie de 247'542 kilomètres carrés et comptait 15'920'000 habitants, dont 6'773'000 Serbes (42,4%), 3'789'000 Croates (23,7%), 1'215'000 Slovènes (7,6%), 510'000 Allemands (3,2%), 471'000 Hongrois (2,9%), 74'000 Juifs (0,5%) et 3'098'000 autres (Albanais, Italiens, Roumains et Valaques, Slovaques, Turcs, etc.). Il semble que parmi les Serbes étaient compris 750'000 Macédoniens, cette nationalité n'ayant pas encore été "découverte" par Tito. Peu importe, car ce qui nous intéresse, c'est la population de l'Etat indépendant de Croatie créé par Hitler en avril 1941.

D'après Suppan, la NDH (Nezavisna Država Hrvatska) se vit attribuer par le (provisoire) vainqueur le plus beau morceau de l'ex-Yougoslavie, soit 98'572 kilomètres carrés représentant 39,8% du territoire du royaume, et 6'300'000 habitants (39,6% de la population du royaume). La répartition ethnique de cette population était la suivante:

-3'250'000 Croates (52,1% de la population de la NDH - 85,77% des Croates de Yougoslavie);
-1'725'000 Serbes (27,4% de la population de la NDH - soit 25,47% de la population serbe de Yougoslavie);
-950'000 musulmans (15,1% de la population de la NDH);
-150'000 Allemands (2,4% de la population de la NDH - 29,41% de la population allemande de Yougoslavie);
-75'000 Hongrois (1,2% de la population de la NDH - 15,92% de la population magyare de Yougoslavie);
-65'000 Slovaques (1% de la population de la NDH);
-40'000 Juifs (0,6% de la population de la NDH - 54,05% de la population juive de Yougoslavie);
-30'000 Slovènes (0,5% de la population de la NDH - 2,47% de la population slovène de Yougoslavie);
-5'000 Italiens.

Sans avoir réussi à rassembler la totalité des Croates dans un seul Etat, le mauvais démiurge avait livré plus du quart de la population serbe et plus de la moitié de la population juive de la Yougoslavie entre les mains de gens décidés à les exterminer.

Mettez deux chiffres en comparaison: 40'000 Juifs dans tout l'Etat indépendant de Croatie selon Suppan. 13'116 Juifs tués au camp de Jasenovac selon le site Internet du musée de Jasenovac (cf. mon message du 28 septembre 2016) - sans compter ceux qui sont morts ailleurs et sans compter le fait que les statistiques du camp sont notoirement incomplètes. Un tiers de la population juive livrée à l'Etat indépendant de Croatie tuée dans UN seul camp. UN SUR TROIS!
Claude le Liseur
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Message par Claude le Liseur »

Claude le Liseur a écrit : mer. 28 sept. 2016 23:08
D'après le site Internet du musée de Jasenovac, le R.P. Rihar était Slovène, et non Croate. Il a été tué à Jasenovac le 18 octobre 1942 http://www.jusp-jasenovac.hr/Default.aspx?sid=7098 .

Le même site Internet indique que les condamnés à trois ans de déportation étaient en principe tués dès leur arrivée au camp, sans être enregistrés.
Selon Arnold Suppan, Hitler-Beneš-Tito. Konflikt, Krieg und Völkermord in Ostmittel- und Südosteuropa, Académie autrichienne des sciences, Vienne 2014, p. 1113, il ne faisait pas bon être prêtre catholique romain d'ethnie slovène sous le régime oustachi, et le R.P. Rihar ne fut pas un cas unique : le 24 février 1943, Mgr Stepinac aurait écrit une lettre au Poglavnik Ante Pavelić pour se plaindre de ce que sept prêtres catholiques slovènes avaient déjà été assassinés au camp de Jasenovac.

C'est curieux, mais ceux-ci, on ne s'est pas empressé de les béatifier.
Claude le Liseur
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Re: Histoire de la Yougoslavie et de la Croatie.

Message par Claude le Liseur »

J'ai trouvé une intéressante étude d'Yves Tomic, datée de 2010, publiée sur le site de l'Institut d'études politiques de Paris, intitulée "Massacres dans la Yougoslavie démembrée, 1941-1945" (ici: https://www.sciencespo.fr/mass-violence ... -1945.html ). Ce document est intéressant, parce qu'il ne se focalise pas sur Jasenovac et sur les autres camps de concentration, mais parle aussi des massacres effectués sur place et des villages dont la population fut exterminée.
IV. L’ ETAT CROATE INDÉPENDANT (COMPRENANT LA BOSNIE-HERZÉGOVINE)
1941 ; 27-28 avril: Le premier massacre de masse dans l’Etat indépendant de Croatie se produit dans le village de Gudovac, près de Bjelovar, où les forces armées ustaše tuent 184 paysans serbes originaires de cette localité et de villages voisins en représailles à la mort de deux agents des forces de sécurité croates, tués sur la route menant de Gudovac à Bjelovar (Jelić-Butić, 1977: 166 ; 195 paysans tués selon Bulajić, 1988: 252-264). L’exécution de ces civils se produit en présence d’Eugen Dido Kvaternik, responsable de l’ordre public et de la sécurité de l’Etat croate indépendant.**

11-12 mai : Les violences contre les Serbes se poursuivent dans le district de Vojnić et à Glina. Dans cette dernière localité située dans la région du Kordun (Confins militaires), plus de 300 Serbes sont arrêtés, puis tués par les forces armées ustaše dans la nuit du 12 au 13 mai (Zečević et Popović, 1996: 236-237).**

2 juin :Au mois de juin, les massacres perpétrés par les forces armées ustaše prennent une dimension importante en Herzégovine où la population serbe s’est retirée dans les montagnes avec le bétail. Le 2 juin, aux abords de Ljubinje, 140 Serbes environ sont tués par les forces ustaše. Le 5 juin, 140 paysans serbes environ sont massacrés à coups de maillets dans le village de Korito, près de la localité de Gacko, à l’initiative du commandant ustaša Herman Tonogal (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 144-145 ; 180 victimes selon l’ouvrage collectif Hercegovina u NOB, 1961: 42, 97 ; Bulajić, 1988: 473-481). Les corps sont jetés dans les gorges Golubija, profondes d’une trentaine de mètres.***

4 juin :Lors d’une réunion dirigée par le représentant de l’Allemagne à Zagreb, Siegfried Kasche, réunissant les autorités allemandes et croates, la décision est prise de déplacer en masse des Slovènes vivant dans les frontières du Reich allemand en Croatie, puis en Serbie, ainsi que les Serbes de Croatie en Serbie. Plusieurs vagues de déplacements de population sont ainsi définies : lors de la première vague (jusqu’au 5 juillet 1941), 5 000 Slovènes parmi les intellectuels et les éléments « douteux » sur le plan politique doivent être expulsés de Styrie vers la Serbie. Quant aux prêtres catholiques, ils seront installés en Croatie à la place de popes orthodoxes expulsés vers la Serbie ; au cours de la deuxième vague, 25 000 Slovènes envoyés en Styrie depuis 1914 devront être installés en Croatie entre les 10 juillet et 30 août 1941. Dans le même temps, le même nombre de Serbes devra avoir été déplacé en Serbie (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 78-81). La troisième vague prévoit l’expulsion de 65 000 Slovènes de Basse-Styrie et 80 000 de Carinthie vers la Croatie du 15 septembre au 31 octobre 1941. Dans le même temps 30 000 Serbes doivent être déplacés en Serbie.***

18 juin : C’est à Gospić qu’est établi le premier système concentrationnaire dans l’Etat indépendant de Croatie où seront perpétrés des crimes de masses. La prison de Gospić accueille de nombreuses personnes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine. Une partie des prisonniers est envoyée dans un camp de travail (Ovčara) non loin de Gospić. Le gros des prisonniers est transféré dans les camps de Jadovno (région du Velebit) et de Slano, sur l’île de Pag. De mi-juillet à fin août, des milliers de personnes y périssent (Mataušić, 2003: 24).***

23 juin : Dans les villages de Popovo Polje situés dans le district de Ljubinje, les forces ustaše ont arrêté environ 200 serbes et les ont jetés dans la crevasse Ržani Do, près du village de Kotez (Hercegovina u NOB, 1961: 43). Les victimes étaient des paysans pris en embuscade dans leurs champs. Sur 167 personnes, seules trois personnes ont pu s’échapper de la fosse (Hercegovina u NOB, 1961: 124).*

22 juillet : Sur ordre de Ljubomir Kvaternik, frère de Slavko Kvaternik, chef des forces armées de l’Etat croate indépendant, les Serbes de Bihać et de ses environs sont arrêtés et emprisonnés. Le 23 juillet, ils sont conduits sur le plateau de Čeravci à 2 km de Bihać alors qu’on leur a fait croire qu’ils partaient travailler en Allemagne. Ils sont alors dépouillés, fusillés et pour une partie d’entre eux égorgés. Les corps sont ensuite jetés dans des fosses préalablement creusées ainsi que dans la petite rivière Klokot. Ce scénario se répète à plusieurs reprises fin juillet et courant août 1941. Un document ultérieur de la Commission pour les crimes de guerre de l’Etat yougoslave mentionne 10 000 à 12 000 victimes dans ce secteur (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 983).*

24-25 juillet : Plus de 1 200 Serbes sont appréhendés dans le village de Banski Grabovac près de Petrinja suite à des actes de résistance perpétrés par des paysans serbes en armes. Environ 800 d’entre eux ont été fusillés sur place et enterrés dans deux fosses communes près de la gare de Banski Grabovac. Les autres personnes arrêtées ont été conduites au camp de Jadovno situé près de Gospić, où elles ont été également tuées (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 380-383).

Sous le commandement de Miro Matijević, la population orthodoxe de Kulen Vakuf et de ses environs est exterminée à partir du 25 juillet. On estime à 4 500 environ les personnes victimes des violences des forces ustaše dans cette localité et ses environs immédiats.*

27 juillet : Dans la commune de Petrovo Selo (région de la Lika), les forces ustaše sous le commandement de Petar Šimić réquisitionnent 250 personnes environ pour les envoyer prétendument travailler en Allemagne. Ces dernières sont emprisonnées et subissent de graves tortures dans la prison de Petrovo Selo. Le lendemain, 204 d’entre elles sont transportées à Bihać (Bosnie-Herzégovine) et 46 dans la direction de Prijeboje où elle sont tuées et jetées dans un ravin. Les personnes du premier groupe seront tuées à Bihać le 28 juillet (Vezmar, 2004: 102). Le 29 juillet, un second groupe de Serbes est arrêté : 155 d’entre eux sont tués le soir même après avoir subi des tortures (Vezmar, 2004: 103).**

Sur ordre de Ljubomir Kvaternik, les Serbes de Bosanska Krupa et de ses environs immédiats sont arrêtés et tués dans la ville même. Les victimes ont été l’objet d’atteintes corporelles cruelles puis dépouillées de leurs biens de valeur, avant de mourir dans la souffrance (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 988). Ces crimes ont été perpétrés jusqu’au 10 août 1941, date de l’arrivée des forces italiennes dans la ville. On estime à 800 le nombre de victimes. Il est procédé à l’extermination des Serbes dans les environs de Bosanska Krupa également, principalement en deux autres endroits : Crno Jezero et Risovac Greda. Au total, plus de 2 500 personnes auraient ainsi péri dans le district de Bosanska Krupa (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 989).**

29 juillet : Les premiers crimes de masse contre les Serbes de Velika Kladuša se produisent dans les environs de cette localité, sous la colline Ičungar où se situent des tranchées antichars. Les Serbes sont tués à l’arme automatique et également à l’arme blanche. Ces massacres se déroulent sur plusieurs jours sous les ordres de l’officier ustaša Vidaković. Le nombre de victimes est estimé à plus de 4 000 (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 990).**

30 juillet : Plusieurs centaines (900 environ) de Serbes sont tués par les forces ustaše dans la localité de Glina, dans l’église orthodoxe serbe transformée en lieu de détention (Zečević et Popović, 1996: 236-237).***

31 juillet : Dans le district de Cazin, sur ordre de Ljubomir Kvaternik transmis à l’officier ustaša Ale Omanović, les Serbes sont arrêtés. Le 2 août, les détenus sont tués et massacrés par centaines, femmes et enfants compris. Plusieurs centaines sont conduits au lieu de massacre de Garavica dans les environs de Bihać (Zločini na jugoslovenskim prostorima u prvom i drugom svetskom ratu : zbornik dokumenata, 1993: 1015).**

23 août : Les premiers détenus arrivent dans le camp de Jasenovac, principalement des Serbes et des Juifs. Les camps de Gospić et du Velebit ayant été fermés à la demande de l’Italie, les prisonniers sont transférés dans le camp de Jasenovac. Ce dernier est composé de deux parties : le camp de Krapje (camp I) établi sur un terrain marécageux et le camp de Bročice (camp II). En octobre 1941, ces deux camps comptent entre 4 000 et 5 000 prisonniers. L’inondation des camps I et II conduit aux transfert des prisonniers, du 14 au 16 novembre 1941, vers le camp Ciglana (« briquerie ») ou camp III : ils ne sont plus que 1 500 environ (Mataušić, 2003: 35-36), nombre d’entre eux ayant été tués fin octobre-début novembre. Depuis une soixantaine d’années, d’aucuns ont essayé d’établir ou d’estimer le nombre de victimes dans ce système concentrationnaire. Les chiffres varient de quelques milliers à 700 000, voire un million de morts. Selon le recensement, probablement incomplet, des victimes de la Seconde Guerre mondiale conduit en 1964 par l’Institut fédéral de statistique yougoslave, il est possible d’établir une liste de 72 193 victimes (33 860 hommes, 19 327 femmes, 19 006 enfants), dont 40 251 Serbes, 14 750 Roms, 11 723 Juifs, 3 583 Croates, 1 063 Musulmans, etc. (Smreka, 2007: 7-10).***

5-20 décembre : Les četnici serbes entrent dans la ville de Foča à la suite d’un accord passé avec l’armée italienne qui tenait la ville jusqu’au 4 décembre. Sous les ordres du commandant Sergije Mihajlović, les četnici tuent 300 Musulmans environ à Foča même, ainsi que plusieurs centaines d’autres dans les districts voisins de Goražde, Višegrad et Čajniča. A Foča, les victimes sont conduites sur le pont surplombant la Drina, y sont égorgées et jetées dans la rivière (Dizdar et Sobolevski, 1999: 249-250).**

1942 ; 15 août : Les unités de l’Armée yougoslave dans la patrie (JVUO, également dénommée Mouvement de la Ravna Gora) prennent la ville de Foča, située en Bosnie orientale. Un rapport signé par Petar Baćović et Dobrosav Jevđević au commandement supérieur fait état de plus de 300 femmes et enfants tués par les četnici (Dizdar et Sobolevski, 1999: 311).**

On voit donc que les massacres ont commencé dix jours après la création de l'Etat indépendant de Croatie. L'extermination de la population serbe était donc en tête de l'agenda du NDH.
Les chiffres d'Yves Tomic sont légèrement inférieurs, s'agissant des victimes du camp de Jasenovac, à celles du site Internet du musée de Jasenovac:
-40'251 Serbes chez Tomic, 47'627 selon le musée;
-14'750 Roms chez Tomic, 16'173 selon le musée;
-11'723 Juifs chez Tomic, 13'116 selon le musée;
-3'583 Croates chez Tomic, 4'255 selon le musée;
-1'063 Musulmans chez Tomic, 1'128 selon le musée.

L'explication réside sans doute dans le fait que Tomic se réfère à une estimation de 1964, tandis que les chiffres du musée de Jasenovac datent de 2013.
S'agissant des massacres commis en dehors des camps, Yves Tomic donne des chiffres précis que je n'ai pas trouvés en si grand nombre ailleurs.
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